Voir ;m\ documents historiques. n
quiétude, interrogeanl d'un œil avide chaque bulletin venu de Blaye, attentif à écarter de la prisonnière toule contrariété inutile, soigneux enfin d'une santé que l'égoïsme de sa politique lui fais.ût paraître doublement précieuse. .Mais plus sa sollicitude était active, plus les Légitimistes redoublaient contre lui de violence, affirmant que La citadelle de Blaye avait été donnée à la mère de Henri V pour jirisnii tout à la lois el pour tombeau. Il fallait répondre a ces accusations sans cesse renouvelées; le ministère oblinl de MM. Orfila et Auvity un nouveau rapport qui, bien différenl du premier, tendait à prouver la salubrité de la forteresse de Blaye4. Le premier rapport avait été signé par MM. Orfila, Auvity, Gintrac, Barthez; le second ne portait que les signatures de MM. Orfila et Auvity. Le premier avait été tenu dans l'ombre; le second fut publié avec beaucoup d'empressement et d'éclat!
Mais le succès ne couronna point ces tristes supercheries d'un pouvoir qui, attaqué sans bonne foi, se défendail sans Loyauté. Fier de la puissance queleuravaicnt supposée, dans la séance aux aveux, les déclarations insensées de MM. de Broglie et Tbiers, les royalistes se montraient le front haut, plus menaçants dans leur attitude, plus arrogants par leur langage que lorsque la duchesse de Berri conduisait au combat les bandes soulevées de l'Ouest. Le Corsaire, feuille satirique appartenant à L'opinion républicaine, ayant fait un jour allusion aux doutes que caressait la malignité publique, le rédacteur, M. Eugène Briffault, fut appelé en duel par un royaliste el blessé. Une nouvelle attaque fui suivie, de la part des rédacteurs du Revenant, d'une nouvelle provocation à laquelle I»1 Corsaire répondit, cette fois, par une énergique invocation de respect dû à la liberté d'écrire. Mais recourir
contre Le parti républicain à des voies d'intimidation, c'était montrer qu'on Le connaissais bien peu. Composé d'hommes pleins
de bravoure, de fougue et d'audace, la force 1. Voir aux documenta historiques, w 2,
de ce p irti étail précisément dan- son ardeur
a braver la mort. Il ne se vit pas plutAI menacé, qu'il éclata d'une manière terrible. Le National et La Tribune, qui n'avaient jusqu'alors parlé de la duch< B malheureuse et captive qu'avec un.' générosité chevaleresque, le National el la Tribune adressèrent aux Légitimistes un défi solennel et h mtain. Avec <••• ll»- supéi iorité de dédain qui le caractérisait. Armand Carrel écrivit : « Il parait que voilà le moment venu « de prouver la fameuse alliance i « publicaine. Qu'à cela ne tienne : que Mes- « sieurs les cavaliers servants disent combien « ils sont, qu'on se voie une fois, <■[ qu'il « n'en soit plus question : nous n'irons pas « ebereber les gens du juste milieu pou « aide. » Une déclaration du même genre parut dans la Tribune. Aussitôt les sociétés populaires, les écoles, tout s'ébranla. Les bureaux des deux feuilles républicaines sont envahis par une foule frémissante. Chacun demande à s'inscrire, chacun réclame pour lui l'honneur du premier combat. Lue liste de douze noms avait été déposée par les légitimistes au National et à la Tribune, et. sur celte liste, Armand Carrel avait choisi le nom de M. Roux-Laborie. Mais, en matière de combat, les républicains n'acceptaient pas de représentant, et tous insistaient pour que la lutte eût un caractère de généralité plus conforme a la vivacité de la CO • r. qui les animait. Ils opposèrent donc, et au National et à la Tribune, douze noms aux douze qui leur avaient été présentés, déclarant qu'ils voulaient, non pas d'un combat collectif, d'une allaite de champ-clos, CC qui
eût été Impraticable, mais d'un combat
divisé en douze rencontres, à des heur g dans Ac> lieu\ différents. Après plusieurs pourparlers et correspondances, les légitimistes refusèrent de souscrire . éditions.
