‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 69 sur 159 · Voir aux documenta historique* ment du · texte numérisé non relu

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Mutuellisme.

LOUIS BLANC

saillit, et dans son cœur la colère prit sourdement place à côté du désespoir. La crise était donc devenue imminente: une réduction de vingt-cinq centimes par aune sur le prix des peluches la précipita. Réduction peu considérable en elle-même, mais qui portait sur un salaire déjà insuffisant, et qui, ouvrant carrière à des empiétements plus funestes, n'était qu'une première application de la loi du plus fort! Les ouvriers en peluches invoquèrent l'appui de leurs frères des autres catégories ; et alors, obéissant au principe de solidarité, la société mutuelliste mit en question la suspension générale des métiers.

Envisagée dans ses résultats matériels, la mesure était désastreuse; considérée dans son principe moral, elle avait quelque chose de singulièrement élevé. Quoi de plus touchant que de voir cinquante mille ouvriers suspendre tout à coup les travaux qui les faisaient vivre et se résigner aux privations les plus dures, pour garantir de toute atteinte douze cents de leurs frères les plus malheureux ! Aussi bien, une détermination semblable, s'il eût été possible aux ouvriers de la soutenir, avait une incalculable portée. Par rapport à la classe ouvrière, c'était la •théorie de l'association appliquée sur une grande échelle et au prix de sacrifices qui en rendaient l'effet plus imposant. Par rapport à la bourgeoisie, c'était une démonstration terrible, mais péremptoire, des vices d'un régime industriel qui, fondé sur un antagonisme de tous les instants, ne vit que par le perpétuel triomphe du fort sur le faible, et entretient une hostilité flagrante entre ces deux éléments de la production: le capital et le travail.

Voilà ce que comprirent parfaitement les chefs de la majorité. 1,297 voix, sur 2,341, votèrent la suspension des travaux. Et, comme un grand nombre d'ouvriers ne faisaient point partie de l'association, elle envoya dans les divers quartiers de la ville des émissaires chargés de soumettre toute la fabrique lyonnaise au niveau de la loi commune. Quelques ouvrier» voulurent ré-

sister: on les menaça. Violence blâmable, et qui donnait à une cause juste les couleurs de l'injustice ! L'interdit avait été prononcé dans la journée du 12 février: deux jours après, vingt mille métiers à Lyon avaient cessé de battre !

Comment peindre la consternation qui, à cette nouvelle, régna dans la ville! On eût dit que, devant les imaginations frappées d'épouvante, le fantôme sanglant de novembre venait tout à coup de se dresser. Ce n'étaient plus partout que visages inquiets ou menaçants. On s'interrogeait du regard avec anxiété. Sur toutes les poitrines pesait cet air lourd qui annonce l'approche d'un orage. Chaque jour, la place des Terreaux et les environs se couvraient de rassemblements dont l'aspect était moins animé que sombre ; chaque jour, les rues étaient sillonnées d'émigrants. Car, la frayeur les ayant gagnés, plusieurs fabricants avaient coupé court à leurs affaires, fermé leurs maisons, et se hâtaient vers la campagne pour y chercher un asile.

D'autres restèrent; et ceux-là, loin de prendre l'alarme, commencèrent à s'exciter réciproquement à de sauvages ardeurs, disant que l'heure d'en finir était venue pour eux ; qu'ils avaient, depuis novembre, une revanche à prendre; que c'était dans le souvenir d'une déplorable victoire qu'était le germe de l'insolence déployée par les mutuellistes, et qu'il était urgent de leur donner enfin une vigoureuse leçon. Tels furent les propres termes dont se servit le Courrier de Lyon, organe passionné de l'aristocratie industrielle de la ville.

Et ces dispositions ne s'accordaient que trop bien avec celles de L'autorité. Le gouvernement n'ignorait pas que le parti républicain se livrait alors à un immense travail d'organisation. Il voyait la Société des Droits de l'Homme s'étendre, s'enhardir, se discipliner, jeter son inévitable réseau jusque sur les villes de second et de troisième ordre ; il prévoyait que la promulgation de la loi contre les associations deviendrait le signal d'une résistance qui, se produisant sur tous

les points du royaume à la fois, avec ensemble, et sur Tordre parti de la capitale, mettrait le royaume en feu et la monarchie à deux doigts de sa perte. De là son empre ment à courir au devant d'une crise qui avait tous les caractères de la fatalité. Puisqu'éviter la bataille était impossible, mieux valait la livrer lorsqu'on avait encore le choix des circonstances, du moment, des armes, du terrain. Puisqu'il fallait ou terrasser le parti républicain ou périr sous ses coups, mieux valait l'attaquer au milieu des embarras (l'une organisation inachevée et avant qu'il eût pris son mot d'ordre dans toute la France et terminé ses préparatifs. Comme champ de bataille, Lyon convenait beaucoup mieux que Paris au gouvernement, la centralisation ayant donné à Paris le privilège de remporter seul, en temps de révolution, des victoires décisives.

Ainsi, les fabricants et le pouvoir avaient ôgalemenl intérêt à accélérer le dénouement : les premiers, pour asseoir d'une manière définitive leur situation et venger leur orgueil humilié ; le second, pour ùler h ses ennemis le temps de faire leurs dispositions et de régler leur ordre de bataille.

Mais ce que le pouvoir et les fabricants étaient intéressés à vouloir, les mutuellistes et les républicains devaient le craindre.

Les mutuellistes n'étaient, en général, ni assez instruits, ni assez pénétrés de l'importance des formes politiques, pour appeler de leurs vœux une lutte où ils auraient eu le gouvernement pour ennemi. Que la question du salaire fût résolue en leur faveur, ils ne désiraient rien de plus.

Pour ce qui est de la Société des Droits de rifo/////i'\ les membres dont elle était composée brûlaient de combattre, et ils ne s'en cachaient pas; niais les plus intelligents tremblaient qu'on no les forçât a accepter trop tût le combat, et ils voulaient attendre, pour s'armer, d'abord que l'organisation départementale fût achevée, et ensuite que la promulgation de la loi contre les associations vint généraliser L'attaque.

Les faits prouvèrent que telle était la si-

tuation morale dei espi '.' - en présent ••. I. mutuellistes firent des ouvertures d'accommodement : elles furent repou un

froid dédain. •< Tenez bon, avait-on dit aux m fabricants, il faudra bien que les OUVIÏ

cèdent quand l.i faim :

en viennent à une révolte ce >era la d< - « ni ère. Car nous avons sous la main '( canons et des milliers de baïonnettes. «

Repoussés par les maîtres, les mutuelle invoquèrent la médiation de l'autorité : M. Gasparin répondit que le pouvoir n'avait pas charge d'intervenir dans les querelles du monde industriel, les transactions entre le capitaliste et le travailleur devant rester libres. De sorte qu'on osait parler de la liberté des transactions, au moment même ou Ton se reposait, pour la soumission de l'ouvrier, sur le despotisme de la faim!

Alors se passèrent des scènes lamentables. Parmi les ouvriers en soie, il y en eut qui. quoiqu'on état de supporter le chôm lassèrent d'une situation dont ils n'apercevaient que la stérilité présente; il y en eut qui, trop pauvres pour résister à l'oisiveté. ne purent se résigner à voir autour d'eux leurs femmes éplorées et leurs enfants prî vés de pain. La division s'introduisit dans la société mutuelliste : les uns demandant qu'on reprît les travaux, les autres >'v opposant; des rixes s'en suivirent. Et, sous le gard triomphant des maîtres, les ouvriers allaient épuisant leurs forces dans leurs débats.

