On verra plus bas, d de celte assertion
pel, les promenades circonspectes des patrouilles, et les cavaliers courant par la ville, porteurs de messages redoutés. Car le gouvernement avait cru devoir déployer toutes ses ressources; et c'était avec une armée de 40,000 hommes, c'était avec le secours de la garde nationale de la banlieue convoquée, c'était avec 36 pièces de canon braquées dans différents quartiers, que les généraux Tourton, Bugeaud, Rumigny et de Lascours, se disposaient à soutenir le combat.
L'attaque commença vers sept heures du soir, et avec le deuil de plus d'une famille ! Un officier d'état-major de la garde nationale, M. Baillot fils, portait des ordres à la mairie du 42e arrondissement, et quatre chasseurs l'accompagnaient : une balle le blessa mortellement. M. Chapuis, colonel de la quatrième légion, fut atteint au bras d'une grave blessure. Des soldats, des insurgés tombèrent pour ne plus se relever; toutefois la lutte fut courte. A neuf heures, le feu s'éteignait, et l'on remettait au jour suivant la prise, désormais inévitable, des barricades qui coupaient encore les rues Transnonain, Beaubourg et Montmorency.
Ajouterons-nous qu'en ce moment le comité des Droits de l'Homme n'existait plus de fait ; que, victime d'une violation de domicile inattendue, la plupart des chefs expiaient déjà dans les cachots leur trop aveugle confiance ; que l'ordre du combat donné par ceux qui restaient libres ne put parvenir aux sections, les commissaires d'arrondissement qui devaient le transmettre se trouvant ou arrêtés ou dispersés? Ainsi, grâce aux malentendus, au défaut de discipline, à la suppression de la Tribune, à l'indécision au National, à l'ardeur inconsidérée de quelques-uns, à l'audace exagérée qui en livra d'autres aux coups d'un arbitraire bien facile à prévoir, et grâce aussi à des manœuvres de police soutenues par de vraies mesures dictatoriales, une immense force s'était évanouie en un clin d'œil, et il étai devenu impossible même de rassembler dans un commun effort les membres de cette Soeiété des Droits de l'Homme qui avait cru
porter et avait porté, en effet, une révolution dans ses flancs !
On devine la suite. Le pouvoir vainquit aisément une armée absente du champ de bataille. Le 14, dans la matinée, il eut la gloire de faire balayer en courant l'inutile amas de pierres qui obstruait quelques rues de la capitale. Et plût à Dieu que rien n'eût souillé l'ivresse de ce facile triomphe ! Mais non : il était dit que la maison n° 12 de la rue Transnonain serait le théâtre de scènes plus abominables encore que celles du faubourg de Vaise ; il était dit qu'au 19e siècle, en plein Paris, au centre d'une ville qu'on nomme la capitale du monde civilisé, le rétablissement de l'ordre irait se perdre dans les horreurs d'une guerre de sauvages, et fournirait matière aune besogne d'assassins.
Le lecteur aura-t-il le courage de lire jusqu'au bout des détails que nous avons à peine ici la force de transcrire, nous à qui le le devoir en est si rigoureusement imposé? Les faits relatifs au massacre qui eut lieu dans la rue Transnonain, le quatorze avril mil huit cent trente- quatre, ces faits ont été recueillis par M. Charles Breffort, frère d'une des victimes; ils ont été consignés dans un mémoire que M. Ledru-Rollin a revêtu de l'autorité de son nom, et qui n'est pas assez connu ; ils ont provoqué une enquête ; ils ont donné lieu à une instruction judiciaire : voici quelques pages extraites de ce dossier sanglant :
a Mme d'Albignv. — A cinq heures la troupe est a arrivée par la rue de Montmorency; elle a fait un a feu nourri et s'est empare de la barricade.
a. Peu après, un autre peloton de vo'ligeurs est suret venu par la rue Transnonain, sapeurs en avant; ils « cherchaient, mais vainement, à hriser la porte de « notre maison, dont la solidité est extrême.