La lettre suivante, adressée au A enant, par MM. Godefroi Cavaignac, Hfarrasl
Garderin, donnera une idée de cette lutte
singulière ou semblait revivre l'esprit du nio\ eu âge.
LOUIS BLANC
a Nous vous envoyons une première liste de douze personnes. Nous demandons, non pas douze duels simultanés, mais douze duels successifs, dans des temps et lieux dont nous conviendrons facilement. Point d'excuses, point de prétextes qui ne vous sauveraient pas d'une lâcheté, ni surtout des conséquences qu'elle entraîne. Entre votre parti et le nôtre, désormais la guerre est engagée par un combat. Plus de trêve, que l'un des deux n'ait fléchi devant l'autre. »
A l'âpreté de ce langage, on peut juger a quel point, le parti républicain avait dû être surpris qu'on l'eût osé menacer. Parmi les royalistes, les hommes éclairés sentirent qu'une grande faute venait d'être commise, et ils employèrent tous leurs efforts à étouffer cette déplorable querelle. Par suite d'une décision prise dans une assemblée composée de leurs notabilités, les légitimistes déclarèrent qu'ils ne pouvaient consentir à généraliser le débat. Tardive sagesse, insuffisante à tout réparer ! Le 2 février, en eifet, MM. Armand Carrel et Roux-Laborie se rendaient sur le terrain. Le combat eut lieu à l'épée et dura trois minutes. Déjà Carrel avait atteint deux fois son adversaire au bras; mais, en se précipitant, il alla chercher le fer et reçut dans le bas-ventre une blessure profonde. La nouvelle s'en répandit avec la rapidité de l'éclair, et devint aussitôt le sujet de tous les entretiens. Dans les écoles, dans les journaux, à la Bourse, au théâtre, on ne parlait plus que du courage d'Armand Carrel, de son dévoùment, du danger que couraient ses jours. M. Dupin, M. de Chateaubriand lui-même, allèrent s'informer de son état. M. ïhiers, dont il avait été en d'autres temps le collaborateur, envoya auprès de lui son secrétaire. On refusait de l'introduire. Qu'il entre, dit Carrel, et s'adressant au visiteur : « J'ai une grâce « à demander à M. Thiers : je désire vivece ment que M. Roux-Laborie ne soit pas in- « quiété. »
Mais, ainsi qu'on devait s'y attendre, à l'intérêt qui de toutes parts se manifestait pour le magnanime écrivain, se joignait un cri de malédiction contre le pouvoir. Voilà donc, disaient les libéraux sincères, voilà le
fruit des affirmations de M. Thiers et du duc de Broglie! Que le sang versé retombe sur eux! Sans l'importance qu'ils ont donnée follement à une femme vaincue, sans la force morale dont ils l'ont investie en la plaçant au-dessus des lois, sans le ridicule aveu des terreurs que le parti légitimiste leur inspire, jamais ce parti n'en serait venu à déployer un tel excès de hardiesse. Et, sous le coup de ces reproches, les partisans du ministère se trouvaient humiliés, confondus; car l'insulte adressée à la révolution de juillet était flagrante et ne pouvait être niée. Quant aux républicains, ils continuaient à se réunir tumultueusement: mais la vengeance était chez eux unsentimentplein denoblesse. Dans l'emportement de leur indignation, des hommes du peuple s'étaient dirigés sur la Gazette de France, dont ils voulaient briser les presses : ils furent retenus par un républicain, M. Ferdinand Flocon, lequel harangua cette multitude furieuse et lui fit honte de sa violence. Toutefois, dans les bureaux de la Tribune, on arrêta la publication du manifeste suivant, qui eut pour effet de mettre un terme aux réunions légitimistes dont divers points de la capitale avaient été jusqu'alors le théâtre, manifeste véhément et bizarre où se révèle l'esprit de l'époque, et qui montre tout ce qu'il y avait alors d'incapacité dans le pouvoir, d'impuissance dans les lois, d'orgueil dans les partis, d'anarchie dans la situation :
« Messieurs, vous ne voulez pas qu'on parle mal de la duchesse de Berri. Vous dites que c'est une femme, une femme malheureuse et captive, une mère prirée de ses enfants ; vous dites qu'on doit des égards au sexe, à la faiblesse, au malheur. Vous vous portez ses champions.