Si les chefs du parti républicain, à ï.\ eussent voulu réellement descendre sur la place publique, ils l'eussent fait alors, I/occasion paraissait si favorable 1 La s Droits de r Homme j qui comptait dans rangs un assez grand nombre de mutuellistes, n'aurait-elle pas amené l'explosion en poussant au maintien de la suspension des métiers? Or, elle lit précisément le contraire, et ce fut l'occasion des [dus violentdans l'intérieur des seotions. Excités perfidement par des agents de police - is en seclionnaires, quelques républicains emportés s'étonnent de l'inaction des chefs, dans

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un moment qui semble si propice. Qu'attendent-ils? Et quoi! pour attirer au parti la masse des ouvriers en soie, pour marcher avec elle en avant, on ne profite pas de la détresse de ces ouvriers, de leur désespoir! Ces discours se répandent bientôt partout; des gens suspects les enveniment ; on égare la crédulité de certains sectionnaires plus ardents qu'éclairés, et les membres du comité, accusés tout haut de trahison, sont placés sous la menace du poignard.

Mais ils avaient, pour résister au torrent, des motifs invincibles. Devancer à Lyon le mouvement de Paris et celui des provinces, c'était tout compromettre. Puis les armes manquaient, le montant des cotisations mensuelles imposées aux sectionnaires ne suffisant pas même à couvrir les frais des publications innombrables sorties, depuis plusieurs mois, des presses de la Société. Au moins aurait-il fallu pouvoir compter avec certitude sur l'appui insurrectionnel des ouvriers en soie, qui formaient à Lyon le fond de la population ouvrière. Et cet appui, jusqu'alors, n'avait jamais été ni offert ni promis.

Nous avons dit qu'un assez grand nombre de mutuellistes étaient entrés dans la Société des droits de l'Homme; mais ils n'y étaient entrés que comme individus. Car, quant à la société mutuelliste prise dansson ensemble et dans sa direction, il est certain qu'à l'époque dont il s'agit, elle était dominée par un étroit esprit de corporation. Avant tout, elle tenait à conserver sa physionomie industrielle, son originalité, et ce qui lui faisait, dans la classe ouvrière, une situation à part. Nul doute qu'il n'y eût dans son sein des hommes élevés au-dessus des intérêts de corps par la force de leur intelligence et la générosité de leurs désirs; mais ces hommes ne constituaient pas la majorité, dont on aurait pu résumer ainsi les espérances : augmentation du salaire des ouvriers en soie. C'était tout simple, hélas! Qui s'était chargé d'instruire celte partie du peuple, de lui donner des notions de morale, de le nourrir des préceptes de la charité, de lui enseigner

les immortels rudiments de l'évangile? Et, d'un autre côté, comment se serait-elle livrée avec une entière confiance à une association politique dans laquelle à des citoyens intelligents et courageux se trouvaient mêlés tant d'ambitieux impatients, de démagogues pleins d'ignorance, de gens sans aveu et d'agitateurs sans but? A Lyon, d'ailleurs, l'influence du clergé sur une portion de la classe des ouvriers en soie avait toujours été assez grande. Or, voici dans quel sens était dirigée cette influence, qui s'exerçait sourdement et à petit bruit par les femmes. Ne voyant dans les fabricants que des libéraux et des sceptiques, le clergé n'avait eu garde d'attiédir le sentiment de révolte qui armait contre eux les ouvriers ; mais en même temps il poussait ceux-ci à se défier du parti républicain tout en profitant de ses sympathies. Et c'était bien là, en effet, à l'égard delà Société des droits de l'Homme, l'attitude des meneurs du mutuellisme. Car, tandis qu'ils se laissaient taxer de républicanisme, et s'aidaient, contre les fabricants, des prédications populaires de la Glaneuse, ils n'épargnaient rien pour amortir dans les loges la propagande républicaine, et, dans leurs ordres du jour, ils ne cessaient de recommander aux leurs l'observation des articles réglementaires qui portaient interdiction de la politique.

Ajoutez à cela que les Sociétés pullulaient dans la ville : ici la Société du Progrès, dirigée par MM. Lagrange et Léon Favre, là celle de la Liberté de la Presse, plus loin celle des Indépendants et celle des II<im/u<* Idircs. Il est vrai que ces diverses associations se composaient en partie des mêmes hommes, ce qui en atténuait la divergence. Mais, si elles tendaient à un but commun, elles y marchaient à pas inégaux. Le comité rencontrait aussi un obstacle sérieux dans le penchant des Lyonnais pour les idées de décentralisation, idées qui étaient celles du rédacteur du Précurseur, M. Petetin, et que partageait, du moins sous le rapport philosophique, un des membres les plus respectés etlesplusrecommandables du parti, M. Lor-

TU

loi. One faire donc? en un tel chaos d'incertitudes, de quel côté diriger 1»; gouvernail? L'écueil était partout, partout la tempête. Et cependant, s'arrêter était impossible. La fermentation devenait d'heure en heure plus impérieuse. Mille étincelles jaillissaient chaque jour du choc de tant de passions en contact. L'on entendait rugir déjà la foule des impatients, qu'échauffaient, qu'enfiammaienl les véritables traîtres... Le comité ne se sentit pas assez fort pour porter le poids d'une situation semblable. Les rênes lui échappaient : il résolut de se faire appuyer directement par la capitale, et M. Albert partit.

M. Albert avait pour mission d'exposer l'état des choses au comité parisien, de prendre en quelque sorte le mot d'ordre, et de ramener à Lyon M. Godefroi Cavaignac ou M. Guinard, que leur énergie rendaient très populaires, et que le comité lyonnais jugeait seuls capables, soit de contenir avec autorité, s'il en était besoin, ceux qui se laissaient emporter par une ardeur aveugle et sauvage, soit, si la fatalité l'emportait, de donner au mouvement une impulsion assez vigoureuse pour le pousser jusqu'au sucrés. On avait recommandé à M. Albert de n'aller trouver ni Armand Carrel ni Garni er Pages : le premier, parce qu'il ne faisait point partie de la Société des droits <!<■ /'Homme ; le second, parce qu'il paraissait trop modéré.

Ce ne fut pas sans difficulté que le comité des Droits de F Homme parvint, en attendant le retour de M. Albert, à dominer L'effervescence. Un jour, M. Martin apprend que plusieurs chefs de section tiennent, dans la rue lupin, un conciliabule tumultueux; que la prudence des chefs y est traitée hautement de trahison, et qu'on y parle de secouer leur autorité. Aussitôt .M. Martin se réunit a M. Ilugon, et ils se rendent en toute hâte au

lieu désigné. Quarante sectionnaires environ s'y étaient donné rendez-vous, el leur fureur

éclatait sur leur visage. Au milieu d'eux, un

chef (le section, nommé Marcel, se faisait

remarquer par l'exaltation de ses discours.

Les membres du comité demandent qu'on se forme en assembl ■ ■. Une salle de concert reçoit tous les ,i^ist;nii< . on ferme les

portes. ,-| M. Martin monte sur une 88] de tribune, pour haranguer les plus fougueux d'entre les sectionnaires. Il bon- représente que rien n'est prêt pour un combat sérieux : que provoquer la lutte serait pr<

piler la ruine du parti; que la patii ace aussi est du courage; qu'il faut craindre de briser par une impatience brutale le- relations déjà nouées entre le comité de Lyon et ceux des villes voisines. Il leur apprend ensuite le voyage de M. Albert, el leur donne lecture de plusieurs lettres arrivées la veille, dont une signée Maximilien. Elle était admirable d'énergie et de sagesse. La prudence et la modération y étaient recommandées comme les vertus les plus nécessaires aux républicains. M. Martin n'eut garde d'en faire connaître l'auteur, c'était Buonarroti. Le même esprit régnait dans une chaleureuse adhésion de M. Afénand, ancien procureur du roi à Chàlons-sur-Saône. et dans les autres lettres, qui toutes promettaient, pour les circonstances ordinaires, un concours actif mais réfléchi. l'n pareil ian ne répondait guère aux passions de l'assemblée. MM. IJertholon et Banne surviennent. Et, comme le mécontentement des plus indociles s'exhalait en menaces. |f. Baune prend la parole à son tour. Il déclare que le comité ne fléchira pas; que les chefs de seclion en révolte seront cassés; et qu'on saura leur répondre, s'il le faut, selon l'us gens de cœur lorsqu'ils sont offensés. L'éi gie du comité le sauva : et la plupart d< de section se laissèrent ramener, p >assés par Mercet. qui plus tard fut reconnu pour un agent de police, quelques-uns persistèrent

dans leurs aveugles projets, et parvinrent à

ameuter, dans la soirée, cinq ou six cents hommes qu'ils traînèrent par la ville en chantant la Marseille. Heureusement, l'autorité s'abstint de sévir, et ils se dispersèrent.