a C'est la ligne! s'est-on écrié dans la maison; ah! a voilà nos libérateurs, nous sommes sauves! »
« M. Guitard, mou mari et moi, nous descendons c en toute hâte pour ouvrir. Plus leste que ces deux u messieurs, je me jette à la loge de la portière, je a lire le cordon, la porte BOUvre, Les soldais se pré- « cipitent dans l'allée, fout un demi tour à droite, « frappent mon mari et M. Guitard, au moment où « ceux-ci arrivaient à la dernière marche de IVsea- « lier. Ils tombent sous une grêle de balles. L'explo-
o &ion est telle, que les vitres de la loge, d'où je « n'avais pas eu le temps de sortir, volent en éclats. ■ J'eus alors un instant de vertige; il ne me quitta « que pour me laisser voir le corps Inanimé de mon « mari étendu près de celui de M. Guitanl, dont la a tète était presque séparée du cou par les nombreux « coups de fusils qui l'avaient atteint. Rapides comme « la foudre, des soldats, un officier en tôle, fran- « (hissent le second étage. Une première porte pleine, « à deux battants, a cédé à leurs efforts, une porte « vitrée résiste encore. Un vieillard se présente, quj « l'ouvre : c'est M. Breffort père. « Nous sommes, « dit-il à l'officier, des gens tranquilles, sans armes; a ne nous assassinez pas. » Ces paroles expirent sur « ses lèvres; il est percé de trois coups de baïon- « nettes; il pousse des cris, « Gredin, dit l'officier, « si tu ne te tais pas, je te fais achever. » Annette « Besson s'élance d'une pièce voisine pour voler à son a secours. Un soldat fait volte-face vers elle, lui « plonge sa baïonnette au-dessous de la mâchoire, « et, dans cette position, lui lâche un coup de fusil « dont l'explosion lance des fragments de la tète jus- « qu'aux parois du mur. Un jeune homme, Henri « Larivière, la suivait. Il est tiré de si près, lui, que « le feu prend à ses vêtements, que le plomb pénètre « jusqu'à une grande profondeur dans le poumon. Il « n'est cependant que blessé mortellement : alors un « coup de baïonnette divise transversalement la peau « du front et montre le crâne à découvert : alors « aussi il est frappé en, vingt places différentes. Et « déjà la pièce n'était plus qu'une mare de sang; et « M. Breffort père, qui, malgré ses blessures, avait « eu la force de se réfugier dans une alcôve, était « poursuivi par des soldats; et MI,,e Bonneville, le « couvrant de son corps, les pieds dans ce sang, les « mains vers le ciel, leur criait : « Toute ma famille « est étendue à mes pieds; il n'y a plus personne à « tuer, il n'y a plus que moi ! » et cinq coups de « baïonnette perçaient ses mains. Au quatrième, les « soldats qui venaient de tuer M. Lepère et M Robi- « quet disaient à leurs femmes : a Mes pauvres pe- « tites femmes, vous êtes bien à plaindre ainsi que « vos maris. Mais nous sommes commandés, nous « sommes forcés d'obéir aux ordres, nous sommes « aussi malheureux que vous. » Annetti; Vaché. — « A dix heures et demie du soir, Lours Breffort revint « près de moi se coucher. Notre nuit fut agitée. A « cinq heures du malin, M. de Larivière, qui avait « passé la nuit au deuxième, chez M. Breffort père, a monta nous souhaiter le bonjour; il nous dit qu'il « avait très mal dormi, et qu'il avait e tendu crier « toute la nuit. Une voix appela Louis d'en bas : « c'était sou père. M. de Larivière descendit dire a qu'il allait venir. Louis était en train de s'habiller ; « j'étais à peine vôtue moi-même, quand, entendant « un grand bruit dans l'escalier, la curiosité m'attira « jusqu'au quatrième. « Où vas-tu? » me crient des
« soldats. Frappée de stupeur, je ne réponds pa-. "■ Ouvre ton chàle. >■ J'ouvre mon chàle ; on tire un i[i de fusil sur moi, on me manque. ■<■ Arrête mecrie-t-on encore, et on tire un .second COO|
lu-il sur moi; je pousse un en perçant, et ai
avec peine jusqu'à la porte de !.. blessée? me dit-il eu la fermant sur moi. — .,' crois pas; ils m'ont tirée de si près qu'ils ne m i raient pas manquée; je pense qu'il n'y a pat balles dans leurs fusils, qu'il d'j a que de la poudre.
