Voici sa lettre
« Je ne puis que vous savoir gré, général, des motifs qui « vous ont dicté les propositions que vous m'avez sou- « mises. A la première lecture, je m'étais décidée à repondre « négativement. En y réfléchissant, je n'ai point changé » d'idée. Je ne ferai décidément aucune demande au « gouvernement. S'il croit devoir mettre des conditions a « ma liberté, si nécessaire à ma sauté, tout à fait dé- « truite, qu'il me les fasse connaître par écrit. Si elles « sont compatibles a\ec ma dignité, je jugerai si je puis « les accepter. En toute occurrence, je ne puis oublier. >< général, que vous avez en toute occasion su allier le « respect et les égards dus à l'infortune aux devoirs qui « vous étaient imposés. J'aime a vous eu témoigner ma « reconnaissance. »
» Maiue-Gakoline »
Quelques jours après, la duchesse de Barri ayant communique cette lettre à M. Deneux, et celui-ci eu temoiguaut BS Burprisa, la princesse lui dit : « Il faut savoir caresser « le hou pour nVn être pas griffa, »
ferait accoucher la princesse dans sa prison. Le roi désira ensuite entretenir M. Ménière en particulier. Il se montra péniblement affecté de la rigueur déployée contre une nièce de sa femme, et se représenta comme la victime des nécessités du régime constitutionnel. Puis, prévoyant sur quels points pouvaient rouler les conversations de la princesse et de M. Ménière, il indiqua longuement à celui-ci le langage qu'il aurait à tenir, et se complut à lui tracer son rôle.
Marie-Caroline n'avait plus d'autre chance de salut qu'une évasion habilement préparée. L'idée en vint à quelques-uns de ses partisans, et M. de Choulot fut désigné, à son insu, comme le chef de la conspiration. Il s'était rendu digne de ce périlleux honneur par sa hardiesse dans le dévoùment, par les sacrifices de tout genre qu'il avait faits à la cause de la légitimité, et notamment par les fréquents voyages qu'il avait entrepris pour cette cause, et où il avait compromis une partie de sa fortune. Il était alors à Paris, et il revenait de Prague, d'où il rapportait, pour la duchesse de Berri, des lettres, des portraits et des paroles de consolation. Désespérant de pénétrer par la ruse dans la citadelle de Blaye, il s'adressa d'abord au ministre de la guerre, ne cachant rien de ce qu'il avait fait pour la duchesse de Berri lorsqu'elle était encore libre et armée. « Vous « vous êtes conduit en vrai chevalier fran- « çais », dit à M. de Choulot le maréchal Soult ; mais il ajouta que, pour être admis auprès de la princesse, une autorisation du roi lui-même ne serait pas suflisantc : que c'était là une question d'État, et que les ministres avaient à «mi délibérer. Le lendemain. M. de Choulot apprit que sa demande était repoussée. Il ne se rebuta point, écrivit au roi une lettre dans laquelle il redoublait d'instances, et confiant dans les ressoun vs de son audace, il partit pour Blaye. 11 m' présente au général Bugeaud, invoque auprès de lui des motifs d'humanité, des motifs d'honneur, et parvient enfin à se faire ouvrir les portes de la prison. Il trouva la duchesse de Berri très abattue, et rejetant
sur les souffrances prolongées de sa capth ité le tort de La déclaration arrachée à sa f.iiblesse. L'entrevue fui courte : M. Bugeaud n'avait assigné à la visite qu'une durée de douze ou quinze minutes. Avant de prendre congé de la prisonnière, M. de Choulot, qui avait formé le pi'».!''1 'I'1 la sauver, lui demanda ni' « » ï > ] * - L qui [tût être un signe de reconnaissance entre les mains de la personne
qu'il aurait, peut-être, plus tard à lui envoyer. Alors, la duchesse de Berri ouvrant un tiroir, lui dit : « Tenez, voici les joyaux « de la couronne », et elle lui montrait, parmi quelques objets de fort peu de prix, une chaînette formant anneau. M. de Choulot prit la rhainetle, et à peine élait-il sorti que, cédant à un sentiment d'orgueil bien naturel chez une mère, la princesse appela le général Bugeaud pour lui montrer les portraits du jeune Henri et de sa soeur.. Après une courte apparition dans la chambre de sa prisonnière, le général revint auprès de M. »le Choulot, et, par un manque de tact inconcevable, il l'interrogea sur la grossesse de la duchesse de Berri. M. de Choulot répondit, comme on devait s'y attendre, qu'il n'était point venu dans la citadelle pour l'aire des constatations de ce genre et qu'il n'avait rien remarqué. A ces mots, la figure du général s'enflamme. Il ne cherchait que des témoignages dont les légitimistes n'eussent pas droit de suspecter la sincérité : il avait compté sur celui de .M. de Choulot. Trompé dans son attente, il eut peine à retenir sa colère, cl il envoya son aide-de-camp, .Al. de Saint-Arnauld, chez la princesse, pour la prier de se l'aire voir à M. de (.boulot, debout et marchant. Quelque offensante que lût celte proposition, la duchesse de Berri n'osa pas La repousser. L'épreuve n'eut pas lieu, cependant, grâce à la fermeté de M. de Choulot; mais il eut à soutenir, de la part du général, el surtout de la pari de l'aide-de-camp, des reproches d'une extrême vivacité. Il s'en émut faiblement, et regagna Paris en tonte
hâte, impatient de réaliser son projet. Il
avait bien vu, dès son entrée à Blaye, que faire évader la duchesse de Berri. soil par
force, soit par artifice, était absolument impossible, a moins que Louis-Philippe ne consenti! hii-méme a v prêter Lai mains secrètement. Son premier soin, a Paris, fut donc d'écrire au roi qu'il rapportai! de Blaye la pensée «le la princesse et qu'il sollicitait une audience. Il l'obtint aussitôt et lui reçu aux Tuileries dans le cabinet du baron Pain. M sur le point de voir .M. de Choulot face t face, Le roi avait subitemenl ebangé de i lution. Soit embarras, soit frayeur, il n paraître au rendez-vous assigné.