Cependant, M. Albert était arrive à Paris. Se conformant aux instructions qu'il avait

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leçues, il se rendit d'abord au comité de la Société des Droits de l'Homme, et fit part aux membres qui le composaient de l'objet de son voyage. Mais MM. Cavaignac et Guinard étaient retenus à Paris par des devoirs pressants et ne voulaient point se séparer l'un de l'autre. M. Albert demanda conseil à M. Cabet, qui avait beaucoup d'ascendant sur le peuple des faubourgs. L'entretien eut lieu pendant la nuit dans les bureaux du

Alexandre Martin dit Albert (1815).

Populaire. M. Cabet s'y montra partisan d'une résistance exclusivement légale; il n'hésita pas à affirmer que tenter la fortune des armes serait une insigne, une irréparable folie ; et, pour mieux exprimer combien profonde était sur ce point sa conviction, il s'écria : « Il faut plutôt se battre « pour qu'on ne se batte pas. » M. Garnier- Pagès que, sur une invitation de lui très pressante, M. Albert s'était décidé à aller voir, M. Garnier-Pagès tenait le même langage. Mais ce que M. Albert venait chercher à Paris, ce n'était pas seulement la condamnation du mouvement, c'était un homme assez vigoureux et assez populaire pour en

comprimer la fougue. L'anxiété de l'envoyé lyonnais fut donc extrême; et il se disposait à repartir, lorsque, par l'intermédiaire de M. Marchais, Armand Carrel lui fit demander une entrevue. « Si personne, dit Carrel, ne « consent à vous accompagner à Lyon, moi « je m'offre. — Y pensez-vous, répondit M. « Albert, étonné de cette proposition inat- « tendue ? Quel accueil espérez-vous qu'on * vous fasse dans notre ville ? Savez-vous « bien que je n'ai pu accepter un entretien « avec vous qu'en dépassant mes instruc- « tions? — Et si j'allais à Lyon, reprit Arec mand Carrel, avec Godefroi Cavaignac!

« — A la bonne heure; et veuille Dieu qu'il « en soit ainsi ! »

Quelques nuages avaient passé sur l'amitié de MM. Cavaignac et Carrel. Ils se virent néanmoins; et, comme ils étaient animés tous deux des sentiments les plus élevés, ils n'eurent pas de peine à s'entendre. Le voyage fut résolu. On désirait que M. de Lafayette en fit partie, à cause de son nom et des souvenirs qu'il avait laissés dans la population lyonnaise; mais il était alors gravement malade. « J'éprouve, dit-il, « un vif regret de ne pouvoir m'assoeier en « personne aux dangers d'une aussi coura- <v geuse et honorable entreprise; niais je « donnerai à ces messieurs des lettres qui « leur seront utiles, et je les auLorise à se « présenter comme mes lieutenants. »

Tout était convenu, M. Albert devait devancer ses amis, et déjà une chaise de poste l'attendait, quand tout à coup l'un apprit à Paris que la ville de Lyon s'était calmée et que le conseil exécutif des mutuelli6tes venait d'ordonner la reprise des travaux. Cette nouvelle enlevait au voyage, sinon son utilité, au moins son urgence : on y renonça, et M. Albert se contenta d'une lettre qui portail en substance : « Abstenez-vous de toute provocation. Paris n'a pas besoin, comme Lyon, d'être contenu, il aurait plutôt besoin d'être excité. Cependant, si le pouvoir vous attaquait et VOUS réduisait à la nécessité de vous défendre. Paris \(nis soutiendrait. »

Lyon était en pleine guerre aivivile. [Page Ï17, ■

La situation morale des chefs du parti républicain se révèle tout entière dans ces détails. S'ils n'entendaient pas permettre que le gouvernement portât la main sur des libertés qu'en 1830 on avait cruespour jamais oonquises, ils ne prétendaient pas bod \ lus tirer le glaive sans nécessité et au gré de passions folles on coupables. Et rien, du reste, ne le prouve mieux que ce qui s'était passé à Lyon pendant le voyage de M. Al-

bert à Paris. Plusieurs républicains lyonnais, jouissant parmi leurs concitoyens d'une considération méritée, avaient été les premiers à intervenir comme médiateurs entre les fabricants et les muluellistes. L ne lettre qui invitait ces d< rniers, en termes nobles et pressants, ft reprendre les travaux interrompus, fut signée par MM. d'Éponilly,

Léon Pavre, Lorlet, Michel-Ange Périer

De leur cote, MM. Ikiuuo et Jules Séguin

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coururent d'atelier en atelier, pour y prêcher la résignation et le calme. Le conseil exécutif des mutuellistes y était déjà disposé; mais, simple instrument de transmission, il n'avait aucuif'ordre à donner. Grâce aux suggestions des républicains, il passa outre, ordonna la reprise des travaux, fut obéi. Le 22 février (1834), tous les métiers battaient à Lyon comme à l'ordinaire.

Ainsi le calme était rentré dans la ville. Mais on y apprit bientôt la loi contre les associations, etle peuple fut violemment rejeté dans la révolte. Une clameur terrible s'élève du sein de tous les corps d'état; les mutuellistes se voient directement menacés, ils s'assemblent en tumulte. Une protestation est publiée par YEc/to de la Fabrique. Elle portait deux mille cinq cent quarante signatures, et se terminait par ces mots : « Les « mutuellistes déclarent qu'ils ne courbece ront jamais la tête sous un joug aussi « abrutissant; ils déclarent que leurs réu- « nions ne seront point suspendues. S'ap- « puyant sur le droit le plus inviolable, « celui de vivre en travaillant, ils sauront « résister, avec toute l'énergie qui carac- « térise des hommes libres, à toute tentative « brutale, et ne reculeront devant aucun « sacrifice pour la défense d'un droit qu'au- « cune puissance humaine ne saurait leur

a ravir. »

De son côté, le pouvoir semblait appeler sur Lyon la guerre civile. Tant qu'avait duré le chômage, aucun ouvrier n'avait été arrêté. Après la reprise des travaux, et au moment où l'on s'y attendait le moins, six mutuellistes sont emprisonnés comme chefs de la coalition. Aussitôt, à la Croix-Rousse, à Saint-Just, à Saint Georges, on s'indigne, on s'encourage àla résistance. « Nous aussi, « écrivent au procureur du roi vingt chefs « d'atelier, nous aussi nous étions membres « du conseil exécutif. Nous demandons à m< partager le sort de nos camarades. »

La loi contre les associations pesait sur les sociétés industrielles aussi bien que sur les sociétés politiques : le projet de résistance est universel. .Mutuellistes, tailleurs,

cordonniers, chapeliers, ouvriers de toute espèce, membres de la Société des Droits de l'Homme, tous sont devenus soldats de la même cause. Plus d'hésitation, plus de défiance. On poussera le cri de Vive la République! et l'on combattra. C'est Girard, un des meneurs du conseil exécutif des mutuellistes, qui a pris l'initiative. Les divers corps d'état délèguent plusieurs de leurs membres pour donner à de communs ressentiments une direction commune, et l'on forme un comité d'ensemble.