a Et nous, ayant pris part à la révolution de juillet, nous vous déclarons que nous ne souffrirons plus que vous l'insultiez dans vos journaux.
a Nous pensions que le soin de la défendre pomaii encore être laissé à ceux qui en ont profilé. Il n'en est plus ainsi : la révolution de juillet est un principe. Les hommes qui l'ont usurpée vous permettent de l'attaquer. Eh bien! la révolution de juillet est opprimée et persécutée chaque jour dans la personne de ceux qui l'ont faite. Elle a peuplé les prisons de ses
Ce bon AI. Deneux! j'étais bien sure qu'il viendrai! près de moi. Page G12, col.
amis et de ses représentants. Les registres des géoles sont criblés des noms des défenseurs de la liberté. Si donc vous réclamez le privilège du malheur et de l'oppression, il nous appartient autant et plus qu'à vous.
<x Nous, nous étions la au jour du combat, nous vous avons cherchés et nous ne vous avons pas trou\és. Bl aujourd'hui vous vous montrez. Vous osez nous défendre de parler de votre dame.
a Eh bien, notre dame à nous, c'est la liberté. C'est la révolution de juillet. Et nous vous défendons d'c.i parler en bien ou en mal.
« Vous avez formé au sein de Ja capitale des réu-
nions dont le but avoué était de manifester votre sympathie pour une eaux' que la nation repousse. La capitale, étonnée de votre audace, a vainement attendu la répression légale de tant d'effronterie. Nous voua défendons de faire de pareils rassemblements! l'avenir.
a Et puisque le pouvoir vous approuve, >\ar il VOUS
tolère, nous nous déclarons qu*à la première occaaion, aussitôt que voua aura rtnaolence d'annoncer une réunion publique de légitimistes, nous ferons m que
depuis longtemps le pouvoir aurait du faire : nous vous disperserons par la force.
« P. C. C. FlMMNAKD Flocon. »
LOUIS BLANC
Le gouvernement ne pouvait rester neutre plus longtemps : il intervint par la police. Les chefs furent surveillés, on opéra quelques arrestations. MM. de Calvimont, Albert Berthier, Théodore Anne, qui devaient se battre contre MM. Marrast, d'IIervas, Achille Grégoire durent céder aux mesures prises par le pouvoir pour les en empêcher. C'eût été trop peu, néanmoins, pour arrêter le mal, si les légitimistes n'eussent reconnu qu'on les avait engagés dans une mauvaise voie. La Gazette de France, le Courrier de l'Europe, la Quotidienne, organes de la légitimité, marquèrent hautement, au nom de leur parti, le regret de ce qui s'était passé. Armand Carrel, dont on avait cru la vie en danger, ne tarda pas à être rendu au journal qu'il dirigeait avec tant d'éclat. Enfin, les républicains revinrent, à l'égard des royalistes, à un langage moins offensant et à une contenance plus calme.. Mais comme leurs ressentiments n'étaient pas encore tout à fait apaisés, ils signèrent en grand nombre une pétition tendant à faire juger la duchesse de Berri; et ceux d'entre eux qui s'abstenaient depuis longtemps de porter les insignes de la révolution de 1830, que la trahison, disaient-ils, avait profanés, ceux-là mirent une sorte d'affectation à ne plus paraître en public que le ruban de juillet à la boutonnière.
