‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 70 sur 159 · Voir aux documents · texte numérisé non relu

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nité de ses pertes. Des commissaires furent nommés, et, à l'appui des réclamations qu'ils devaient soumettre au gouvernement, on rédigea une note dont les lignes suivantes feront connaître l'esprit : « Le gouverne- « ment ne voudra pas que le triomphe de « l'ordre coûte des larmes et des regrets. Il « sait que le temps, qui efface insensiblece ment la douleur que causent les pertes « personnelles les plus chères , est impuissant « à faire oublier les pertes de fortune, les dé- « vastations matérielles. » Voilà ce qu'était devenue la classe la plus importante de la société, sur une terre de chevaliers et de poètes!

Du reste, il était constaté, dans la note, que la garde nationale, à Lyon, se trouvant dissoute, la ville avait été placée, pour sa défense, sous une juridiction purement militaire; que l'isolement des citoyens y avait été complet, et la circulation rigoureusement interdite; qu'il avait été défendu, sous peine de mort, aux habitants, d'entr'ouvrir leurs portes ou leurs fenêtres; qu'en un mot, la garnison avait suppléé à sa force numérique, par la dévastation et l'incendie.

Pendant que le mouvement de Lyon s'éteignait, une insurrection militaire se préparait à Lunéville. Enlever les trois régiments de cuirassiers en garnison dans cette ville, courir le sabre à la main sur Nancy et sur Metz, y soulever le peuple au cri de vive la république ! et pousser droit à Paris en faisant rouler devant soi le flot sans cesse grossissant des populations et des troupes révoltées, tel était le dessein qu'avaient formé les sous-officiers Thomas, Bernard, Tricotel, de Régnier, Lapotaire, Birth, Caillé, Stiller, tous hommes de résolution et de courage. Le 12 avril (1831), jour où la guerre civile brûlait à Lyon ses dernières amorces, tout était disposé, à Lunéville, pour l'exécution du complot. Les sous-officiers correspondaient avec Epinal; ils avaient des intelligences dans Nancy ; le comité des Droits de T Homme était prévenu de leurs projets; et Thomas avait use avec succès de l'influence que lui assurait sur les

soldats l'étendue et la fermeté de son esprit, enflammant les uns de sa colère, ouvrant aux autn-s la perspective d'un avenir plein d'éclat, semant autour de lui l'enthousiasme républicain, parlant à tous enfin de patrkde gloire et de liberté. Mais il était difh< que rien ne transpirât d'un pareil secret, et il parait que, depuis quelque temps, la trace du complot était suivie. Le 13, Guary, exmaréchal-des-logis au 7e de dragons, est

M. Reverchon.

inopinément arrêté à Epinal. Des révélations importantes lui sont arrachées. L'autorité militaire, à Lunéville, en reçoit avis, et Thomas se voit mandé chez le général Gus- 1er. On connaissait sa fermeté, son ascendant sur ses camarades, et Ton doutait de la fidélité des régiments. On se contenta donc d'adresser à cl ni qu'on aurait pu faire arrêter comme conspirateur, des représentations dont on eut soin d'adouciHa sévérité. Thomas répondit sans faiblesse, sans imprudence. Mais son parti était pris. Convaincu sans doute (lin* tant de ménagements cachaient un piège, et qu'on n'attendait pour