La Société des Droits de l'Homme ne pouvait y être représentée qu'en s'y absorbant ; c'est ce qui arriva. Car, rien ne saurait peindre l'enthousiasme farouche dont les corps d'état étaient animés. Accusant leur comité central de mollesse et de langueur, ils brûlaient d'en venir aux mains. « Pre- « nez garde! disaient à MM. Baune, Martin « et Albert, des mutuellistes influents : si « vos sections ne descendent pas dans la a rue, nous y descendrons sans elles. » Et lorsqu'une voix disait : « Mais les armes « nous manquent ; « mille voix répondaient : « Les soldats en ont. Et comme en juillet, « comme en novembre, les soldats refuse- « ront de tuer leurs frères. » Lancé dans cet irrésistible tourbillon, le comité des Droits de l'Homme ne savait s'il fallait pousser le char ou le retenir. Dévoré tout à la fois de colère et d'inquiétude, l'inexorable rapidité des événements l'accablait. 11 portait d'ailleurs en lui-même un principe de faiblesse. Entre MM. Albert, Martin et llugon, il existait une parenté d'idées et de sentiments dans laquelle n'entrait pas entièrement M. Baune. Quant à M. Bertholon, entraîné dans un court voyage, son retour à Lyon devait être devancé par la lutte; et M. Poujol était mourant. Aussi le comité aurait-il envisagé la situation avec plus d'eiïroi que d'espoir, sans la confiance que lui inspirait l'attitude des troupes. Et il est certain que l'esprit de révolte leur avait été souftlé avec une efficacité redoutable. Le comité île» Droits ,1c l'Homme entretenait des inlelli gences dans presque tous les régiments.

dans le corps d'artillerie surtout; et les relations étaient si étroites, que M. Uaune en était venu à savoir, heure par heure, la direction et le but des mouvements militaires.

Tel était l'état des choses cl des esprits loTSqu'arriva le S avril, jour du jugement des mutuellistes arrêtés. Pour glorifier la conduite de leurs chefs et peut-être eiïrayer les juges, un grand nombre de mutuellistes se sont rendus sur la place Saint-Jean, où est situé le tribunal correctionnel. Du reste, ce n'est encore qu'une démonstration, et il est convenu qu'on se gardera soigneusement des agents provocateurs. Mais la présence d'un témoin accusé de mensonge et l'insolence d'un gendarme imprudent ont suffi pour soulever la multitude. Le procureur du roi accourt : on l'insulte, on le heurte; le gendarme est poursuivi avec menace, et des soldats paraissant, « A bas les baïonnettes ! » s'écrient les ouvriers. Les soldats se rendirent à cette sommation, et quelques-uns allèrent jusqu'à fraterniser avec le peuple sur la place Saint-Jean et dans la cour du palais.

Ce jour-là même, un mutuelliste était mort; et, le lendemain, huit mille ouvriers, accompagnant la dépouille mortelle de l'inconnu, traversèrent lentement la ville, que leur deuil épouvanta.

Dès ce moment, la menace brille dans tous les regards, le mot combat est dans toutes les bouches. Exaltés par les résultats de la journée du 5 et par le déploiement de leurs forces dans celle du 6, les ouvriers se croient déjà maîtres de la ville. La cause des mutuellistes a été renvoyée au mercredi, !» avril : c'est le 9 que la bataille s'engager;i ; et, dans Lyon, personne n'en doute. Le comité d'ensemble s'est réuni, pendant la nuit, pour agiter la question fatale, et Ton \ a conclu à la résistance; on n'attaquera pas, mais on se tiendra prèl à repousser l'attaque. Les sections seront en permanence. Ou adopte pour mot d'ordre : issociation, résistance et courage* M. Lagrange, qui a juge la lutte intempestive, est appelé cependant à la diriger au besoin, et on lui donne, ainsi

qu'a II. Banne et à quelques antres, le commandement d'une insurrection moins préparée que prévue. Aussi, nul plan bien arrêté, nul ordre de hataille. Sur la man dont le choc sera soutenu, sur l'occupation des points militaires, sur les communications entre les divers postes, sur la partie inique (le l'insurrection enfin, si provoquée elle éclate, incertitude complète. Dans un moment aussi critique, il était permis oui membres du comité de faire fessai de leur influence : ils en appellent à une élection nouvelle, et, réélus à l'unanimité, ils se trouvent définitivement chargés de la responsabilité capitale d'un complot. Ce fut alors que M. Martin rédigea une proclamation qui devait être lue le lendemain. Elle respirait la colère, et pourtant ce n'était pas un appel aux armes. Malheureusement, l'effervescence des esprits croissait d'heure en heure... Hélas! à l'entrée de cette route environnée de ténèbres et dans laquelle on va se heurter, peut-être, à tant de cadavres, combien voudraient s'arrêter! Combien se sentent troublés, troublés jusqu'au fond du cœur! Mais règle-t-on les tempêtes, quand elles vous portent dans leurs liane- '

Seul, le pouvoir aurait étouffé ou. du moins, éloigné la crise, s'il l'avait voulu : tout concourt à prouver qu'il ne le voulut pas! En vain le président du tribunal, M. l'ic, demande-l-il que L'affaire des mutuellistes soit -transférée à un autre tribunal, droit que la loi amis en réserve pour certaines circonstances graves; la demande de M. Pic est repoussée. Pour frapper un grand coup à Lyon, pour y terrasser la république, l'occasion n'avait jamais été plus favorable et l'on s'était mis en étal d'en profiter. Quinze, bat niions, quatre c impagnies, sept escadrons; dis batteries d'artillerie, i\<wx compagnies du génie, c'est-à-dire près de dix mille hommes, voilà sur quelles foi le pouvoir était appuyé, Bans compter les secours que devaient envoyer, dnranl te combat, les garnisons les plus voisines. Mans la journé du S avril, le rédacteur en chef du Précurseur, M. Petetin. était allé trouver le

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préfet, pour apprendre ce qu'annonçaient de sinistre des préparatifs dont toute son âme était émue. M. Petetin avait constamment repoussé l'idée d'une insurrection, même éloignée : on y touchait, et son anxiété était immense. M. Gasparin le reçut avec politesse, et ne se cacha nullement à lui des ressources militaires sur lesquelles reposait la confiance du pouvoir.

A quelques heures de là, dans la soirée, MM. Gasparin, Duplan, Chégaray, le lieutenant-général Aymar et quelques officiers de l'état-major se réunirent. Le général Aymar était d'avis qu'on fît occuper la place Saint- Jean par les troupes, de manière à interdire les approches du tribunal. Et que de sang épargné si cette sage opinion eût prévalu ! Mais M. Chégaray s'empressa de la combattre et l'emporta. Or, il est à remarquer que, dans le cours des événements, l'autorité militaire se montra constamment portée aux mesures les moins violentes, et constamment dominée par l'autorité civile, dont MM. Gasparin et Chégaray personnifiaient l'implacable vouloir.

Quoi qu'il en soit, dans la nuit du 8 au 9, les derniers ordres furent portés aux différents corps répandus dans la ville, et le jour se leva sur une cilé devenue un camp.

Les troupes ont été disposées de manière à couper la révolte dès le commencement de l'action; et, pour que tout déserteur puisse être fusillé sur place, on leur a fait prendre leurs drapeaux. Le lieutenant-général est sur la place de Bellecour, le général Fleury à la Croix-Rousse, le général Buchet à l'archevêché, le colonel Dietmann à J'hôtel-deville. Chaque soldat a reçu trois paquets de cartouches, et les armes sont chargées. Le 7e léger (c'est une compagnie de ce régiment qui a figuré dans les fraternelles scènes du •ri avril), le 7e léger est en grande tenue et stationne du côté de la place Saint-Jean. La cathédrale, qui confine à cette place, regorge de troupes, et des baïonnettes brillent entre les gothiques moulures de l'édilice sacré. Ainsi gardée, la ville présente une horrible physionomie. L'agitation y règne, mais une

agitation muette, indéfinissable. Dans le même lieu se succèdent, d'un moment à l'autre, d'étranges mouvements de foule et la solitude.