Le ministère, cependant, préparait en silence les moyens de mettre à profit la situation que la duchesse de Berri lui avait faite. Le gouverneur de la citadelle de Blaye s'était opposé à ce que la police fût introduite dans le fort. Soldat, il ne voulait commander qu'à des soldats. Celte noblesse de caractère déplut. Parce qu'il était homme d'honneur, M. Chousserie cessa de paraître suffisamment dévoué : on lui donna pour successeur le général Bugeaud. C'était un militaire doué comme tel de qualités éminentes, possédant en de certaines matières, une instruction solide, remarquable par une sorte de bon sens grotesque, moins méchant que bizarre, sensible même par accès, mais emporté, brutal, dépourvu de tact, impatient du joug des procédés délicats, et animé d'un zèle de su-
balterne dont il savait à peine relever l'humilité, par son arrogance, sa franchise et ses airs fanfarons. L'arrivée d'un tel homme fut un coup de foudre pour la prisonnière. Elle devina sans peine ce qu'il était à travers les ég-ards qu'il essaya sincèrement de s'imposer, et elle eut peur de lui.
Le commissaire de police Joly avait été aussi envoyé à la citadelle. Il fut logé dans l'enceinte, au-dessous de l'appartement occupé par la princesse. Plus tard, on découvrit, creusés dans le plafond de la chambre assignée à ce commissaire de police, deux sortes d'entonnoirs revêtus de plâtre et allant s'appuyer à une plaque de tôle fort mince, placée un peu en avant du salon dans lequel avaient coutume de se réunir la duchesse de Berri, madame d'IIautefort et M. de Brissac. Etait-ce un procédé d'espionnage? Ce qui est certain, c'est que le gouvernement ne tarda pas à obtenir les renseignements les plus 'précis. Mais il fallait en pouvoir faire usage. Ce fut la prisonnière elle même qui en fournit le moyen aux ministres. Le 22 février 1833, elle déposait entre les mains du général Bugeaud la déclaration suivante :
« Pressée par les circonstances et par les « mesures.ordonnées par le gouvernement, « quoique j'eusse les motifs les plus graves « pour tenir mon mariage secret, je crois « devoir à moi-même, ainsi qu'à mes en- « fants, de déclarer ni'clre mariée secrète- « ment pendant mon séjour en Italie.
« M \r.n:-C akouni:. »
Or, voici ce que la princesse écrivait à Rf. de Mesnard, au sujet de la déclaration qu'on vient de lire :
« Je crois que je vais mourir en vous di-
« saut ce qui suit ; mais il le faut : des vexa-
« tiens, l'ordre de me laisser seule avec des
« espions, la certitude de ne sortir qu'au
« mois de septembre, ont pu seuls me deei-
« der à la déclaration de mon mariage se-
u cret '. »
1. Lettre citée dans la biographie des contemporaine, par MM. Sarrut et SaintrEdflM.
HISTOIIŒ DE DIX AXS
Comment admettre, en effet, que la duchesse de Berri eût pris spontanément la résolution de signer un acte qui la dépouillait de son Litre de régente et il»' sa dignité de mère, un acte qui, rendu public, abaissait la cause de la légitimité, couvrait les royalistes de confusion, et donnait pour dénoument à une guerre civile les témérités d'un amour secret? Marie-Caroline ne lit donc que céder, suivant les termes de la déclaration, « aux « mesures ordonnées par le gouvernement.» Au reste, la résignation était impossible à sa nature ardente, et elle n'avait pas l'âme assez forte pour se sacrifier à son parti en dominant son malheur. Peut-être n'auraiton eu besoin que de faire luire à ses yeux l'espoir de la liberté! Toujours est-il quelle ne consulta, dans cette occasion, ni madame d'IIautefort ni M. de Brissac, comme si elle eût craint qu'on l'empêchât de courir à sa perte.
La déclaration était du 22. Le 26, la reine en put lire le texte dans le Moniteur. Ainsi, Marie-Caroline voyait sa vie intime livrée, sous le gouvernement de ceux de ses proches qu'elle avait le plus aimés ', aux commentaires insultants de la multitude. Ainsi, elle avait compté en vain sur cette solidarité d'honneur qui règne entre parents, même dans les conditions obscures, et qui, protégeant les familles, les sauve du scandale par le secret.