M. de Choulot attendit Longtemps avec une visible impatience. Pressé par lui. le baron Fain sort pour aller prévenir le Monarque, et revient proposer à M. de Choulot de l'introduire auprès de la reine. Celui-ci refuse, et. sur de nouvelles instances, Louis- Philippe se décide enfin à affronter une entrevue qui aurait dû être pour lui si pleine d'émotions. M. de Choulot commença sur un ton respectueux et calme; mais -animant peu à peu, il déclara au roi que L'homme qu'il voyait devant lui était lié à la branche aînée par des sentiments indestructibles d'amour et de fidélité. C'esl là, répondit le « roi, un langage que peut entendre un mo- « narque citoyen. » M. de Choulot tenait entre ses. mains, en parlant, des cannes qu'il avait coutume de porter pour se soutenir, depuis une chute qu'il avait faite à la chass Il remarqua que le roi fixait sur ces cannes un regard qui trahissait d'étranges alarmes, et il se désarma en souriant. Revenant alors
au sujet de sa visite, il exposa au roi de quel
Intérêt il était pour lui de ne pas laisser la duchesse de Berri dans une situation de nature à avoir des suites terribles- il lui peignit la princesse succombant à des maux dont la cause, ignorée de II cierail aux plus noirs soupçons. Louis-Philippe ne parut pas inaccessible aux craintes qu'on cherchait à éveiller dana son .'une; il reconnut que La duchesse de Berri venant à mourir eu prison, on pourrait tirer contre lui de ce fatal événemenl le même parti qu'on avait tirer de la mort du duc de Bourbon. Mais si' prêter à l' évasion de la duchesse lui
LOUIS BLANC
paraissait contraire aux plus chers intérêts de sa race. « Il faut, dit-il à plusieurs re- « prises, il faut des garanties à mon gouvera nement. » Il se montra, néanmoins, disposé à laisser agir M. de Choulot sans mettre obstacle à ses desseins. Seulement, il lui demanda de rester à Paris pendant quelques jours et d'attendre. Durant tout le cours de cet entretien, une pensée avait manifestement dominé le roi : le souvenir du duc de Bourbon, dont il avait en quelque sorte devant lui le représentant. Aussi revint-il souvent sur les accusations dont la mort de ce prince avait fourni le texte aux passions de parti. Il s'écria même: « Eh, mon Dieu! « cette malheureuse succession, nous n'en <( avons pas encore touché un sou ! »
M. de Choulot crut, d'après la conclusion de l'entrevue qui vient d'être racontée, qu'il convenait d'attendre. Il ne se doutait pas que le retard paralyserait les efforts de son dévoûment ! '
Rien ne fut changé, en effet, aux mesures dont la sévérité avait si cruellement pesé jusqu'alors sûr la duchesse de Berri. Isolée, inquiète, troublée intérieurement des rumeurs de son parti, dont il lui semblait quelquefois entendre comme un écho lointain, elle désirait qu'on lui donnât pour conseils M. Ilennequin et M. de Chateaubriand: elle en fit la demande2. On parut disposé à satisfaire à ses désirs, mais on y mit, pour condition, qu'elle fît prendre à ces Messieurs l'engagement d'affirmer sa grossesse. C'était lui imposer une loi aussi dure qu'inconvenante :
1. On assure que M. de Choulot se propose de publier ce qui s'est passé en cette occasion plus complètement que ne nous a permis de le faire une discrétion dont nous avons dû respecter les motils.
2. Voici la lettre qu'elle écrivit, à ce sujet, au général Bugeaud.
« J'ai voulu réfléchir pendant plusieurs jours, M. le « général, à nos diverses conversations. Je me suis conu vaincue que, malgré mon vif désir de ma mise eu liberté, « je ne pouvais me décider à faire au gouvernement « aucune proposition, sans m'ètre consultée avec quelques- <. uns de mes amis; je me réduirai à deux; mais, bien h entendu, j'aurai la possibilité de les voir Bans témoins. « Si le ministre y consent, j'écrirai à M. le vicomte de « Chateaubriand et a M. lleunequin, pour leur demander u de se rendre près de moi à Blaye. J'ai tout lieu d'espérer « que les propositions que je serai dans le cas de leur
elle refusa de s'y soumettre ; et sa demande, transmise à Paris par le télégraphe, fut rejetée. En même temps on chargeait le général Bugeaud de lui faire connaître certaines particularités tendant à lui rendre son parti odieux. Ce parti, disait une dépêche ministérielle qu'on eut soin de lui communiquer le 18 avril, la sacrifiait indignement; les légitimistes désiraient sa mort, pour s'en faire contre le pouvoir un moyen de calomnie; vivante, elle n'était plus pour eux qu'un embarras ; des lettres venues de Prague annonçaient que tout le monde y était déchaîné contre elle, et qu'au rang de ses ennemis les plus implacables figuraient M. de Blacas et l'abbé de Latil.
Ces confidences, pleines d'artifice, avaient un but manifeste. En montrant à la duchesse de Berri que ses partisans l'abandonnaient, que sa famille même s'armait contre elle, on espérait l'amener par le désespoir àpermettre que sa grossesse fût constatée ; que risquaitelle à mécontenter un parti dont on exagérait si habilement à ses yeux l'ingratitude? Mais on ne put vaincre sa répugnance.
MM. Orfila et Auvity lui avaient été envoyés pour la seconde fois avec MM. Andral fils et Fouquier: elle ne voulut pas les recevoir. M. Dubois, qui habitait Blaye depuis six semaines dans l'espoir de se faire admettre, M. Dubois lui écrivit en vain une lettre presque suppliante. Malheur à lui s'il ose paraître devant moi. s'écria-t-elle d'un air qui respirait la menace! Car elle éprouvait pour M. Dubois une sorte d'horreur qu'elle ne prenait aucun soin de dissimuler.
Pour dompter l'obstination de la prisonnière, le gouvernement n'avait rien négligé: M. Auvity était allé jusqu'à presser M. de Mesnard d'employer son crédit auprès d'elle pour la faire consentir à une constatation,
« soumettre auront leur approbation. Le gouvernement. « dans cette hypothèse, en recevrait communication. Je h vous prie de faire connaître mou désir au président du « conseil. Ma demande vous prouvera, général, que j'ai su « apprécier vos bonnes intentions à mon égard. Je ne « cesserai de vous en conserver une véritable reconnais- « sauce.
Mahu.-Caroi.inh:. ■
dont sa mise en liberté serait le prix. Toutes les tentatives ayant échoué, et la princesse préférant à la honte de céder le malheur d'accoucher dans la citadelle, on ne songea plus qu'aux moyens de rendre inévitable l'appareil dont on se proposait d'entourer son accouchement. Mais De préviendrait-elle pas les solennités formidables auxquelles on la condamnait, en se faisant avorter? C'est ce que le gouvernement craignait, outrageant la prisonnière par ces suppositions, aussi absurdes que cruelles. La vérité est que, loin d'avoir ouvert son esprit à une telle pensée, elle manifesta l'intention de nourrir son enfant. Or, comme elle n'avait nourri ni le duc de Bordeaux ni la princesse Louise, il était facile de prévoir que ce rapprochement, fait à Prague et dans le monde, donnerait lieu à de fâcheuses interprétations. Aussi M'"e d'IIautefort n'hésita-t-elle pas à combattre le désir de Marie-Caroline. Représentations et prières, tout fut inutile. MM. Gintrac, Ménière et Deneux ayant déclaré que la princesse devait nourrir son enfant, dans l'intérêt même de sa santé, elle en témoigna une grande joie, et demanda qu'on fit venir de Paris en toute hâte les objets nécessaires. Elle ne pouvait donner aux craintes qui la calomniaient un démenti plus formel : n'importe, on s'abaissa, pour prévenir un délit imaginaire, à des précautions dont l'apparente sagesse n'était que folie et qu'insulte. Bien que les croisées fussent garnies de barreaux, et fermées, dans leur partie inférieure, par des demi-persiennes parfaitement fixées, il fut question d'y placer des treillis de fei\ de peur sans doute qu'en faisant passer l'enfant h travers les barreaux, on ne détruisit la preuve matérielle de la grossesse. Le génie de l'espionnage alla plus loin... Mais il faut s',! ne l ri- ici : quand la politique ose tout, tout raconter est impossible; et, dans ce cas, le silence n'est que la pudeur de l'histoire.