Dès la pointe du jour, trois hommes s'étaient rencontrés sur le quai Saint-Antoine. C'étaient MM. Baune, Albert et Limage. Le premier, quoique malade, allait visiter les quartiers du centre. Le second se rendait au lieu où le comité avait coutume de tenir ses séances. Le troisième se préparait à obéir. Ils n'avaient eu qu'à regarder autour d'eux pour comprendre que le sort en était jeté. Ils se séparèrent en se serrant la main avec une émotion couvulsive. « Nous « ne nous reverrons sans doute plus, dirent- « ils. » Avant la fin de la journée, l'un d'eux, M. Limage, était mort.

Il est dix heures et demie environ. Un moment couverte de monde, la place Saint- Jean est subitement devenue déserte. Le peuple reflue dans les rues circonvoisines, et quelques enfants s'y essaient à former des barricades, sous l'œil de la foule qui les regarde en silence. Dans l'intérieur du tribunal, en face des mutuellistes arrêtés, les juges sont sur leurs sièges, s'etforçant de composer leur attitude, luttant contre leur préocupation, et ne prêtant qu'une oreille distraite à la plaidoirie de M. Jules Favre. Tout- à- coup, une détonation retentit.

M. Jules Favre s'arrête. Avocats, juges, accusés, assistants, tous ont pâli, tous sont debout. Bientôt, dans la cour du tribunal on apporte un homme couvert de sang. « C'est, « disent ceux qui l'accompagnent, c'est un « insurgé qu'un gendarme vient de tuer fai- « saut une barricade. » Et ils s'empressent autour du blessé. Mais quelle est leur surprise, lorsque, sous ses vêtements entr'ouverts, ils aperçoivent la ceinture de L'agent de police! Ce malheureux se nommait Faivre, et il ne tarda pas à rendre l'Ame. Ainsi, c'était du sein des troupes qu'était parti le premier coup de feu. cl c'était la police qui fournissait la première victime!

Le signal venait d'être donné. Les soldats du 7e s'élancent sur la place. Refoulés dans

les rues adjacentes, les ouvriers s'y entassent en fuyant; ceux-ci cherchent à regagner leurs quartiers; ceux-là s'arrêtent au détour des rues pour les fermer par dea barricade! ; d'autres, dans l'indécision de leur colère, courent çà et là, éperdus et muets. Dans la maison où se sont réunis MM. Martin, Albert, Ilugon et Sylvaincourt, un chef de section est accouru, disant : « .Nous ne pouvons plus « retenir nos hommes. Ils s'agitent furieux ; « ils veulent combattre. » Une voix s'écrie alors : « Eh bien, qu'ils descendent sur la « place publique. » Au point où en étaient les choses, l'importance d'un pareil ordre était nulle. Loin d'avoir donné le signal du mouvement, le comité s'était vu emporté par lui. Mais enfin, si le pouvoir eût voulu et cru prévenir l'insurrection par l'arrestation des membres du comité, rien ne lui eût été plus facile que de les faire arrêter. Car il avait été prévenu, dès le matin, de leur réunion, il en connaissait le lieu, et le chemin était libre jusqu'à eux. Quels motifs mystérieux portèrent M. Gasparin à s'abstenir? Faut-il croire qu'il fut retenu par la crainte de commettre un acte arbitraire, alors qu'il s'agissait d'une guerre civile à conjurer dans une ville qu'on inondait de soldats?

Une consigne, d'ailleurs, avait été donnée qui n'indiquait pas de grands scrupules de légalité : « Feu sur quiconque paraîtra dans « les rues, » avait-on dit aux soldats. Consigne terrible, qui ne fut pas générale, il est vrai, mais qui, là où elle fut observée, produisit d'inconcevables scènes d'épouvante et d'horreur ! Qui le croirait? Pour que des juges et des avocats pussent sortir, même en robes, du tribunal où les avait appelés l'affaire des mutuellisles, et cela sans s'exposer à devenir victimes de L'affreuse consigne, il fallut qu'un officier supérieur vint les avertir, et qu'un ordre tout spécial protégeât leur retraite!

Déjà, en effet, Lyon était en pleine guerre civile. Stationnées sur les principaux quais, sur les principales places, et comme animées par un courant électrique, les troupes faisaient feu de toutes parts. Le canon grondait

sur la place Louis-le-Grand. La mitraillade

avait commencé, renversant sur le pavé bommes, femmes, enfants.

Comment résister a une attaque aussi violente? Car les communications ont *'* t ♦'- coupées par les soldats, et le plus grand nombre des sectionnaires, dea ouvriers, se trouvent isolés, parqués dans leurs quartiers respectifs, sans pouvoir ni se concerter ni se réunir. Quant à ceux des insurgés auxquels

est parvenu l'ordre du combat et qui sont descendus sur la place publique, ils sont sans armes pour la plupart. Ils ont compte sur des dépôts de fusils: pure illusion! l'ont espéré que l'insurrection entraînerait

l'armée : et toutes les mesures ont été prises pour que le soldat échappe au contact du citoyen; et c'est de loin, C*est à coups dfl canons que la révolte est combattue. Ils ont

cru à une organisation; et ils n'aperçoivent

autour d'eux qu'un effroyable désordre. Ils cherchent îles yeu\ les chefs; et beaucoup de chefs sont absents. Alors presque tous >e retirent décourages et la malédiction sur les lèvres; les plus déespérés se décident à res-

LOUIS BLANC

ter à leur poste pour y mourir, la défaite ayant précédé le combat.

Ettoutefois, dans cette confusion immense, on est parvenu à former à la hâte six centres d'action, mais sans rapport entre eux: un dans les quartiers Saint-Jean, Saint-Paul et Saint-Georges ; un dans le quartier des Cordeliers; un dans la rue Neyret et les rues adjacentes; un dans le clos Casaty, compris entre la grande côte et la côte Saint- Sébastien; un à la Croix-Rousse; un autre enfin à la Guillotière.

La fusillade continuant, des engagements avaient eu lieu sur divers points. Quelques insurgés barricadent le pont du Change, et quatre compagnies envoyées de ce côté sont forcées à la retraite. Dans la rue de Saint- Pierre-le-Vieux, on tirait sur les troupes du haut d'une maison: un pétard la fait sauter. La préfecture, menacée par un petit groupe d'insurgés, est dégagée rapidement, et les soldats refoulent l'insurrection jusqu'à l'entrée de la rue Mercière et du passage de l'Argue. Là, les républicains font volte face. Maîtres du passage, ils y soutiennent le choc pendant quelque temps. Mais une pièce de canon chargée à mitraille s'avance. Le coup part. Les vitraux sont criblés, les lustres réduits en poussière, les magasins enfoncés. Le passage ainsi rendu libre, les soldats s'y élancent. Au bout de la galerie, une barricade a été élevée : elle est défendue avec acharnement. Enfin, les insurgés sont repoussés. Ils étaient six! Pendant ce temps, les troupes gagnent les deux rues Mercière, et elles établissent une communication permanente entre la place Bellecour et la place des Terreaux, après avoir fait sauter une maison dans la rue de l'Hôpital, où s'allume, chassé par le vent du nord, un violent incendie.

La journée touche à sa fin. Le silence est descendu sur la ville ; silence morne et presque plus effrayant que le tumulte. Emprisonnés dans leurs maisons, les habitants des quartiers exposés au feu vivent dans une douloureuse ignorance et de ce qui les entoure et de ce qui les attend. La nuit vint:

elle n'était qu'une halte dans la guerre civile.

Le lendemain, 10 avril (1834), les premières heures du jour furent assez calmes, mais, une fois commencée, la lutte devint furieuse. Quelle journée ! Les soldats occupaient les grandes lignes, ils remplissaient les forts, ils couvraient presque toutes les places, ils se pressaient sur tous les ponts; et de leurs canons, de leurs fusils, tournés vers les rues qui conduisent à l'un et l'autre fleuve, ils défendaient invinciblement au peuple l'approche de ces quais où ne régnait plus qu'une solitude funèbre et où le passage du peuple n'était plus marqué, depuis la veille, que par de longues traînées de sang. L'artillerie grondait sur Lyon comme sur un champ de bataille ; les obus volaient sur divers points, lançant au hasard l'incendie.