Le général Bugeaud de la Picouuen
« — Comment, pas de balles! mais ton chàle en est
« percé en plusieurs endroits. — Ah mou Dieu! ils
i vont nous tuer. Louis, Louis! cachons-nous, liens,
liens, essayons de monter sur le toit : nous nous
aiderons l'un l'autre. — Non, dit Louis, un ne tue
pas le monde comme ça; je vais leur parler. »
< Déjà les soldats frappaient dans la porte. Louis la
* leur ouvre. « Me.»sieur>. .-'ecrie-t-il, que voulez-
■ vous? Ne nous tuez pas : je suis avec ma femme,
« nous venons de nous lever. Faites perquisition,
« vous verrez que je ne mus point un mahaiteur. »
« Un soldat l'ajuste. Louis tombe de sou haut la
'•outre terre, il pousse un long cri ! « Ah!... » Le « soldat lui donne deu\ ou trois coups de crosse sur « la tète, du pied le retourne sur le dos pour s'a-- i- « rer qu'il était bien mort. Je me jette sur le corps « de mon ;uua;.t. j. Louis, Louis! ah! si lu m'eu-
l. Noua donnerons, dans l'Hiatcért de kmt ans on portrait du même pers renn maréchal de Fi
LOUIS BLANC
a tends!... » Un soldat rne renverse sur le carreau. « Quand je me relevai, les soldats avaient disparu. « Je prêtai l'oreille : j'entendis de nouveaux pas, on « revenait dans la chambre. J'eus peur, je me fourrai « sous les matelas. « Est-ce qu'il n'y a plus personne « à tuer ici? disait une voix. Cherche donc sous les « matelas. — Non, répondait une autre, je viens d'exact miner; il n'y en avait qu'un, tu le sais, va, il est « bien mort. » M»1* Hu. — Dés la veille, nous avions « été jusqu'à seize personnes, hommes et femmes, « dans le cabinet occupé par Mme Bouton. Nous nous « y étions retirés aès que les insurgés menacèrent « d'envahir la maison, car eux seuls nous inquiétaient. « Nous ne pensions guère à avoir à redouter quelque « chose de la troupe. Nous étions absolument les uns « sur les autres. M. Bouton nous avait tant de fois « parlé de ses campagnes, des dangers qu'il avait « courus, que nous nous croyions plus en sûreté vers « lui; cela était si naturel!.. Nous étions encore « treize, quand les troupes cherchent à briser la « porte. A ce moment, nous n'avions plus de sang « dans les veines. Mmc Godefroy était le plus près de « la porte. Elle tenait un enfant de quinze mois sur « ses bras; après elle venait M. Hû, mon mari, por- « tant également notre enfant dans les siens. Mme Go- « defroy ne voulait pas ouvrir. « Ouvrez, ouvrez, dit « mon mari, que ces messieurs voient (il présente un « enfant en avant) : nous sommes, vous le voyez, « avec notre famille, mes amis, mes frères! Nous « sommes ici tous pères et mères pacifiques. J'ai un -c frère qui est soldat aussi sous les drapeaux en Al- « ger. » Mn,e Godefroy est poussée dans le corridor. « M. Hû, frappé à mort, tombe avec son fils sur le « côté droit. L'enfant a le bras fracassé d'une balle. « Une inspiration de mère, ajouta Mme Hû, me le fil « arracher des bras de mon mari, et en me jetant en a arrière, je tombai évanouie dans un grillage placé « derrière moi. A ce moment, mon mari, déjà à terre, « est frappé dans le dos de vingt-deux coups de fusil ce et de baïonnette. — On peut encore voir ses vèleee ments, ils sont tellement déchirés qu'ils ne préce sentent plus que des lambeaux raidis par le sang, ce M. Thierry est tué; Loisillon, fils de la portière, ce succombe sous les coups. Plusieurs personnes lomcc bent blessées. Loisillon pousse un cri d'agonie. ce Ali! gredin, tu n'es pas encore fini! » disent les ce soldats. Ils se baissent et l'achèvent. C'est alors ce qu'ils aperçoivent M. Bouton, accroupi huis une