Mais cette révélation des faiblesses d'une femme n'était pas seulement honteuse, elle était impolitique; car l'avantage momentané que les ministres pouvaient retirer de la déconsidération du parti légitimiste était loin de racheter le tort durable qu'ils faisaient au principe monarchique par l'avilissement d'une maison de rois.
Aussi bien, l'effet trompa les prévisions du pouvoir. Aux yeux de tous les gens honnêtes, le scandait! de la faute avouée fut comme couvert par celui de La publicité qu'on lui donnait. Les républicains ne s'élevèrent
t. Est-il besoin de rappeler ici ce moi, si connu, de la
duchesse de Berri : « J'ai toujours aime ees lions .
que contre l'atteinte portée par le pouvoir à la sainteté des liens du sang, ausi reui a L'égard de la prin rptive qu'ils
venaient de se montrer terribles a son parti.
Puni ci; qui est des Légitimistes, ils nièrent l'authenticité de la déclaration, et prétendirent que ia duchesse de Berri venait d'être
indignement calomniée à la face de II rope.
Les ministres durent comprendre alors à quelles nécessités misérables ils s'étaient eux-mêmes condamnés. Accusés de fraude et d'imposture, il ne leur restait plus, pour se disculper, qu'à prouver par acte authentique la grossesse de la duchesse de Berri. Et comment l'obtenir, cette preuve, Bans descendre à tout ce que la persécution peut présenter de plus tyrannique et de plus vil ? 11 leur était loisible, il est vrai, de laisser la prisonnière accoucher à Blaye; ils auraient pris les mesures convenables pour que l'accouchement fût bien constaté, et c'était un moyen de fermer la bouche aux incrédules ou à ceux qui affectaient de l'être, liais que de chances à courir en prenant ce parti! Sans parlerde ce qu'il y avaitd'ignoble a entoure] d'espions une femme captive, et à faire surprendre par des gens de police le moment où elle deviendrait mère, qui pouvait répondre qu'elle ne parvînt pas à déjouer, quand l'heure fatale serait venue, la surveillance de ses gardiens? Qu'arriverait-il. d'ailleurs, si elle mourait en couches, ou s s elle succombait aux tortures morales résul tant pour elle d'une investigation pleine d'insulte? Le pouvoir permettrait-il qu'on préparât contre lui une accusation d'a>nat? Ces craintes, de la part des ministres, étaient d'autant plus naturelles, que, depuis quelque temps, la santé île la prisonnière s'altérait d'une manière visible. Des le l mars, un rapport avait été rédigé à Bl&J par cinq médecins, et l'on y disait ' :
« Il importera de procurer à madame la
« duchesse de Berri la faculté de se rapprt
cher le plus tôt possible de son pays natal. 1. Voir mu documenta bis
LOUIS BLANC
« dont la température parait devoir être plus « favorable à sa santé ; et si. cette décision « salutaire était prise, il serait à désirer « qu'elle fût exécutée avant le terme de la « grossesse présumée, dans la crainte qu'ace près l'accouchement, les symptômes de « l'affection pulmonaire ne fissent des pro- « grès trop rapides pour permettre un voyage « quelconque. Ce conseil doit avoir d'autant « plus de poids, que l'état moral de la duce chesse de Berri ne peut aujourd'hui que ce recevoir des impressions de plus en plus ce fâcheuses par l'effet d'une détention procc longée. »
La conclusion était claire, et il est à remarquer que, parmi les signataires de ce rapport: MM. Canihac, Grateloup, Bourges, Gintrac, se trouvait M. Ménière, que le gouvernement lui-même avait donné pour médecin à la princesse, sur la présentation de M. Orfila.
Les ministres avaient donc de puissants motifs pour ne pas prolonger la captivité de la duchesse de Berri jusqu'au moment qui suivrait ses couches; et, d'un autre côté, ils ne voulaient point la mettre en liberté avant d'avoir obtenu, de sa grossesse, une preuve éclatante, authentique, qu'ils pussent victorieusement opposer aux dénégations du parti légitimiste.