Et ce jour là, néanmoins, l'insurrection gagna du terrain. Serpentant sur les hauteurs dont la Saône baigne le penchant, elle les couronna, et bientôt, éclatant partout à la fois, elle enveloppa la ville. Le faubourg de Vaise s'était ébranlé déjà, et des soldats disciplinaires, se soulevant, agrandissaient la révolte commencée. La caserne des Bernardines opposait son front menaçant, inébranlable, aux fortifications mouvantes dont la Croix-Rousse se hérissait de toutes parts. De son côté, la Guillotière était parcourut' et tenue en haleine par des bandes d'insur Le tocsin sonnait aux Cordeliers et à Saint- Nizier. Le drapeau noir flottait sur l'église de Saint-Polycarpe et sur l'hôpital des fous. Alors, ce fut un affreux spectacle. Des pétards font sauter les maisons dont les fenêtres sont garnies d'insurgés. C'est à coups de canon qu'on attaque les barricades, qu'on les renverse. Les bombes pleuvent sur le faubourg de la Guillotière ; et dans le quartier livré àleurs ravages, on voit des malheureux se hâter le long des toits, fuyant, éperdus, et la fusillade qui s'approche et leurs demeures embrasées. Au cœur de la ville.

même désolation. Ici, le collège prend feu. et deux fois éteint par les écoliers, l'incendie

CD

se rallume dans Le combat. Là, aux environs de l'IIùtel-dc- Ville, soldais et insurgés se

poursuivent à coups de fusil sur le faite glissant des maisons. Plus loin, les deux pavillons du pont Lalayette, un moment au

pouvoir de l'insurrection, vont s'écrouler sous les boulets, tandis qu'atteint par un obus, un bateau de foin descend tout en flammes du hautdela Saône et va se heurter au pont de Chazourne, dont il consume trois arches dans son passage brûlant.

Et toutefois, l'armée se montre aussi prudente qu'implacable. L'ordre a été donné aux soldats d'éviter les quartiers sinueux, de ne s'avancer que pas à pas, en laissant toujours entre eux et les insurgés la longueur d'une rue et en opposant barricade à barricade ; soit qu'on voulût, comme quelques-uns l'ont pensé, faire durer le combat pour enfler le triomphe, soit que les chefs militaires se fussent exagéré la force matérielle de Insurrection.

Dans cette dernière hypothèse, leur erreur fut profonde ; car le nombre était petit des républicains en armes! Disséminés par petits groupes de dix, de vingt ou trente hommes, sur une immense étendue, commandés par des chefs de passage, sans communication entre eux, sans plan arrêté, pris à l'improviste enfin, et n'ayant la plupart, pour combattre, que le sabre ou le pistolet, ils devaient puiser leur force dans leur audace, el leur audace dans la grandeur même du péril. Sur un point seulement l'insurrection occupait une position favorable : c'était au centre de la ville, sur la place des Cordeliers. Les républicains s'étaient emparés de l'église, ils en avaient fait leur quartier-général, et l'environnant de barricades, ils en rendaient les approches mortelles. Rien de plus émouvant et de plus étrange que l'aspect de ce temple devenu le siège d'une révolte désespérée.

Dans une des nefs, des ouvriers fabriquaient de la poudre, pendant que, rangés autour d'un grand feu, d'autres s'occupaient à fondre des balles. Une chapelle avait été transformée en ambulance. On y apportait les blessés, dont des prêtres pieux venaient

adoucir ou encourager la souffrance, et qu'entourait de soins charitables ane jeune

fille conduite au milieu de - de

deuil par le plus fort detousles dévoûtnents, celui de l'amour. Là commandait un homme à la taille élevée, à l'œil noir, au visage plein d'énergie et de fierté. Son nom était Lagrange. Et jamais chef n'exerça plus souverainement son empire. Prompt à parer i tous les dangers, il courait de barricade eu barricade, animait ses compagnons de la voix et du geste, posait et faisait relever les sentinelles, envoyait des renforts sur Ifpoints menacés, et couvrait d'une protection magnanime le quartier même où la guerre civile lui avait fatalement assigné son poste. Un agent de police, nommé Corteys, s'était glissé parmi les insurgés. On le découvrit, el on allait le fusiller : Lagrange s'y oppose ; et comme des paroles de soupçon retentissaient, lui, pour toute réponse, il dép les limites du camp, se promène tranquille devant le front des troupes, essuie une décharge qui ne l'atteint pas. et revient absOU* de sa générosité par son courage. Tel était l'esprit qui animait l'insurrection : Carrier et Gauthier à la Croix-Rousse, Réverchon à Vaise, Despinasse à la Guillolière, tous surent, par leur modération et leur humanité, honorer la cause qu'ils défendaient au péril de leur vie.

Cependant la lutte continue, laissant la victoire incertaine et multipliant, d'heure en heure, les désastres. Une interruption m prolongée des relations de chaque jour est venue ajouter des angoisses nouvelles à la détresse permanente du peuple: ei. dans

quelques quartiers reculés, des citoyens -'en

vont faisant des quêtes et Criant d'une \ \

lamentable : « Du pain pour les pauvres ou- \ riers ! > Mais ailleurs, dans !,> voisinage tb a troupes, tout est désert; et si la fusillade

s'arrête tout à coup, si l'appel lointain d s cloches vient a s'interrompre, si les caJSfl cessent un instant de rouler sur le pave, ce qui succède à ces bruits de destruction, ces!

un silence de mort, un effroyable silence) l'as un cri De s'échappe du fond des niai-

LOUIS BLANC

sons, fermées et muettes comme des tombeaux; car, par toute croisée qui s'ouvre, la mort pénètre. La circulation a été interdite d'une manière absolue, mesure extrême qui fait de chaque passant un rebelle; et quiconque franchit le seuil de sa porte devient un point de mire pour les soldats. Des femmes, des enfants, des vieillards, furent tués sans pitié au détour des rues. Un frère fut renversé par une balle sur le cadavre de son frère qu'il avait vu tomber et qu'il relevait en pleurant. Aussi l'intérieur de beaucoup de maisons présenta-t-il bientôt un spectacle presque aussi triste que celui du dehors. Dans les unes, le pain manquait; dans d'autres, on tremblait pour les jours d'un père ou d'un époux absent, tué peutêtre, et qu'on n'avait pas même le pouvoir d'aller chercher au milieu des victimes ; dans d'autres enfin, c'étaient des malades condamnés à gémir sans secours, ou bien des morts qui attendaient la sépulture.

La terreur était sans bornes, et, dans certains quartiers, la colère du soldat inexorable. Et même, ainsi qu'il arrive toujours, ceux-là combattaient l'insurrection avec le plus d'emportement qui , dans l'armée , avaient entretenu avec les insurgés des relations dangereuses.

Du côté de la place Sathonay, à l'entrée de la rue Saint-Marcel, une barricade avait été construite, et les soldats envoyés pour l'enlever paraissaient hésiter. Le colonel Mounier se jette en avant, tombe mort, et la barricade est franchie. Mais aussitôt la troupe monte dans des maisons qu'on vient de désigner à sa vengeance, et elle se répand de toutes parts, saisie d'une rage aveugle. Un honorable citoyen, M. Joseph Rémond, était assis paisiblement à son foyer : on le tue. Non loin de là, l'appartement de M. Baune est envahi. La veille, M. Baune s'était traîné malade par la ville; puis, l'excès de la souffrance l'ayant ramené dans sa demeure, il y était resté enchaîné à son lit par une paralysie aiguë. Il avait auprès de lui sa femme et le pins jeune de ses enfants, quand les soldats parurent. Et, comme ils couraient

l'égorger, lui, se redressant à demi et rassemblant ses forces, il s'écria : « Répu- « blicain, c'est sur la place publique que je « dois être fusillé. Vous ne m'égorgerez pas » devant ma femme et mon fils ! » Déjà, en effet, pour le protéger, l'officier s'avançait, le cœur attendri etFœil humide. Mais qu'aurait pu sa voix sur des hommes que leur fureur égarait? Heureusement, on attendait de M. Baune des révélations importantes : l'ordre de le garder prisonnier arriva, et l'on se contenta de le conduire à l'Hôlel-de- Ville, les soldats l'accablant d'injures, et lui leur opposant des paroles hautaines ou un froid dédain.