sévir, qu'une occasion moins défavorable, il résolut de précipiter le dénoûment. Le 16 au matin, le National et la Tribune ayant apporté à Lunéville la nouvelle erronée que la garnison deBelfortvenait de proclamer la république, Thomas, Bernard et Tricotel se réunissent. On décide qu'il faut agir; et Tricotel en tenue de casque et sabre, part sur-le-champ pour Nancy, où Stiller, son camarade, doit le mettre en rapport avec un des principaux chefs du parti républicain. Aussitôt, un mouvement inaccoutumé agite les quartiers des trois régiments; le bruit se répand qu'on va se diriger sur Paris. Avertis de se tenir prêts à monter à cheval, les soldats font leurs porte-manteaux, placent les selles sur les lits, s'approvisionnent d'eaude-vie et achètent des pierres à feu. Déjà les conspirateurs ne se cachent plus de leur dessein. Rencontrant un cuirassier occupé à nettoyer la poignée de son sabre : « Mieux « vaut, lui dit de Régnier, en aiguiser la « lame. » En même temps, par les soins de Thomas et de Bernard, tous les sous-officiers ont été invités à se rendre au Champ-de- Mars, après l'appel. A huit heures du soir, maréchaux-des-logis-chefs, maréchaux-deslogïs, fourriers, s'acheminaient mystérieusement vers le rendez-vous convenu, marchant dans les rues par groupes de trois ou quatre. Bientôt, dans une grande carrière de sable située à l'extrémité du Champ- de- Mars, ils se trouvèrent réunis au nombre d'environ quatre-vingts. Thomas les fit ranger par régiments, et prenant la parole, il leur exposa les motifs du complot, le plan qu'il fallait suivre, les ressources dont on disposait, les chances de succès, la nécessité d'agir avec audace et promptitude. Vivement soutenue par Bernard, cette allocution excite dans l'assemblée un sombre enthousiasme. Le 10e régiment paraissant hésiter : « Nous met- « Irons le feu au quartier du 10% » crie une voix. Le sort en est jeté. On se sépare, en disant : A minuit !

Mais quelle est la surprise des sous-officiers, lorsqu'on rentrant dans leurs quartiers, ils aperçoivent les officiers en armes et des

piquets qui, de toutes parts, se rassemblent, commandés par des capitaines. Plus de doute : on est trahi. Un traître, en effet, était allé raconter au général Gusler la scène du Champ-de-Mars, et les sous-officiers venaient d'être devancés. Plusieurs furent arrêtés et dirigés sur Nancy avec escorte de gendarmerie. Au moment! où ils passaient devant le quartier du 4e régiment : « A che- « val, s'écria le maréchal-des-logis Lapotai- « re. Laisserons-nous enlever nos camara- « des? » Mais l'occasion était perdue, perdue sans retour. Cinquante cuirassiers, qui avaient pris la route de Nancy pour délivrer Bernard, se laissèrent ramener à Lunéville. et l'insurrection y fut de la sorte étouffée dans son berceau.

Nous passerons rapidement sur les agitations qui, dans diverses parties de la France, furent comme le contre-coup de la secousse immense imprimée au peuple de Lyon. Elles ne servirent qu'à montrer combien était encore incomplète l'organisation du parti républicain, et jusqu'à quel point le gouvernement l'avait gagné de vitesse. Des promenades menaçantes, des clameurs, des attroupements tumultueux, des sentinelles désarmées, de fausses nouvelles répandues, c'est à cela que se réduisirent les troubles de Saint-Etienne, de Grenoble, de Clermont- Ferrand, de Vienne, de Châlons-sur-Saône, de Marseille. Dans le département des Pyrénées-Orientales, un soulèvement terrible fut à la veille d'éclater et aurait éclaté certainement si la tempête qui grondait partout s'était moins promplemeut dissipée. Il y eut aussi quelque chose de fort alarmant pour le pouvoir dans l'attitude d'Arbois. Maîtres de la ville, les républicains se disposaient déjà à en défendre vigoureusement les approches, et leur résistance aurait eu des suites redoutables, pour peu qu'elle eût été soutenue. Il n'en fut rien, et le mouvement tomba de Lui-même.

Il est temps de dire quelle était, au milieu de cet ébranlement universel, la situation de Paris. Suivant une vieille et déplorable habitude de mauvaise foi, chaque parti avait

Massacre de la rue Transnonain.