Les choses en étaient là lorsque l'accoucheur de la duchesse de Berri, M. Deneux, demanda l'autorisation de se rendre à Blaye. Il y fut décidé par des considérations que son parti n'approuva point et qui étaient cependant honorables. Il pensa que, si sa demande était rejetée, le fait de la grossesse serait démenti par ce refus; que si, au contraire, elle était admise, sa mission équivaudrait à un désaveu formel de la protestation attribuée jadis à Louis-Philippe contre la légitimité du duc de Bordeaux. On se rappelle à quels doutes avait donné lieu la naissance du duc de Bordeaux ; ces doutes, après la révolution de juillet, avaient été habilement accrus et envenimés par les partisans de Louis-Philippe ; on avait même parlé d'une enquête. .M. Deneux crut, non sans raison,
qu'en allant faire à Blaye, par ordre du gouvernement nouveau, ce qu'il avait fait aux Tuileries le 29 septembre 1820, il mettait les courtisans dans l'impossibilité de combattre l'autorité de son premier témoignage. Voulant détruire à tout prix l'accusation de mensonge qui pesait sur eux, les ministres avaient intérêt à faire certifier la grossesse de la prisonnière par des hommes de son propre parti. Or,ledévoûment de M. Deneux à la mère de Henri Y était connu, et sa qualité d'accoucheur donnait à sa présence à Blaye une signification sur laquelle il était impossible qu'on se méprît. Sa démarche fut donc favorablement accueillie par le conseil, et ce fut pour les légitimistes un nouveau sujet d'affliction et de colère. Il partit, arriva le 24 mars à Blaye, et admis le lendemain dans la citadelle, il fut introduit dans l'appartement de la princesse. Elle était couchée, avait le visage amaigri, le teint jaunâtre, les joues caves. Apercevant M. Deneux, elle lui tendit la main, et dit avec une grâce mêlée de tristesse: ce Ce bon M. Deneux! ce J'étais bien sûre qu'il viendrait près de ce moi. » Vivement ému, le vieillard se précipita au pied du lit avec des sanglots et fut sur le point de s'évanouir. Quand il fut revenu de son trouble, la princesse lui dit: ce Mon bon M. Deneux. pour moi vous avez ce quitté votre femme, abandonné vos afce faires, compromis votre clientèle : je ne ce saurais accepter un tel sacrifice. » Et comme il ne répondait que par l'expression d'un dévoûment sans bornes: ce Mais, pource suivit-elle en découvrant le fond de sa ce pensée, vous ne savez donc pas qu'en resce tant auprès de moi vous ferez involontaice rement obstacle à ma mise en liberté? » Elle voyait, en effet, dans l'arrivée Je M. Deneux, la preuve que les ministres avaient L'intention de lui laisser atteindre en prison le terme de sa grossesse. Mais M. Deneux lui représenta que, s'il revenait à Paris, les journaux légitimistes nieraient plus obstinément que jamais la déclaration du 22 février, ce qui mettrait le gouvernement dans la nécessité de plus en plus impérieuse de les
confondre par une preuve positive, au risque de lui imposer, à elle, une plus longue captivité. Elle parut frappée de cette observation; et, dans un second entretien qui eut lieu le 28 mars, elle déclara à M. Deneui qu'elle acceptait sa présence et ses soins.
Ce jour-là commença pour M. Deneux une vie de sollicitude, d'abnégation. Tout entier au désir de rappeler sa malade au repos et à la liberté, il ne craignit pas d'attirer sur sa tête la réprobation de son parti, dont il fallait, pour servir la mère de Henri V, déjouer les calculs et braver les passions. Car ici l'intérêt de la princesse et celui du parti légitimiste étaient manifestement opposés. Pour faire tomber devant elle les portes de sa prison, Marie-Caroline n'avait qu'un moyen, qui était de mettre en lumière la vérité, vérité redoutable que le parti légitimiste aurait voulu couvrir d'un voile éternel, dût la mère de Henri V rester plus longtemps victime de L'importance du secret !