Le sang enivre, qui l'ignore? et il n'est pas d'atrocités auxquelles ne se puissent porter des natures incultes, partout où s'élève la vapeur du sang. Il y en eut, dans cette journée du 10 avril, d'épouvantables exemples. Sur le pont Tilsitt, des grenadiers furent vus entraînant un prisonnier qu'ils avaient résolu de précipiter dans la Saône. Mais la victime avait saisi un des meurtriers par le corps et elle le tenait étroitement embrassé. Un coup part. Le malheureux roule sur le pavé. Alors, s'éloignant de quelques pas, tous les soldats font feu à la fois sur son agonie. Ils soulèvent ensuite le cadavre, le balancent, avec des rires affreux, au-dessus du parapet, et le lancent dans l'eau. Des baliveaux qui sortaient de la rivière accrochèrent le corps, et les grenadiers continuèrent à le cribler de balles, s'en vaut comme d'une cible.

Ce ne fut pas, du reste, le crime de tous que cette exécrable férocité. Il y eut des points où, retenues prisonnières par les troupes qui bivouaquaient dans les rues, des femmes d'insurgés furent traitées nonseulement avec égard, mais avec générosité, et partagèrent le pain du soldat, l'n insurgé venait de tirer à bout portant sur un officiel : il Le manque, ^c découvre la poitrine et dit :

A ton tour ! » Alors, par une admirable inspiration de générosité: » ,1e n'ai pas couce tume de tirer de si près sur un homme « sans défense, répond l'officier. Va-t-

La conspiration de Lunéville. (Page 126, col. 1.

en1.» L'histoire des guerres civiles est pleine de pareils contrastes.

Pendant ce temps, la dévastation de Lyon suivait son cours; l'armée foudroyait la ville

1. Nous empruntons cette anecdote à une brochure publiée par M. Sala, sous ce titre: Les Ottvritn lyonnais en 1834, brochure dans laquelle L'autour, homme de talent, a l'ait preuve à L'égard dea républicains, quoique lui même Légitimiste, d'un esprit de justice tout a l'ait digne d'éloges.

M. Sala tut arrêté le 12 avril, à Lyon, eu même tourna qui1 M. de Bounnout (ils ; mais ils no tardèrent l'as à étira relâches l'un et l'autre.

comme si chaque maison eût été une forteresse occupée par des million d'ennemis.

Or. les insinués ni armes étaient à peine

trois cents, et, trop convaincus de leur impuissance, ils fiaient les premieis à s'étonner de la prolongation de la lutte. Les pins ardents parmi .es ouvriers étaient descendus dans l'intérieur de Lyon, attirés par ie procès des mutuellistes, et ils n'avaient pu, regagnant leurs faubourgs, y donner le signal du combat! A la Croix-Rousse, que décon-

LOUIS BLANC

certait son isolement, M. Carrier ne commandait qu'à un fort petit nombre d'hommes. Au faubourg de Vaise, M. Reverchon avait fait de vains efforts pour rassembler les éléments d'une résistance suffisante, et s'était retiré dans l'espoir de soulever les campagnes. Dans le faubourg de la Guillotière, l'insurrection allait céder aux prières et aux larmes des habitants. Des hommes hardis étaient allés parcourir les communes voisines, y cherchant des fusils, et n'avaient pu réussir à s'en procurer, même à force d'audace. Des insurrections qui devaient éclater à Saint- Etienne , à Grenoble, à Vienne, point de nouvelles. Enfin, il n'était pas jusqu'à la modération des insurgés qui ne tournât contre eux. Si, pénétrant dans les maisons à leur merci, ils eussent exigé qu'on leur livrât des armes, on leur en eût livré : ils demandaient sans menace, et n'éprouvaient que des refus. L'insurrection, d'ailleurs, flottait au gré du hasard, la direction ayant échappé aux mains de ceux qui étaient naturellement appelés à en supporter le fardeau, et la dispersion du comité des Droits de l'Homme étant complète; car MM. Hugon, Martin et Sylvaincourt s'étaient trouvés, dès l'origine, éloignés des divers centres d'action, et M. Baune attendait dans les cachots de l'hôtel-de-ville ce qu'il plairait à ses ennemis de décider de son sort. Quant à M. Albert, séparé des siens lui aussi, et trop connu pour se montrer à Lyon impunément, il avait d'abord cherché refuge chez un de ses amis, dans la maison même que M. Chégaray habitait; puis, déguisé en prêtre, et des pistolets sous sa robe d'emprunt, il s'était risqué dans la ville, poussé par une inquiétude, hélas! trop légitime.

Ainsi, pour éteindre l'insurrection, le soir du 10 avril, il suffisait en quelque sorte de souiller sur elle. Et cependant, chose remarquable! l'autorité militaire mit en délibération et résolut l'évacuation de la cite. Mais L'autorité civile connaissait trop bien par ses agents le Becrel de la situation, pour ne pas Eaire révoquer l'ordre, déjà donné, de la retraite; et il fui décidé que l'armée conti-

nuerait à camper dans les ruines sanglantes qu'elle venait de faire.

Pour la seconde fois depuis le commencement des troubles, la nuit venait de suspendre les hostilités. Le temps était triste et chargé de neige. Autour de grands feux, les soldats veillaient, la flamme éclairant de ses reflets leurs regards empreints de défiance et leurs visages pâlis par la fatigue. On voyait çà et là, couchés sur la paille et bivouaquant aussi, des enfants et des femmes qu'on avait arrêtés au passage, prisonniers dont tout le crime était d'avoir dépassé le seuil de leurs demeures. Lyon était plongé dans un silence sans repos et qu'interrompaient seulement, d'intervalle en intervalle, quelques coups de fusils tirés dans le lointain. Tout-à-coup, parmi les troupes postées dans le quartier Saint-Jean, le bruit circule qu'on va passer de l'autre côté de la Saône, et que les chefs jugent indispensable la concentration de leurs forces. Le quartier Saint- Jean était habité par plusieurs fonctionnaires, et, entr'autres, par M. Duplan, homme modéré, qui, dans l'exercice d'un ministère rigoureux, avait su s'attirer jusqu'à l'estime de ses adversaires, et qui, à cause de cela sans doute, n'avait pas été initié aussi complètement que M. Chégaray, son inférieur, aux instructions mystérieuses reçues de Paris. Averti, pendant la nuit, qu'on allait abandonner le quartier Saint-Jean et que l'heure était venue de se mettre en sûreté, il courut à la préfecture, moins effrayé que surpris. Il y trouve, étendu tout habil é sur un matelas, le général Buchet, et lui témoigne son étonnement. Quel irréparable échec avaient doue éprouvé les troupes, qu'il fallût sitôt les concentrer entre les deux Qeuves, et laisser eu proie à l'insurrection la rive o dentale de la Saône? Pourquoi encourager les insurgés de Saint-Jusl et de Saint Georges par un mouvemeni de recul? Eh quoi! u'v avait-il aucun danger à permettre aux factieux de s'emparer de la cathédrale, de s'y Fortifier, de la transformer en citadelle? Une fois qu'ils y seraient établis, emploierait-on l'artillerie pour les en chas-

ser, et ruinerait-on de fond en comble ce magnifique monument de l'art catholique!

M. Duplan insistait particulièrement sur la nécessité de sauver les archives du tribunal. Il demande enfin à être introduit auprès de M. Aymar. Mais le général Buchet : « Je vais « le trouver t ilui faire part de vos observa - « tions. A.ttendez-moi. » Quelques instants après, le général reparut. L'ordre était révoqué.