table. Comme ils n'avaient plus de fusils chai ' ils le lardent à coups de baïonnette. Le train était c tel que je crois encore l'entendre. Ensuite, il est e entré d'autres soldats qui ont tiré sur lui. a
llàions-nous de dire que, parmi les soldats employés à celte œuvre sans nom. il v en eut qui. pu' les plus nobles inspirations de la générosité aux abois, s'étudièrent à déjouer
la barbarie de leurs camarades. Quant aux égorgeurs, qu'ils aient agi par ordre, et dans l'intime convictiun que d'une croisée de la maison n° 12 on avait tiré sur eux, c'est ce qu'ont prouvé de nombreux témoignages, c'est ce qu'il serait affreux d'être obligé de mettre en doute, c'est ce que nous voulons croire et croyons profondément; mais, pour châtier une agression dont on ignore l'auteur, entasser au hasard meurtre sur meurtre, confondre dans une même immolation l'innocent et le coupable, courir sus à des femmes et à des enfants et à des vieillards, supprimer le juge au profit du bourreau, et, là où dans les guerres les plus impies on n'ose faire que des prisonniers, faire des victimes... Ah ! je sens que l'indignation prend le dessus, et il faut s'arrêter. Temps malheureux, auquel on ne peut se reporter sans avoir à refouler avec effort l'amertume intérieure qui déborde, et dont l'historienne saurait retracer gravement le souvenir qu'en étouffant, pour ainsi dire, à deux mains toutes les révoltes de son cœur !
Le 14 avril (1834), le carnage de la rue Transnonain fumant encore, les dignitaires du royaume allèrent féliciter le roi, et M. Guizot parut à la tribune pour insulter, de là, des ennemis abattus. Le 15, M. Persil, garde des sceaux, présenta au vote de la Chambre des députés une loi draconienne contre les détenteurs d'armes de guerre. Le même jour, une ordonnance, qui violait la Charte, transforma la Chambre des pairs en Cour de justice ; et quatorze millions de crédits extraordinaires furent demandés pour maintenir l'effectif de l'armée à 5G0,000 hommes et Go, 000 chevaux. Demande éliaiïge assurément ! Lu pouvoir qui se disait si fermement appuyé sur les intérêts et la volonté du peuple avaitil besoin de tant de soldats pour le contenir? Mais les ministres se pressaient de mettre à profit l'étourdissement public. Affectant des terreurs que ne justifiait plus le danger, ils entouraient la royauté du mensonge de leur sollicitude, l'entretenaient dans le désir d'usurper la dictature, et lui
donnaient, le cas échéant, la nation à fouler aux pieds.
L'impulsion une fois imprimée, la réaction devint furieuse, parles empressements même de la bassesse. Dans l'entraînement du succès et de leurs passions, les vainqueurs avaient résolu de lier à l'idée d'un vaste complot tous les mouvements enfantés par le mois d'avril. Faute immense, et qui mettait parfaitement en relief la médiocrité des hommes placés à la tète des affaires ! Car, en réunissant devant la Chambre des pairs constituée en Cour de justice, pour les faire juger solennellement, tant d'ennemis qui, disséminés dans les divers tribunaux du royaume, pouvaient être détruits à petit bruit, on leur donnait une importance sans égale ; et, des cendres de la guerre civile, remuées d'une main imprudente, on s'exposait à faire sortir des calamités nouvelles. Mais la colère conseille mal ceux qu'elle possède. On entassa donc poursuites sur poursuites ; et les prisons, bientôt, regorgèrent de républicains.