La duchesse de Berri pouvait mesurer enfin la portée de son malheur. Vouée à des humiliations sans exemple et I»1 cœur abreuvé d'amertume, il ne lui restait [dus rien à
expier. Dans les premiers temps de sa captivité elle avait eu du moins quelque* consolations, et il ne lui avait pas été interdit de donner le change a ses chagrins. Elle prenait à oublier la rigueur de sa destinée lorsque, du haut du rempart assign promenades, elle suivait de l'œil le bateau a vapeur qui, chaque matin, va de Bordeaux à Blaye ; ou bien . lorsque dans la plaine qui. I certains jours, réunit les habitants de ces
IQggl .
Le docteur Deneux, (1761 1848
deux villes, elle apercevait un salut de fidélité ou reconnaissait au passage un courtisan de son infortune présente. Mais, depuis le commencement du mois d'avril, elle avait vu s'éteindre même ces rapides lueurs de joie. Livrée à de lentes souffrances, elle ne
sortait presque plus de son appartement, et
vivait toute entière dans 1rs s,iins dont l'entouraient ses compagnons de captivité. Heureuse encore si. dans son abaissement, elle
n'avait pas en à lutter sans cesse contre les exigences ou l'emportement de ses gardiens !
Le -i aviil, le généra] Bugeaud entra chez elle tenant à la main un rouleau de papier.
LOUIS BLANC
C'était une sorte de procès-verbal de ce qui devait se passer au moment de l'accouchement. On y désignait comme devant assister à la naissance de l'enfant, le sous-préfet de Blaye, le maire, un de ses adjoints, le président du tribunal, le procureur du roi, le juge de paix, le commandant de la garde nationale, MM. Dubois et Ménière. Le procèsverbal portait que tous ces témoins entreraient dans la chambre à coucher, au début du travail de l'enfantement, qu'ils constateraient l'identité de la princesse, qu'ils lui demanderaient si elle était bien la duchesse de Berri, si elle était grosse, si elle se sentait près d'accoucher; qu'on ferait mention de ses réponses ou de son silence ; que les témoins visiteraient ensuite la chambre, les cabinets, les armoires, les secrétaires, les tiroirs des commodes et jusqu'au lit de la princesse, pour voir s'il n'y avait pas d'enfant nouveau né dans l'appartement; que, dans le même but, on vérifierait s'il n'y avait auprès de la duchesse de Berri aucune femme grosse et surle point d'accoucher; que, dans le cas où elle crierait pendant le travail, il serait fait mention de ses cris, aussi bien que des vagissements de l'enfant au moment de sa naissance. Marie-Caroline n'eut pas plutôt entendu rénumération de ces formalités, qu'elle fut saisie de douleur et d'indignation ; mais le général ayant ajouté que les précautions ne pouvaient se borner là, et que, pour être instruit du début du travail, on serait obligé de placer deux gardiens dans le salon contigu à la chambre à coucher: « Retirez- vous, Monsieur, » s'écrie la princesse transportée de fureur; et, du salon où elle se trouvait, se précipitant dans sa chambre, elle en ferme la porte avec violence. M. Deneux fut appelé aussitôt. La princesse était au lit, en proie à une agitation extrême ; elle avait les muscles de la face, du col et de la poitrine contractés, la respiration pénible, les lèvres gonflées et violettes; les mouvements du cœur tumultueux : l'enfant ne donnait plus signe de vie.
De semblables scènes pouvant amener une fausse couche et engager d'une manière ter-
rible la responsabilité des ministres, le général Bugeaud ne négligea rien pour adoucir Marie-Caroline, et il y réussit; car, chez elle, les impressions étaient plus vives que profondes. Mais ce système de ménagements nécessaires n'alla point jusqu'à l'annulation du procès-verbal, et l'acceptation en fut laborieusement négociée.
Quoique placé par le gouvernement auprès de Marie Caroline, M. Ménière désapprouvait complètement le projet de procès-verbal. Il en écrivit à M. d'Argout, et donna de sa désapprobation des motifs aussi honorables que décisifs. Quel pouvait être le but d'un acte de cette nature? De convaincre les incrédules? Mais les dénégations du parti légitimiste étaient systématiques ; comment douter qu'il ne fût résolu à nier même l'évidence? D'ailleurs, la tâche imposée aux témoins, sans parler de son inconvenance, n'était-elle pas impossible à remplir? M. Deneux, homme d'honneur, et responsable des suites de l'accouchement, ne protégerait-il pas sa malade contre la désastreuse influence que devait exercer sur elle, au milieu des émotions d'un pareil moment, la vue de huit ou dix personnes étrangères, inconnues, chargées d'une mission outrageante et inquisitoriale?
De sorte que, chez un peuple renommé pour sa générosité et sa courtoisie, l'accouchement d'une pauvre femme, vaincue, prisonnière, abandonnée, malade, était devenu la grande affaire du moment, le sujet d'une correspondance ministérielle 1res active, une question d'état, enfin ! Que dis-je? on traita de cet accouchement, comme on traite entre Puissances belligérantes d'une province à partager ou de la paix à conclure !
Après de longues négociations, Marie-Caroline consenti! : 1° à faire prévenir le général Bugeaud, dès qu'elle ressentirait les douleurs de l'enfantement; 2° à répondre affirmativement à la question suivante : « Êtes-vous la duchesse de Berri? » 3e si les témoins n'arrivaient qu'après Paccouchement, à 1rs recevoir quand M. Deneux le jugerait convenable.
Pour prix de ces concessions. Marie-Caro-
line exigeait: 1° que, sous aucun prétexte, M. Dubois n'entrât dans sa chambre; 2° qu'on lui promit de la mettre en liberté, aussitôt que M. Deneux la trouverait en état de supporter les fatigues du voyage ; T que la promesse fût délibérée, arrêtée en conseil et signée par cinq minisires au moins; 4° que l'original ou une copie signée des ministres fût confiée au général et conservée par lui ; 5° qu'on lui remît à elle-même une copie dr celte promesse, certifiée conforme à l'original.
Cette dernière clause donna lieu à divers pourparlers, à la suite desquels les conditions furent acceptées de part et d'autre et transmises au gouvernement par dépêche télégraphique. Que le lecteur nous pardonne ces détails : il est douloureux, mais il est utile de les transcrire... Voilà comment les dynasties se font la guerre!