14 avril 1834)

donné aux événements de Lyon, ayant qu'on en connût l'issue, la couleur de ses espérances ou de ses craintes; et tandis que les ennemis du pouvoir exagéraient la gravité du péril pour encourager 1rs esprits à la révolte, te Moniteur, renchérissant sur les plus grossiers mensonges, le Moniteur osait, dans son numéro du 12, publier ce qui suit : « A quatre heures, mercredi » (mercredi, «ï'iaitje 9), « l'action était finie. Quelques « coups de fusil retentissaient çà et là dans « les petites rues du centre de la ville. Les « troupes étaient au repos. »

Mais ce jour-là 12 avril (1834), M. Thiers courut démentir à la tribune les triomphantes assertions de la feuille officielle, et, soit imprudence, soit calcul, il s'écria que le lieutenant-général Aymar occupait à Lyon une position inexpugnable, ce qui supposait que l'insurrection avait l'offensive. Si le mot fut dit pour épouvanter la classe bourgeoise et l'associer par la peur aux mesures sinistres qu'on méditait, il eut, un smvés incontestable. Jamais assemblée n'avait éprouvé un tel saisissement. Les efforts mêmes de M. Thiers pour en atténuer l'impression produite, ne firent, selon l'usage, que la rendre plus profonde. On s'interrogeait du regard; on échangeait de mutuelles angoisses : c'était Catïlina aux portes de Rome.

Bientôt le mot fatal vole au dehors de bouche en bouche, et quelques membres du comité des Droits de l'Homme apprennent de M. Marchais le résultai de la séance. L'hésitation leur était-elle permise? Ne s'étaientils pas engagés à venir en aide aux Lyonnais par une diversion énergique. Et devaient-ils s'abstenir, alors qu'un concours inexorable de circonstances les sollicitait,

LeS.poUSSail a tenter la fortune des armes?

Ils ne pensèrent pas qu'il fût de leur honneur de reculer. Lue proclamation est rédigé* à

la hâte. Mais en supprimant avec violence la Tri/tune. M. Thiers venait d'anéantir le Moniteur de L'insurrection; un arrête brutal dépouillait de sou brevet d'imprimeur M. Mie, déjà éprouvé par de courageux sacrifices à la cause républicaine; M. Marrast

était foie.'' de si soustraire a un mandat

d'arrêt lancé contre lui; et, dans Pars, pas un imprimeur qui ne fêi glacé d'effroi. Il fallut porter la proclamation au Naiiena/; et elle y eut paru le lendemain, si Armand Càrrel eût moins écouté lès défiances qu'avait toujours nourries bod ame aussi incertaine qu'héroïque. De sorte qu'on touchait a une crise, et l.i pensée insurrectionnelle manquait d'organe dans un pays un il n'est donné qu'à la presse de déchaîner les révolutions qui réussissent!

Autre cause d'impuissance pour le parti républicain ; la direction de la Soc/>:'>: dé* Droits de l'Homme avait un caractère public, et c'était là, nous l'avons dit, un vice capital, à la veille d'un combat. Il est vrai que, dans la prévision du sort qui menaçait les chefs, on avait eu soin d'établir un comité secret; mais son action eût-elle été mieux déterminée, son importance n'était pas suffisamment reconnne. Il arriva donc que.

pour frapper L'insurrection à la tête, le gouvernement n'eut qu'à faire opérer a propos un certain nombre d'arrestations. Or, la témérité de ses ennemis servant sa politique, il atteignit presque tous ceux qu'il lui importait d'atteindre.

Cependant, l'ordre a été donné à plusieurs seclionnaires de descendre sur la place publique, d'y resterdans une altitude prudente, puis de disparaître. Il ne s'agil pas, leur a-ton dit, de commencer l'attaque ; il s'agit de répandre dans l'air une agitation qui indique

quelles sont les dispositions du peuple. Cet

ordre fut m il cpmpris ou m il exécuté. I. dimanche 13, dois les ri Geoffroy-Langevin, A.ubry-le-Boucher, aux Ours, Maubuée, Transtonain, Grenier-Saintes furent construites patnu. ■ I d'hommes m iltés, dont il paraît que des agents de indice aiguillonnaient perfidement l'ardeuri.

Du reste, partout le bruit et l'appareil des armes, le monotone retentiss ment du rap-

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