Le pouvoir, toutefois, ne s'emporta pas au point d'oublier que certains ménagements lui étaient commandés par la politique. M. Voyer d'Argenson, par exemple, dut à sa haute position et à ses brillantes alliances de n'être pas impliqué dans un complot dont on rejetait la responsabilité sur un si grand nombre de ses amis. La condamnation aux frais devant être solidaire, on avait lieu de craindre qu'elle n'engloutit la fortune do M. Voyer d'Argenson. Or, il avait pour gendre M. de Lascours, pair de France, qu'on ne voulait pas frapper dans la fortune de son beau-père ! Ce fut aussi pour s'épargner l'embarras de faire descendre sur un banc d'accusés l'illustre Lafayette, qu'on s'empressa de mettre hors de cause les membres les plus compromis de Vassucîation /mur lu liberté de la presse, et, entre autres, MM. André Marchais et Etienne Arago.
La mort, du reste, ne, tarda pas à délivrer
le pouvoir de» terreurs que lni inspirait celui
qui, le 34 juillet 18:50, avail donné a Louis- Philippe, sur le perron de rhotel-de-ville,
l'investiture de la royauté. Le 20 mai 183 Lafayette rendait le dernier soupû , Ses mo-
ments suprêmes furent remplis d'amertume; et l'ingratitude dont on avait pa ser-
vices étant devenue le poison lent de sa vieillesse, des paroles de malédiction marquèrent ses adieux à la vie. On lui lit des funérailles, magnifiques par le deuil des âmes et l'abattement des visages. Le parti républicain perdait en M. de Lafayette ce qui lui eût été presqueplus utiie qu'un chef: il perdait un nom.
Tout réussissait, on le voit, à la dynastie d'Orléans : Il ne manquait plus aux serviteurs de cette dynastie que de savoir se modérer : ils n'en eurent pas la force. Nous avons dit avec quel empressement ils avaient profité d'une heure de triomphe pour se faire autoriser à lever, en pleine paix, une année suffisante pour la guerre. La pensée du règne était là.
Et la bourgeoisie, puissance rivale de la royauté, la bourgeoisie applaudissait avec une ardeur imbécile, ne voyant pas qu'elle contribuait à miner sa propre domination. Moins profondément aveuglée, elle aurait compris qu'au service d'un homme, des soldats deviennent tôt ou tard des satellites . que, si on les appelle aujourd'hui à préserver l'ordre, ou les appellera demain à protéger la tyrannie; qu'il n'y a plus de liberté, plus de garanties, plus de distinction possible entre une résistance légitime et une rébellion coupable, partout où la répression frappe sans avoir le droit de raisonner; que le pouvoir parlementaire cesse d'être indépendant, la qu'à sa milice, qui est la garde nationale, pouvoir exécutif substitue la sienne, qui es l'année; qu'en un mot, l'intervention des irens de guerre dans les débats intérieurs inconciliable avec la prépondérance politique d'une classe appuyée Bur l'industrie.
LOUIS BLANC
Situation de l'ambassade française à Saint-Pétersbourg. — Dédain de l'empereur Nicolas pour Louis-Pbilippe . — Le maréchal Maison ; sa franchise militaire. — Gomment il fait sa position en Russie et obtient les bonnes grâces de l'empereur. — L'ambassade française à Madrid. — Portrait de M. Martinez de la Rosa; il succède à M. Zéa-Berimidez; son système. — Pourquoi il se déclare contre Don Miguel. — Origine et véritable caractère du traité de la quadruple-alliance. — La négociation s'entame et se poursuit, en dehors de M. de Talleyrand, qui n'en est informé qu'ail dernier moment et par hasard. — Articles supplémentaires. — Erreur singulière de l'opinion sur la signification du traité de la quadruple-alliance, sur sa portée, sur son auteur; nouvelle preuve de l'infériorité diplomatique de M. de Talleyrand.