L'affaire du procès-verbal terminée, il ne restait plus qu'à prendre des mesures pour que les témoins ne fussent pas prévenus trop tard du moment précis de l'accouchement. M. Deneux avait été logé dans la chambre occupée jadis par le commissaire de police Joly, c'est-à-dire au-dessous de l'appartement de Marie-Caroline. Or, le 1er mai on vint, de la part du général Bugeaud, intimer à M. Deneux l'ordre de déloger. En vain, pour éluder une injonction dont il devinait trop bien le motif secret, allégua-t-il le respect dû à son âge, à ses habitudes, il fallut céder : on s'empara de sa chambre et l'on y plaça une échelle qui montait jusque sous le lit de la captive. De son côté, le général Bugeaud crut devoir faire chambrée avec les gardiens du premier étage, lesquels étaient au nombre de quatre : deux officiers, MM. Fayoux et Salabelle, et deux sous-olliciers, MM. Boudier et YVillemot.
Mais cela môme ne suffisant pas pour ôter au gouverneur de Blave la crainte d'être pris au dépourvu, il imagina de faire coucher dans le salon contigu à la chambre de Mario-Caroline, lesporlesrestant ouvertes, deux gardiens qui, au moindre mouvement, à la première
plainte de la princesse, devaient courir à son lit et donner le signal. Ce projet, dont Ma
Caroline fut menacée, n'avait peut-êtrepoui but que de la faire consentir a laisi cher dans le salon, au lieu do deux gardien-, le médecin que le gouvernement lui avait donné, M. Manière. Elle y consentit, en effet. lorsqu'il eût été convenu que le salon serait occupé à la fois par M. Ménière et M Denenx. On songea aussi à faire passer la nuit dans la citadelle à toutes les personnes désignées comme témoins, et il est probable qu'elles seraient entrées dans la citadelle le 8 au soir, si, jusqu'au 10, le maire et le juge de paix n'eussent été retenus hors de la ville par des affaires urgentes. Mais les circonstances devaient déjouer, dans ce qu'elle avait de plus minutieux, la prévoyance des gardiens.
On était arrivé à la nuit du 9 mai, et rien n'annonçait que celle nuit dût être marquée par l'événement attendu. MM. Deneux et Ménière se livraient au repos, ne croyant parque leur ministère fùl au moment d'être invoqué, et toute la citadelle semblait endormie. Tout à coup la porte do la chambre de Marie Caroline s'ouvre, M'"e Ilansler s'élance dans le salon à demi vêtue : « Voce nez, venez, M. Deneux, Madame accouche » Il était trois heures du malin environ. En un instant chacun fut sur pied. M. Ménière va frapper à la porte du corridor et appelle vivement le général. Celui-ci, averti, se précipite vers la porte d'entrée de l'enceinte en palissades, pour prévenir à son tour M. Dubois. L'ordre est donné de tirer le canon pour appeler dans la citadelle les témoins logés dans la ville. Déjà MM. Deneux et Ménière s'empressaient autour de Mario Caroline. Bientôt, arrivent dans le salon, le général Bugeaud, M. Delort. commandant
de la place. M. Dubois, et les officiers de
service. Des messagers circulent île toutes
parts dans la citadelle, se croisent sur les remparts, courent à la porte Daupluno. Trois coups de canon retentissent . I Ou'est-ee
« donc? », sWrio la prinoesse avec inquiétude. On la ramure et ou la supplie de veiller sur ses souffrances, d'attendre encore... Et
LOUIS BLANC
la princesse de répondre à ces prières doublement cruelles : « Mais ne croyez-vous pas « que ce retard ne soit fatal à mon enfant? » « M. Dubois s'était approché de la chambre à coucher. M. Ménière se plaça aussitôt de façon à empêcher que Marie-Caroline ne l'aperçut. En même temps Mme Hansler lui disait tout bas, mais avec beaucoup de vivacité : « Retirez-vous, Monsieur, retirezu vous donc. » Ce fut pendant cette scène
Le docteur Antoine Dubois.
que M. Deneux opéra la délivrance ; et il reçut, immédiatement après, des mains de la princesse, la déclaration qu'il devait faire aux témoins. Marie-Caroline témoigna le désir de voir M'"c d'IIautefort, qu'on alla prévenir sur le champ ; puis, ayant aperçu M. Bugeaud dans le salon, elle dit à M. Ménière : « Il peut entrer, si cela luiplait. » Le général s'approcha, et elle lui tendit la main : « J'ai appelé dès que j'ai senti la première « douleur. J'ai fait tout ce que j'ai pu et je « crois que tout ira bien. » Paroles qui expriment d'une manière poignante l'état de soumission et de contrainte dans lequel avait jusqu'alors vécu cette princesse infor-
tunée ! Alors, et par un mouvement louable de sensibilité, le général lui lut une dépêche ministérielle qu'il avait reçue la veille et dont il savait que la lecture serait douce à son cœur. Elle le remercia avec effusion, et, comme il se retirait : « Général, vous avez « deux filles; eh bien, en voici une troi- « sième. » Déjà elle avait dit à M. Ménière, en parlant du personnage mystérieux qui, dans ce moment, régnait sans doute sur sa pensée : « Il sera heureux : il désirait tant « une fille! »
Pendant ce temps, les témoins étaient arrivés. Tout étant disposé pour les recevoir, le général Bugeaud en fut prévenu. Mmc d'Hautefort se trouvait en ce moment auprès de la princesse, et à l'attitude de cette dame, à l'impatience de ses mouvements, à l'altération de son visage, on voyait assez tout ce qu'avait de douloureux pour elle cette mise en scène d'un drame odieux. Telle était son agitation, que, les témoins tardant à paraître, elle s'avança vers la porte et dit d'une voix impérieuse : « Mais, messieurs, madame « vous attend. » Les témoins entrèrent, graves, et dominés par une secrète émotion. M. le président Pastoureau fit à la princesse les questions relatées au procès-verbal'. Elle y répondit sans hésitation ; et l'on se rendit dans le salon pour dresser l'acte. Cette formalité remplie, M. Deneux fut sommé par le président de dire quelle était la personne qu'il venait d'accoucher. II y eut un moment de silence. Etait-ce la déclaration d'un mariage légitime qu'on allait entendre? La curiosité se peignait dans tous les regards et l'attente était solennelle. M. Deneux lit la déclaration suivante :
« Je viens d'accoucher madame la du- « chesse de Berri, ici présente, épouse en
1. Voir aux documenta historiques, u« i. cet .'(range procès-verbal. Il l'ut rédige avec plus d'empressement que de soin, et il contient quelques inexactitudes. On j donne
à entendre, par exemple, que ce fut dans la chambre de la princesse et en sa présence que M. Deneux lit la fameuse déclaration. Or. cette déclaration fut faite, non dans la chambre à coucher, mais dans le salon, circonstanos donl le parti légitimiste, s'il eut persisté dans ses dénégations, aurait pu exagérer l'importance.
I1ISÏ0IHE DE DIX ANS
« légitime mariage du comte Hector Luohesi <( i'alli, des princes del Campo Franco, gen- « tilhomme de la chambre du roi des Deuxce Siciles, domicilié à Païenne. »
L'effet produit par ces paroles fut profond et divers, selon les sentiment! de sympathie ou de haine dont les assistants étaient animés, deux qui avaient compté sur le scandale d'un aveu mêlé de réticences nécessaires, ceux-là se montrèrent troublés et interdits. Une satisfaction généreuse brilla, au contraire, sur le front de ceux qui, sans être du parti de la prisonnière, respectaient en elle les droits de la défaite, de la faiblesse et du malheur.