Mais ce n'était pas d'un simple aveu que les ministres avaient besoin ; cet aveu, il avait été fait le 22 février et publié le 20 : ce que le gouvernement exigeait, c'était une constatation publique, appuyée sur des témoignages ofliciels, telle enfin que toute controverse devînt impossible. Or, cette constatation, la duebesse de Berri éprouvait à la permettre une répugnance invincible, d'abord par pudeur, ensuite parce que, déjà trompée, elle ne croyait pas qu'on lui accordât la liberté pour prix du sacrilice qu'on osait lui demander.
Voici quel fut, à ce sujet, le plan soumis au général lîugeaud par M. Deneux : un certain nombre de personnes notables de Blaye et de lïordeaux auraient été désignées par le gouvernement pour recevoir, de la pari de médecins accoucheurs choisis en nombre
égal par le gouvernement et la princesse, une déclaration constatant la grossesse. L'acte dressé, la princesse se serait embarquée en présence (les mêmes personnes, et l'acte n'aurait été envoyé à Paris que lorsque le bâtiment se serait trouvé loin des parages de Blaye. Ce plan portait l'empreinte d'une dé-
fiance dont, les ministres n'avaient que trop mérité L'injure. Le général lîugeaud parai
néanmoins disposé a l'adopter; il répondit a M. Deneux qu'il allait rédiger des proposi lions qui seraient misée sous Les peui de la duchesse de Berri el des ministres. Et il ajouta que si. les conditions une fois tées, le gouvernement s'avisait de man< à sa parole, il s'emparerait, lui Bageaud, de
Mlle Lebeschu.
la corvette la Capricieuse, et conduirait Madame en Sieile de sa pleine autorité.
Si la duebesse de Berri avait pu croire un instant à la sincérité des promesses de ennemis, elle aurait cédé peut-être : mais elle était convaincue que c'était en pur.' perte qu'elle autoriserait une constatation dont l'outrageante solennité était si propre, d'ailleurs, à la remplir d'effroi. Une convers ilion qu'elle eut sur ce point avec M. Deneux donnera une idée des tourments auxquels était en proie cette malheureuse femme. I aime mieux, disait-elle à son médecin, accoucher à Blaye que consentir à la constatation qu'on me demande. Si je fais
LOUIS BLANC
« constater mon état, on ne manquera pas « de publier le résultat dans les journaux, « et je resterai ici, tandis que la déclaration « faite au moment de l'accouchement ne se- « ra pas rendue publique. — Oh! pour cela, « j'ose affirmer que Madame se trompe. — « Comment ! Monsieur Deneux, vous croyez « que les ministres oseraient la publier ? — « Je ne le mets pas en doute, Madame. — « Mais ce serait une infamie qui n'aurait pas « de nom. — Ils le feront, Madame, soyez-en « sûre. — Eh bien, s'ils le font, je divulgue- « rai ce qui devait rester caché, je dirai le « nom de mon époux ; mais, comme les lois « françaises m'y obligent pour légitimer mon « enfant, l'odieux de cette révélation retom- « bera tout entier sur mes ennemis ; tandis « que, si je faisais constater ma grossesse, « c'est moi seule qu'on accuserait, et l'on ne « manquerait pas de dire que j'ai voulu ob- « tenir ma liberté avant d'accoucher, l'obte- « nir à tout prix, parce que mon enfant « n'était pas légitime. »
Ces considérations la décidèrent, et elle écrivit au général Bugeaud pour lui annoncer son refus.
Peu de temps après, une dépêche télégraphique mandait M. Ménière à Paris. Là, ce médecin fut appelé dans la salle du conseil, et il rendit compte devant les ministres assemblés de tout ce qu'il savait sur l'état des choses à Blaye. D'après ces renseignements, il fut décidé d'une manière définitive qu'on