Détournons les yeux de ce tableau lugubre, et voyons comment la France était représentée au dehors, tandis que, de ses propres mains, elle se déchirait ainsi les entrailles.
Le représentant du cabinet des Tuileries à Saint-Pétersbourg était alors le maréchal Maison, qui, dès le commencement de l'année 1833, avait été donné pour successeur au maréchal Mortier. L'ambassade du maréchal Mortier à Saint-Pétersbourg- n'avait été qu'une suite de mystifications cruelles. Tout en comblant l'homme de guerre d'égards et de prévenances, l'empereur Nicolas s'était étudié à humilier le diplomate, affectant de l'entretenir en toute occasion de Napoléon, de ses projets, de ses batailles, et ne lui parlant pas plus de Louis-Philippe que s'il se fût agi d'un prince entièrement étranger à la vie politique de l'Europe et à la famille des souverains. Le maréchal Maison ne voulut pas de ce rôle. Avant d'accepter l'ambassade de Russie, il demanda si son titre serait respecté à l'égal de sa personne, et il ne partit pour Saint-Pétersbourg qu'après avoir obtenu à cet égard de M. Pozzo-di-Borgho les assurances les plus formelles. Son passage à Berlin fut marqué par diverses circonstances significatives; il en est une qui mérite d'être lapportée. Le maréchal Maison , lorsqu'il était question d'un événement accompli, se vantait assez volontiers de l'avoir prévu : un jour qu'il avait cédé à l'empire de celte habitude devant les princes de Prusse : « Eh « bien! Monsieur le maréchal, lui dit en
« raillant le plus jeune d'entre eux, puisque « vous savez si bien les choses de l'avenir, * qu'arrivera-t-il dans cinq ans d'ici? — Mon- « seigneur, réponditle maréchal en seredres- « sant et de l'air d'un vieux soldat qui s'a- « dresse à un jeune homme, nous verrons « dans cinq ans ce que nous avons déjà vu : « beaucoup de manifestations malveillantes, « mais pas une action. » Ce trait peint le maréchal. A Vienne, il s'était montré ferme, presque hautain, et, par un mélange convenable d'urbanité et de fierté, il avait déconcerté plus d'une fois la princesse de Metternich qui, ne l'aimant pas, s'était plu à lui déclarer une guerre de paroles. Rude et violent comme un soldat, mai s doué de la finesse du paysan, il ne fut pas plutôt à Saint-Pétersbourg qu'il prit le parti d'y faire sa position par des allures indépendantes et un langage plein de rondeur. Sa première entrevue avec l'empereur se passa sous de favorables auspices. Nombre de seigneurs et d'officiers russes attendaient dans une pièce voisine avec les deux aides-de-camp du maréchal. MM.Delarue et Chasseloup-Laubat. Or, quoique le premier eût déjà fait un voyage en Russie, et qu'il s'y fut lié d'amitié avec plusieurs personnes de la Cour, aucune d'elles n'allait vers lui, aucune n'eût osé le reconnaître avant d'avoir interrogé les regards de l'empereur. Le maître parut, et il (il bon visage aux deux aides-de-camp, s'avança vois M. Delarue, qu'il avait connu aide-de-camp du duc de Raguse, et, l'attirant dans l'embrasure d'une
Réception du maréchal Maison à Saint-Piterabourg.