Le gouvernement apprit sa victoire par le télégraphe, mais il ne se contenta pas des renseignements que lui apportait la voie officielle. Aussitôt après l'accouchement, M. Deneux s'était hâté d'écrire h sa femme une lettre qu'il avait cachetée après l'avoir communiquée au général Bugeaud. Le gouvernement rompit le cachet de cette lettre, en remit une copie à M'"c Deneux, et garda l'original, qu'il lit circuler dans les deux Chambres ! Car, une fois sur la pente de l'arbitraire, un pouvoir ne s'arrête plus.
Bien que la duchesse de Berri eût légitimé son enfant, par la désignation de son époux, les partisans de la dynastie nouvelle mirent une indécente ardeur à se réjouir de l'événement dont le ministère avait si bien préparé le scandale. Les républicains se contentèrent de témoigner le mépris que leur inspirait ce vil triomphe.
Quant aux légitimistes, ils étaient consternés. Quelques-uns d'entre eux, cependant, s'obstinèrent dans une incrédulité qui leur était chère, et ils ne craignirent pas de dénoncer L'acte dont leurs ennemis se prévalaient, comme le dénoùment d'une intrigue qui avait commencé par la violence et Unissait par le mensonge. N'était-ce pas une chose inouïe dans l'histoire du genre huinain que de tenir en secret une princesse el de la faire accoucher dans une sorte d'esclavage? Pouvait-il y avoir état civil pour un enfant et certitude matérielle de sa naissance. Lorsque
la mère, plongée arbitrairement dans les fers et privée même de la protection de ses juges, se trouvait dans une situation que les
lois désavouaient et qui faisaient peser sur
elle une invincible tyrannie? Séparée de
amis, arrachée à ses conseils, morte au monde-, à la loi, à la société, Marie-Caroline avait-elle pu valablement témoigner contre elle-même, et cela au milieu de ses accusateurs, de ses gardiens, des hommes qui
Le vicomte de Conuy.
avaient juré sa perte? S'il fallait croire au procès-verbal, pourquoi donc M. de Brissac et M™' d'LIauteforl ava.ent-ils refusé formellement île le Blgner.? Voilà ce que disaient
les plus passionnés parmi les légitimistes. Ils
allèrent plus loin, et une plainte pour cause de présomption légale </*■ supposition d'en/uni fut adressée aux procureurs-généraux pies les Cours royales de Paris et île Bordeaux, par le comte et le vicomte de Kergorlay, le
barOU de Ludre, le comte de Floirao, le baron
de Ifengin-Foudragon, le vicomte Félix de Conny, MM. de Verneuil, de Mauduil et
Battur. Des adhésions nombreuses vinrent bientôt fortifier cette plainte, et. dans une
LOUIS BLANC
lettre remplie d'indignation, M. Florian de Kergorlay reprocha au président du conseil de s'être rendu coupable de diffamation calomnieuse et de séquestration arbitraire. La lettre se terminait par ces mots : « La pré- « somption légale du crime de supposition « d'enfant est acquise à l'histoire. »
Mais la duchesse de Berri avait trop complètement cédé aux exigences de ses gardiens pour que de semblables protestations eussent quelque autorité : on n'y vit généralement que la dernière clameur d'un parti au désespoir. Aussi bien, le gros du parti avait déjà perdu toute illusion, et il ne lui restait plus qu'à subir en silence cette dure loi de la vérité.
Bien fous sont les princes qui s'imaginent qu'on adore en eux autre chose que leur fortune. Marie-Caroline ne tarda pas à en faire l'expérience. Beaucoup de ses fidèles, sans cesser de la défendre en public, ne lui montrèrent plus en secret qu'éloignement, froideur et dédain. Tel qui lui aurait pardonné un crime heureux, la jugea impardonnable, parce qu'elle avait commis une faiblesse compromettante. Aux reproches que lui adressaient sincèrement, dans son parti, des hommes rigides mais honorables, se mêla le blâme de ceux chez qui le stoïcisme n'était que le masque de i'égoïsme trompé ou de l'ambition déçue. De tous les maux que Marie-Caroline avait eu à souffrir depuis plusieurs mois, celui-là fut sans contredit le plus cuisant. Il est certain que, lorsque, rendue à la liberté, elle se disposait à partir pour Païenne, le nombre fut petit des personnes qui s'offrirent pour l'accompagner. Quelques dames donnèrent même à entendre que le rôle qu'elles auraient envié auprès de la régente de France, ne pouvait guère leur convenir auprès de la comtesse Luchesi Palli. Marie- Caroline avait témoigné le désir d'être accompagnée à Palerme par M. de Mcsnard.
Peu de temps avant son départ de Blaye, on lui remit une lettre de son premier écuver. A peine y a t-elle jeté les yeux que son front se voile de tristesse. Une plainte amère lui échappa, dit-on, et elle fut tout un jour à 80
remettre de son trouble. La lettre était froidement respectueuse, et M. de Mesnard y disait que, pour accompagner la princesse, il attendrait ses ordres. Pourtant, nul parmi les légitimistes n'était plus que M. de Mesnard dévoué aux intérêts etdocile aux volontés de Marie-Caroline. Mais l'influence des mécontentements du parti avait peut-être fini par le gagner lui-même; peut-être aussi pensait-il que la dernière déclaration de la mère de Henri V n'était pas suffisamment expliquée par l'oppression dont elle avait été victime. Quoi qu'il en soit, il se rendit à Blaye, quand le moment fut venu , prêt à suivre dans des contrées lointaines celle dont il avait servi tour- à-tour la grandeur et l'abaissement.
La princesse de Beauffremont donna au parti royaliste, dans cette circonstance, un grand exemple de courage et de générosité. Entourée dans ce parti d'une juste considération et connue pour n'avoir jamais recherché les positions de Cour, elle accourut à Blaye, résolue à ne se séparer de Marie- Caroline que lorsqu'on aurait reçu à Prague cette mère du duc de Bordeaux, que tout le monde maintenant semblait abandonner.
Ce fut le 8 juin que Marie Caroline quitta sa prison. Ce voyage devait avoir une haute importance historique; et il faut absolument en connaître les détails si l'on veut analyser la situation du parti légitimiste, soit en France, soit à l'étranger. A Blaye; les préparatifs du départ étaient poussés, depuis quelque temps, avec beaucoup d'activité. Le 8, un bateau à vapeur vint mouiller devant la citadelle. Il devaiteonduire la princesse jusqu'à la rade de Richard, où l'attendait la corvette l'Agate. Des ordres sévères avaient été donnés par le général Bugeaud pour qu'aucune manifestation populaire ne troublât la solennité de l'embarquement. Quelques personnages de marque s'étaient rendus à bord du bateau à vapeur pour y recevoir Marie- Caroline. C'étaient le prince et la princesse de Beauffremont, le marquis et la marquise de Dampierre, le vicomte de Mesnard, le marquis de Barbançois, le comte Louis de
Calvimont. A bord se trouvait aussi l'abbé Sabatier, qui venait d'être nomme aumônier de la princesse.