On a dit, — et c'est moins contro le lieutenant-général Aymar que contre M. Gasparin que l'inculpation a été dirigée, — on a dit que, pour ajouter à l'importance de sa victoire, le pouvoir avait prolongé volontairement le combat; que, résolu à terrifier Lyon et la France, il n'avait point empêché, le pouvant, des calamités superflues; que c'était pour rendre les républicains odieux aux propriétaires, qu'il avait déclaré la guerre aux maisons, abusé de l'incendie, imposé aux soldats une prudence féconde en désastres, et donné aux moyens de défense les proportions de sa haine plutôt que celles du péril. Quelque invraisemblables que soient, par leur gravité même, de pareilles accusations, qu'il n'est presque jamais possible d'appuyer sur une démonstration officielle, les faits, on doit le reconnaître, ne sont pas de nature à les démentir. Il est certain que la Croix-Rousse eût été bien plus promptement apaisée sans les excitations perfides d'un nommé Picot, fourbe qui se cherchait des complices pour les aller trahir et dont l'impunité fit scandale. Il est également certain que, dans la caserne du Bon-Pasteur, abandonnée par les troupes sans aucun motif apparent, les insurgés trouvèrent une cinquantaine de fusils, dont il semblait qu'un leur eut ménagé la conquête. Mais quoi! dans la nuit du 10 au 11, le fort Sain t-Irénée, que l'insurrection ne menaçait pas, fut évacué comme l'avait été, dans la journée, la q serne du Bon-Pasteur^ et l'on y laissa deux pièces de canons si mal enclouées. que. le lendemain, Les insurgés purent, après un travail de quelques minutes, les transporter à Fourvières. d'où ils se mirent a tirer sur

la place Belh-cour.... avec «les morceaux de fer et de la pondre séchée au soleil !

Quoi qu'il en soit, la lutte s'était ranimée le 11, avec les mêmes circonsl I le

même caractère, liais le 12, il devint tout-afait manifeste que, pour dominer la ville, l'armée n'avait plus qu'à le vouloir. A

seulement, on se décide à un vigoureux effort; et tandis qu'on occupe la Guillotii qui n'était pas défendue, le failli Vai-

se, qui ne l'était guère davantage, est impétueusement envahi. Là furent commis actes de barbarie dont notre plume hésite à retracer l'image. Un coup de fusil ayant été tiré, rue Projetée, devant la maison du cabaretier Chagner, les soldats s'élancent dans cette maison, décidés à faire main-basse sur tous ceux qui l'habitent. Un vieillard de 7i ans, nommé Meunier, était au lit; on lui tire dessus, et de si près, que le feu prend aux couvertures ; il respirait encore, on l'achève d'un coup de hache. Claude Combe. qui veillait au chevet de son frère mourant, est traîné dans la rue et fusillé. Jean-Claude Passinge précipité par la fenêtre, est assommé sur le pavé à coups de crosse. Les dats égorgent Prost et Lauvergnat, après les avoir liés dos à dos, en souvenir sans doute des hideux mariages d'une autre époque. \1\\ homme paisible, nommé Dieudonné, fut trouvé dans sa chambre, tenant dans bras son fils âgé do cinq ans. A L'aspect des soldats furieux, le pauvre enfant criait : « Ne tuez point papa! » Mais le père, violemment séparé de son fils, est poussé au pied de l'escalier. L'officier donnant Le signal

du meurtre : « Laisse/., lui dit un soldat,

« laissez cet homme pour élever sou enfant. 11 achevait à peine, que déjà L'officier avait plongé son ôpée dans la poitrine du malh< ureu\ père de famille. Anrégeons, abi ■

cette ônumératiOU lamentable, et u'épuîs

pasle courage qu'il uous faut pour part

rir la route sanglante qui commence à Lyon dans le faubourg de Vaise et doit finir à Taris dans la rue Transnonain. Seize victimes innocentés laites dans l'espace de quelq minutes, seize assassinats, tels furent Les ef-

LOUIS BLANC

fets de la direction imprimée au mouvement répressif.

Il ne restait plus qu'à emporter le quartier des Cordeliers. Deux compagnies, soutenues par du canon, attaquent les barricades, et, après une lutte acharnée, les enlèvent. Les insurgés occupaient encore l'église des Cordeliers: les portes s'ébranlent, elles sont enfoncées... Quel spectacle! un sergent, noir de poudre, est là qui anime les siens au carnage et commande le feu. Une décharge terrible faitrésonner ces voûtes accoutumées au bruit des cantiques pieux. C'est en vain que des prêtres, ministres d'un Dieu de miséricorde, demandent grâce pour les vaincus; il n'y a pas de pitié dans les guerres civiles.' Parmi les insurgés, ceux-ci s'abritent derrière les colonnes, ceux-là s'enfoncent dans l'ombre des chapelles latérales; d'autres font monter vers le ciel des hymnes de liberté, des chants lugubres, et semblent vouloir se bercer dans les bras de la mort. Il y en eut un qui, debout sur les marches les plus élevées de l'autel, les bras croisés sur sa poitrine, le visage rayonnant et le regard plein d'un amer délire, s'écria: « Voici le moment de mourir pour la pa- « trie ! » L'âme de ce jeune homme avait déjà pris son vol éternel, quand, percé de coups, son corps tomba au pied de l'autel du sacrifice. Bientôt des flaques de sang couvrirent les dalles du temple, et l'on y compta onze cadavres.

Le jour suivant, les derniers débris de l'insurrection disparurent des hauteurs, et une proclamation en informa les habitants. La ville de Lyon était pacifiée!

Ainsi, le faubourg de Vaise venait d'avoir ses journés de septembre! Que dis-je? l'horreur venait presque d'en être surpassée ; car enfin, lorsqu'au mois de septembre l'ordre fut donné de massacrer les prisonniers, Pans entendait gronder à ses portes le canon des envahisseurs de la France, Paris se croyait perdu s'il ne se compromettait sans retour, Paris était fou de désespoir, et des voix puissantes avaient fait retentir à son oreille ces mots qui contiennent toutes les

vertus et tous les excès: « La patrie est en danger! » Mais ici quel pouvait être, - je ne dis pas l'excuse, il n'en est point pour de tels forfaits, - quel pouvait être le prétexte de tant de lâches assassinats? Est-ce que l'insurrection dans le faubourg de Vaise, n'était pas domptée? Est-ce que le danger n'était pas évanoui? Est-ce que la mesure des maux n'avait pas été comblée? Est-ce qu'il était possible de faire croire, même aux plus fanatiques, que, pour illustrer le triomphe, pour le féconder, on avait eu besoin de tout ce sang innocent? Ah! sans doute, ce n'était pas des autorités, soit civile, soit militaire, qu'émanait l'ordre de le répandre. Mais pourquoi l'autorité, avertie depuis par la clameur publique, se montrât-elle immobile, muette et comme indifférente? Pourquoi ne mit-elle pas au nombre de ses devoirs les plus sacrés celui de commander une enquête? Heureusement, Dieu n'a pas permis que des événements aussi horribles fussent dérobés au jugement de l'histoire. Des certificats ont été dressés avec un soin scrupuleux, ils ont été légalisés, et ils forment un réquisitoire impérissable l.

Pour ce qui est des insurgés, il est une justice que ne sauraient leur refuser même les passions de leurs ennemis ; c'est qu'ils furent tous d'une modération et d'une générosité rares, couvrant d'un égal respect les personnes et les propriétés, protégeant les faibles, épargnant la vie des vaincus, et se gardant bien de mettre la dévastation au nombre de leurs moyens de défense et d'attaque. Au moment d'incendier la caserne des Minimes, ils s'en abstinrent, un habitant leur ayant dit, ce qui était faux d'ailleurs, qu'ils allaient détruire une propriété particulière. Les représentants du pouvoir, on l'a vu, ne s'étaient pas laissé arrêter par des scrupules de ce genre?

Aussi, le sang qui rougissait les pavés de •Lyon n'était pas encore lavé, que déjà la propriété y demandait à grands cris l'indem-

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