croisée, L'entretint en particulier avec une bienveillance démonstrative. Quelques instants après, M. Delarue était l'objet des témoignages de sympathie les pins empressés; chacun l'entourait, l'accablait de questions; on se souvenait de L'avoirvu, etqu'onl'avait pour ami. Ces scènes, dont la puérilité même est si féconde en réflexions, annonçaient que l'ambassade française allait avoir, à Saint- Pétersbourg, une meilleure attitude. Et, en
effet, à dater de ce jour, I»' rôle du maréchal
Maison ne tit plus que s'agrandir. Oitaines particularités y contrihuèrent qui semblaient devoir produire un résultai opposé. Un jour, dans un grand dîner donné par L'ambai deur français, la conversation étant tombée sur les premières guerres de notre résolution, le maréchal trouva le moyen de rappeler incidemment et sans affectation qu'il était tils d'un paysan d'Epinay. On devine
quel effet devaient produire sur une aristocratie nourrie de vanités futiles, de tels aveux faits avec une aisance parfaite et la fierté d'un plébéien sûr de lui-même. L'empereur ne tarda pas à savoir ce qui s'était passé, et son estime pour le maréchal s'en accrut. Les défauts mêmes de notre ambassadeur le servirent. Il avait gardé de la vie des camps une liberté de mœurs qu'il n'avait nul souci de voiler, et l'âge n'avait pas éteint chez lui tous les feux de lajeunesse. A Saint-Pétersbourg, une passion de théâtre l'ayant vaincu, il dédaigna de s'en cacher. L'imprudence était grande ; car Nicolas, soigneux de sa dignité, affectait une austérité imposante. Cependant les façons du maréchal ne lui déplurent pas, et il lui sut gré de sa franchise toute militaire. Bientôt entre l'empereur et le maréchal Maison, il s'établit une intimité de propos hardis dont la faveur n'avait jamais été accordée à aucun courtisan russe, quelqu'eût été son crédit. Il est un châtiment de l'orgueil qui fait partie de l'orgueil même : l'ennui ; et les plus fiers souverains sont à ce point esclaves de leur propre majesté que, pour se sentir un peu libres, ils sont quelquefois obligés de descendre. Soit tolérance exceptionnelle, soit fatigue du rang suprême, l'empereur en était venu à ouvrir aux témérités du maréchal Maison une oreille complaisante ; et celui-ci profita comme ambassadeur de tout ce qu'il avait su se faire permettre comme soldat.
Il y avait alors parmi les personnages les plus influents de la Cour de Russie, non pas précisément deux partis opposés, mais deux tendances diverses. Les uns, tels que le maréchal Paskewitch, le prince Wolkonski, le ministre de la guerre Tchernichef, apportaient dans leurs préoccupations nationales un esprit exclusif et violent : c'étaient de vrais Russes. Les autres, tels que MM. de Ncsselrode, Orloff et Bekendorf, auraient désiré qu'en toute chose on tînt compte de l'état de l'Europe, et qu'on fil, autant que possible, cause commune avec elle. C'étaient les Russes adoucis et polis par le contact de la diplomatie des différentes Cours. Nicolas
penchait du côté des premiers : les seconds trouvaient un auxiliaire dans l'ambassadeur français; et, comme son importance secondait leurs vues, loin de s'étudier à l'amoindrir, ils s'efforçaient de la rendre plus grande encore par une déférence calculée aux opinions du maréchal.
La situation de l'ambassade française à Madrid était beaucoup moins difficile à maintenir.
M. Zéa-Bermudez ne dirigeait plus les affaires d'Espagne : il était tombé devant la réprobation dont avaient publiquement frappé son système deux capitaines généraux, Llander et Quesada.
Lorsque cet événement eut lieu, M. Mariniez de la Rosa vivait à peu de distance de Madrid, caché dans l'ombre d'une retraite studieuse, et, du soin de ses loisirs littéraires, suivant d'un œil inquiet les destinées de son pays. Poète, il n'était pas sans avoir inarqué dans la politique, où il apporta cette élégance d'esprit, cette haine des brutalités de la force, que donne le culte honnête des muses. Admirable de probité, mais timide ; amant de la liberté, pourvu qu'on lui permit de la traiter avec défiance; convaincu jusqu'au courage, mais non jusqu'à l'audace; dépourvu enfin de ce degré de hardiesse qui, dans les temps d'orage, est de la clairvoyance aussi, le feu d'une imagination méridionale ne suppléait pas suffisamment chez lui à l'énergie absente des passions populaires, et la vivacité de ses sentiments ne servait qu'à colorer la trop grande modération de ses idées. C'était un de ces hommes qui ont tout juste la force nécessaire pour commencer les révolutions, qu'il est donné à d'antres, qui souvent valent mieux qu'eux, de gouverner, de précipiter ou de clore.