A neuf heures et demie, le général Bugeaud alla prévenir Marie-Caroline que l'heure du départ était arrivée. Il la trouva posant devant un peintre envoyé de Bordeaux par M. (iinlrac, qui avait voulu garder le portrait de la prisonnière de Blaye. Marie- Caroline sortit, conduite par le général. A côté d'elle marchait la nourrice portant cette petite princesse qu'une prison avait vu naître et qu'attendait une mort prématurée. Suivaient M. de Mesnard donnant le bras à Mn,c d'IIautefort, M. D en eux, M. de Saint- Arnault, aide-de-camp du général, MUe Lebeschu et Mme Ilansler. Au seuil de la porte Dauphiue, Marie-Caroliue ayant aperçu les deux filles du gouverneur et leur mère, elle se pencha vers les enfants pour les embrasser; puis, se tournant vers Mrae Bugeaud, qu'elle savait douée d'un noble caractère et d'une Ame compatissante: « J'espère, lui dit- (( elle, que dans peu vous reverrez votre « mari bien portant. » Au delà de la porte Dauphiue, la foule s'entassait impatiente. Quand Marie- Caroline parut, un grand silence se fit parmi le peuple; mais à peine s'était-elle éloignée de quelques pas, qu'on entendit comme un bruit confus de voix, de cbuchottements, de murmures, sans qu'on put savoir ni quel sentiment dominait cette multitude, ni à qui s'adressaient certaines rumeurs menaçantes sorties de son sein.
A dix heures, l'ancre était levée et le Bordelais voguait vers la mer. Deux barques furent aperçues qui suivaient le bateau à vapeur. Elles étaient montées par des personnes dévouées à Marie-Caroline, comme le montraient bien les brus levés en signe d'adieu et les mouchoirs blancs agités en l'air. Au large I cria d'une voix rude le commandant du Bordelais. Mais, à l'instant même, de l'une des embarcations partit un paquet dont un cri désignait la destination, et qui alla tomber à quelque distance du général Bugeaud. C'était un fichu vert sur lequel était le portrait de Henri Y. Le général Bu-
geaud, qui s'irritait des plus petites ebo laissa éclater une indignation puérile. Mais son autorité n'avait plus rien dont Marie- Caroline eût sujet de s'alarmer. Aussi sutelle se dédommager, à l'égard de M. Bugeaudj d'une trop longue dissimulation; et le général ne trouva plus chez elle el chez les personnes de sa suite, durant tout le voyage, que l'expression d'un ressentiment contenu avec effort.
Vers le milieu du jour, la corvette Y Agate signala le bateau à vapeur le Bordelais qui, descendant la Gironde, se dirigeait sur la rade de Richard. Le transbordement se fit sans difficulté. Les personnes qui devaient accompagner Marie-Caroline jusqu'à Païenne étaient le prince et la princesse de Beaufifremont, M. de Mesnard, M. Deneux, M. Ménière, le général Bugeaud et son aidede-camp, puis, pour le service de laprincesse, M"e Lebeschu et M™« Hansler. Des affaires urgentes avaient rappelé an sein de sa famille M. de Brissac, et le voyage avait été interdit a la comtesse d'IIautefort, à qui sa santé ne permettait pas d'en affronter impunément les fatigues. Au moment de se séparer, et pour toujours peut-être, d'une princ dont elle avait si longtemps partagé la captivité, M,,,e d'IIautefort avait peine à cacher les déchirements de son cœur; son visage était inondé de larmes, et ces émotionsd'une tendresse inquiète paraissaient toucher vivement Marie-Caroline.
Le 9 juin, V Agate s'éloignait du sol de France. En vue de Païenne, la corvette
salua la terre par une salve de vingt-un
coups de canon, et aussitôt l'on entendit
gronder toutes les batteries du port, L'Agate
avant jeté l'ancre, une foule d'embarcations furent lancées à la mer. Plusieurs d'entre
elles portaient des musiciens : et descouplots
sur la princesse, semprt tOTTnentata, se mêlèrent an bruit de la rame agitant les Bots. D'après l'étiquette «le la cour de Sir. le. le
vice mi nesepeul déplacer que pour reCOVOir
le loi lui-même. Le comte de Syracuse, frère du roi de Naples, envoya donc à Marie-Caroline, pour la complimenter et s'entendre
LOUIS BLANC
avec elle sur l'instant du débarquement, le duc de San Martino, ministre de l'intérieur. Le comte Luchesi Palli se présenta ensuite. Il fut admis dans la chambre de Marie-Caroline, où il resta près d'une heure. Puis, ils montèrent l'un et l'autre sur le pont et s'y promenèrent, objets d'une curiosité que le respect tempérait àpeine. Avant de débarquer, la princesse reçut en audience de cérémonie le commandant Turpin et son état-major ; elle remercia le commandant avec beaucoup d'effusion de la conduite à la fois courtoise et loyale qu'il avait tenue, et elle ne voulut pas quitter la corvette sans avoir donné à l'équipage une gratification de vingt jours de solde, munificence qui, sous un prince économe, donna lieu, de la part des marins, à des rapprochements joyeux et caustiques.
Quant au général Bugeaud, Marie-Caroline avait su, par une vengeance bien permise, lui faire peur des dangers qui l'attendaient sur le rivage. Aussi n'osa-t-il pas mettre pied à terre, et il s'embarqua sur le brick YActéon, que le gouvernement avait envoyé à Païenne, sous le commandement du capitaine Nonay, avec mission d'attendre l'arrivée de V Agate, et de rapporter en France la nouvelle du débarquement.
Marie-Caroline était libre enfin, mais elle ne touchait pas au terme de ses maux. Sa déclaration du mois de mai avait fait perdre contenance au parti légitimiste et mis en lumière les éléments de discorde qu'il recelait. Les uns crurent ou feignirent de croire que la duchesse de Berri, par son nouveau mariage, venait de renoncer aux droits de sa royale maternité. Les autres se prévalurent des malheurs que la guerre de Vendée avait enfantés, pour affirmer que jamais la princesse n'avait été investie des pouvoirs de régente. Quelques-uns pensèrent que le mariage morganatique de Marie-Caroline avec le comte Luchesi-Palli ne pouvait enlever à une mère toute influence sur les destinées de son fils. A Prague, on n'avait jamais regardé comme sérieuse la double indication .le Rambouillet : le roi de France, c'était toujours Charles X : et, après lui, celui qu'on
aurait salué roi sous le nom de Louis XIX, c'était le Dauphin. Il y en avait même qui, trouvant valable l'abdication de Charles X, déclaraient nulle celle qu'il avait, à Rambouillet, imposée à son fils. Quelque ridicules que fussent ces prétentions, le mariage de Marie-Caroline les ranima et leur donna, aux yeux de certains royalistes, une autorité qu'elles n'avaient pas eue jusqu'alors. De sorte que le parti légitimiste en vint à se partager en trois catégories : les Carlistes, les Dauphinistes, les Henriquinquistes.
Dans cette situation, Marie-Caroline désirait ardemment trois choses : 1° qu'on lui confiât la tutelle de son fils ; 2° qu'on lui accordât l'autorisation de se rendre à Prague auprès de ses enfants; 3° qu'on modifiât le système d'éducation adopté pour le duc de Bordeaux, qui était élevé dans les principes de l'ancien régime. Or, dès le mois de mai, M. de Chateaubriand, pour obtenir ces trois choses, avait fait le voyage de Prague ; mais son intervention avait été sans résultat. Charles X prétendait que, d'après la loi française, Marie-Caroline ne pouvait rester tutrice ; il voyait de grandes difficultés à ce que la princesse se rendît à Prague avant qu'on eût réglé les conditions de son mariage,*tant à l'égard du père de son mari qu'à l'égard du roi de Naples son frère, et il exigeait qu'elle ne vint embrasser ses enfants qu'après avoir séjourné quelque temps en Sicile avec le comte Luchesi Palli ; enfin, il paraissait décidé à ne rien changer à l'éducation du duc de Bordeaux et à subir jusqu'au bout l'influence de MM. de Blacas, de Damas et de Latil.
De fait, Marie-Caroline ne fut pas plutôt eu Sicile, qu'elle s'y vit retenue en quelque sorte comme prisonnière. Pour aller à Naples auprès du roi son frère, il lui fallut pour ainsi dire entrer eu négociation; et, si l'interdiction fut enfin levée, ce fui grâce au zèle infatigable de M. de Choulol. De Naples, la princesse, devenue M"1' Luchesi Palli, partit pour Rome, où le pape lui lit l'accueil le plus empressé; puis, elle gagna Florence. Là, (Mie retrouva quelques personnes d'un dé-
HISTOIIŒ I)K DIX ANS
voùment éprouvé : If. et Mme de Podenas, M. d'Haussez, Mlle de Fauveau. Son parti était pris. Elle voulait, quoiqu'il advint, se rapprocher de la frontière autrichienne, entraînée qu'elle était vers ses enfants par un désir qui ne calculait pas les obstacles. Car les esprits à Prague étaient fortement aigris contre elle. On lui reprochait son expédition en Vendée hautement désapprouvée par M. de Blacas et tentée sans l'assentiment de l'Autriche ; on lui reprochait sa folle confiance, sa précipitation, son orgueilleuse ardeur à devenir l'unique centre du parti royaliste, et, par dessus tout, les égarements qui l'avaient perdue. Voilà ce qui perçait dans les discours, mais dans les replis de la pensée se cachaient des motifs de mécontentement plus décisifs peut-être : la duchesse de Berri, en courant la carrière des périls, avait trop elï'acé derrière son audace les autres membres de la famille : c était son crime.
Au reste, on aurait pu avec raison l'accuser d'avoir manqué à Blaye de courage et d'énergie. Si, comme elle en avait le droit, elle eût opposé aux exigences de ses gardiens une force d'inertie invincible, nul doute que ses ennemis n'eussent été plongés dans le plus honteux embarras. Mais, encore une fois, ce qui la rendait coupable aux yeux des courtisans du roi déchu, c'était la gloire rêvée bien plus que les fautes commises. M. de la Ferronays était parti de Naples pour Prague, espérant adoucir l'âme du vieux roi. Mais Marie-Caroline n'était pas condamnée seulement par les jalousies dont nous venons de dire le secret, elle était condamnée aussi par la politique cauteleuse de l'Autriche, dont elle avait bravé l'ascendant, et qui cherchait à faire du duc de Bordeaux ce qu'elle avait fait du duc de Reichstadt, mort depuis quelques mois : c'est-à-dire une menace perpétuellement suspendue sur la tête du gouvernement français.
Aussi, Marie-Caroline attendait-elle en vain dos passe-ports pour l'Allemagne. En même temps ses amis étaient traqués par la police autrichienne, presque comme les chouans l'avaient été dans la Vendée par la
police de Louis-Philippe. Le 2ï> septembre marquant l'époque de la majorité1 du due de Bordeaux, plusieurs jeunes royalii étaient partis de Paris pour Prague, afin de
saluer leur nouveau roi : quelques-uns parvinrent ;i franchir la frontière ; les autres furentarrêtés par b-s autorités autrichiennes,
faute d'une autorisation signée Blacas.
Marie-Caroline comptait les jours, les heures, avec une douloureuse impatience.'
M. le duc de Blacas.
Enfin, M. do Montbel arriva : il apportait à la princesse la permission île pousser plus avant, mais à condition qu'elle montrerait son contrat de mariage. Marie-Caroline envoya M. de Montbel à Home, où le contrat était déposé, et, sans plus attendre, elle entra par Ferrare sur le territoire autrichien. M. de Chateaubriand y était accouru : elle le pria de se rendre à Prague pour obtenir la révocation des défenses qu'on faisait p sur elle, et, aussi, pour décider Charles X à consentir à une déclaration de majorité, l.a
l. Le duo d.« Bardeau kouohail a sa 13* année; il allait dono être majeur pour les légitimistes, les rois de France avant été déclarée majeure a 13 ans.
LOUIS BLANC
princesse continuait à avancer ; mais, arrêtée à Padoue, elle n'obtint qu'à grand'peine la faveur d'aller attendre à Venise, où s'étaient réunis MM. de Gharette, Barbançois et quelques autres Vendéens, le résultat de la mission que M. de Chateaubriand avait acceptée.
Ce fut le 25 septembre que l'illustre écrivain arriva au terme de son voyage. Mme de Beauifremont l'avait précédé de quelques heures. Charles X habitait, en ce moment, le château de Butschierad, situé à peu de distance de Prague. Mais la Dauphine, la sœur du duc de Bordeaux et Mrae de Gontaut avaient quitté Butschierad pour se rendre au Rhadschinn. Car il était décidé que, pour empêcher la duchesse de Berri de venir jusqu'à Prague, la famille royale irait au-devant d'elle jusqu'à Léoben. M. de Chateaubriand eut, à ce sujet, une entrevue avec la Dauphine, et il lui exprima tout son étonnement du parti auquel on s'était arrêté : Quoi ! on irait au-devant de Marie-Caroline pour lui conduire ses enfants, les lui faire embrasser rapidement dans une auberge, et, ensuite, les séparer d'elle à jamais ! La Dauphine répondit avec émotion que, si telle était la volonté du roi et qu'il persistât, il faudrait bien obéir. M. de Chateaubriand passa chez M",ede Gontaut. Elle faisait les apprêts du voyage et se lamentait : « On nous enlève, on nous « mène je ne sais vers quel but. Sauvez- « nous ! » La sœur du duc de Bordeaux était souffrante et gardait le lit. Introduit dans la chambre de la jeune malade, M. de Chateaubriand ne la vit point, les fenêtres étant fermées, mais elle lui tendit dans l'ombre sa main, qui était brûlante, en le priant aussi de les sauver tous.
Le soir même, M. de Chateaubriand se rendit à Butschierad. Il trouva dans le sa h m, près d'une table de jeu préparéo, le duc de Blacas et M. Q'Egherthy. « Le roi, lui dit « M. de Blacas, a été pris d'un violent accès <( de fièvre, il est couché. » Et-, apercevant sur le visage de M. de Chateaubriand un léger signe d'incrédulité, M. île Blacas ouvrit avec précaution la porto qui séparai! le
salon de la chambre à coucher de Charles X. M. de Chateaubriand s'avança, mais il n'entendit que la respiration élevée du roi, comme celle d'un homme qui dort d'un sommeil pénible. Alors, il exposa au duc de Blacas, devant M. O'Egherty, le but de sa mission, s'étendit sur ce qu'avait d'insultant pour Marie-Caroline le voyage à Léoben, et sur ce que présentait d'avantageux la déclaration de majorité. M. de Blacas ht à tout cela quelques objections, mais sans insister. « Au surplus, ajouta-t-il, le roi étant ma- « lade, il est vraisemblable qu'il ne partira « pas demain : vous pourrez vous entendre « avec lui. »
M. de Chateaubriand revint à Prague ; et le lendemain, il était de bonne heure à Butschierad. Charles X, encore malade, reçut gracieusement son noble visiteur, le fit asseoir auprès de son lit, l'écouta d'une oreille attentive et bienveillante, mais sans se départir de la résolution qui éloignait de Prague Marie-Caroline. Relativement à la déclaration de majorité, il montra une volonté moins ferme, et pria M. de Chateaubriand, après avoir fait un brouillon de l'acte, d'en causer avec M. de Blacas. Il prit ensuite une lettre que la duchesse de Berri lui écrivait, la lut d'un air préoccupé, puis, la jetant sur son lit : « De quel droit, s'écria-t-il, la duce chesse de Berri prétend-elle me dicter ce « que j'ai à faire? Quelle autorité a-t-elle « pour parier? Elle n'est plus rien, elle n'est « plus rien, (die n'est plus que M"' Luehesi « Palli. Le ('ode la dépouille de la tutelle « comme mariée en seconde noces, » M. de Chateaubriand répondit qu'il restait à Marie- Caroline les droits qu'elle tenait de son cou« rage, de >e> malheurs, de tout ce qu'elle avait bravé, de tout ce qu'elle avait souffert pour la cause de son fils. Là se borna l'entretien. M. de Chateaubriand se hâta de rédiger l'acte de déclaration de majorité; mais
cet acte ayant été porté à Charles \ par M . de Blacas, on lit savoir à l'auteur que son projet. qu'OD trouvait d'ailleurs fort convenable, devait être envoyé à Vienne, parce
qu'on s'était malheureusement engagé a ne
HISTOIRE l)C DIX ANS
rien faire à la majorité de Benri V. « Il est « dur, Madame, écrivait à ce sujet M. du « Chateaubriand en B'adressanl à Marie- « (Caroline, il est dur d'avoir à parler de <( l'Autriche quand il s'agit de la France. « Que diraient nos ennemis, s'ils nous « voyaient nous disputant une royauté sans « royaume, un sceptre qui n'est aujourd'hui « que le bâton sur lequel nous appuyons nos « pas dans le pèlerinage de l'exil ? » Il écrivait encore, après avoir rendu compte des résultats de son voyage : « Si jamais, Ma- « dame, vous devenez maîtresse du sort de <( votre fils, si vous persistiez à croire que « ce dépôt précieux pourrait être confié à << mes mains fidèles, je serais aussi honoré « qu'heureux de lui consacrer le reste de « ma vie. Mais je ne pourrais me charger « d'une aussi effrayante responsabilité qu'à « condition d'être, sous vos conseils, en- « Librement libre dans mes choix et mes « idées, et placé d'abord sur un sol indé- « pendant, hors du cercle des monarchies « absolues. »
L'éducation du duc de Bordeaux était, en effet, pour les royalistes, un sujet d'ardentes préoccupations; et c'est ce qui explique l'intervention de MM. de Chateaubriand, de la Ferronays, de Saint-Priest et autres personnages marquants, qui s'étaient groupés autour de Marie-Caroline. On n'était guère capable de comprendre à Prague les sentiments exprimés avec tant de noblesse par M. de Chateaubriand dans les lignes que nous venons de citer. L'auteur du Génie du christianisme fut éloigné du lils : il n'avait rien obtenu pour la mère.
Après un séjour assez long à Venise et bien des difficultés, Marie-Caroline reçut des passe-ports pour l'Allemagne. Mais on voulait qu'elle y parût en fugitive et dans un état presque complet d'abandon. Le nombre des passe-ports lui fut mesuré avec une défiance avare. Quand elle quitta Venise pour
aller àLéoben, quatre personnes seulement raccompagnaient : M. et M"" de Saint-Pi lest, MM. Podenaa et Sala.Eo humiliant Marie Caroline, Charles X ne voyait pas que c'était
la légitimité même qu'il exposait à la risée de l'Europe. Mais les hommes seraient trop malheureux, si leur obstination ■ sei vir d était pas quelquefois égalée par la folie de '-eux
qu'ils servent .
Al Léoben, l'entrevue fut froide e( i Charles X était entouré de MM. de Blacas, de Damas, de Montbel. Marie-Caroline p de son lils, de l'éducation, de la majorité : on • ut l'air de ne pas la comprendre. Quelques jeunes français, échappés de Prague, MM. de Bruc, Walsh, de Seran, étaient parvenu traverser la ville : on feignit de croire que la duchesse de Berri avait l'intention de I enlever ses enfants. La séparation de la famille eut lieu au bout de quelques jours. Le général Latour-Maubourg avait été choisi d'un commun accord pour diriger l'éducation du duc de Bordeaux. Ce fut tout. Le rôle politique de Marie-Caroline venait de cesser.
Tels furent ces événements. La branche ainée y perdit ce qui lui restait encore d'autorité morale en ce pays de France, si fatal pourtant aux monarchies ; et l'on vit clairement alors combien pitoyable est la démence des partis qui, associant leur destinée à celle d'une famille, consentent à jouer leur avenir sur l'entêtement d'un vieillard ou les amours d'une jeune femme. Mais il plut à Dieu de ne pas borner à cela les enseignements réservés à notre siècle. Par une merveilleuse dispensalion de la Providence, de ces deux dynasties en lutte, la nouvelle ne put fouler aux pieds l'ancienne sans s'amoindrir elle-même et s'abaisser. Car il existe entre toutes les couronnes une solidarité impossible à méconnaître : et le prestige, puissance créée par labélise des peuples, CSt, aux mains des grands de la terre, un trésor commun qui diminue pour tous quand il semble ne diminuer que pour un seul. Il fallait une
médiocrité bien profonde et une singulière petitesse «le vues pour ne pas comprendre que livrer en proie aux sarcasmes de la foule
Marie-Caroline, fille, so'iir, nièce et mère île roi, c'était faire monter l'insulte jusqu'au principe même sur lequel reposent les mo-
LOUIS BLANC