M. Martinez de la Rosa fut désigné à Christine comme le successeur naturel de M. Zéa. Mais on ignorait sa demeure : il fallut le chercher dans tout Madrid ; et ce fut seulement» au bout de deux jours qu'on put le tirer de son obscurité volontaire pour le faire monter sur une des scènes les plus agitées de l'Europe. Les Espagnols s'atten-
daient à L'inauguration du régime constitutionnel : le nouveau ministre ne trompa point leur attente. Sous le titre de Statut royal, il publia une espèce de contrefaçon laborieuse et forcée de cette cbarte française qui n'était elle-même qu'une copie maladroite de la constitution maladroite britannique. Chose bizarre! La France, dont le sol est rouvert des ruines de l'aristocratie, avait emprunté les bases fondamentales de sa constitution politique à l'Angleterre, que l'aristocratie possède et pénètre; et voilà que le même emprunt était fait à la France, où la bourgeoisie industrielle n'est rien ! Pour condamner l'œuvre de M. Martinez de la Rosa, ce double rapprochement suffit. Aussi le statut royal ne fut-il adopté qu'après avoir subi les plus rudes attaques. Une opposition non moins vive se déclara contre le décretqui organisait les milices. On reprocha au ministère espagnol d'avoir restreint aux communes de 700 feux le droit de posséder une milice ; on lui reprocha d'avoir fermé aux citoyens les plus pauvres les rangs de cette armée nationale, exclusion offensante pour le peuple, et qui semblait livrer la révolution sans défense au carlisme redoublant de vigueur et multipliant ses coups. Le reproche était juste, quoiqu'empreint d'exagération. Le gouvernement des tempêtes n'appartient pas à ceux qu'elles font pâlir. Les révolutions ne se sauvent que par l'emploi de toutes leurs ressources ; trop de circonspection les compromet, la défiance les perd. Quant aux accusations que M. Martinez de la Ilosa encourut pour avoir voulu mettre un frein à la licence des journaux, elles manquaient de bonne foi ou d'intelligence. La Liberté de La presse est la force dans la pai\ ; c'est, s'il est permis de s'exprimer ainsi, le mouvement des sociétés au repos, lai temps de guerre civile et au milieu du cime des factions années, la liberté absolue de la
pressées! le commence me ni de l'impuissance,
parce qu'elle est l'aliment de l'anarchie. Quoi qu'il en soit, les tendances qui révélaient les mesures prises par le ministère espagnol étaient évidemment de nature à
créer entre lui et le cabinet des Tuile] • • communauté d'intérêts de plus en plu étroite. Mais, quoique arni de- la l'rai M. Martinez de la Rosa ne pouvait la savoir
si près de lui sans prendre ombrage <]• force et sans redouter son ascendant. L'Angleterre, plus éloignée, l'attirait davant par cela seul qu'elle avait moins de prise l'indépendance espagnole. De là les relati qui devaient aboutir au traité de la quadruple alliance.
Oue, dans la querelle qui troublait le Portugal, le droit fût du côté de doua Maria on du côté de don Miguel, M. Martinez de I i Roza s'en inquiétait peu. Il ne haïssait, il n'avait juré de combattre énergiquement, dans le fils puîné de la moderne Agrippine, que le protecteur de don Carlos, sujet félon et prince rebelle. Mais c'en était assez pour qu'il prît, contre don Miguel, les mesures les plus vigoureuses. Ainsi, la politique de l'Espagne a l'égard du Portugal s'était subitement transformée. Favorisé par M. Zéa, don Miguel allait être poursuivi sans relâche par le nouveau ministre d'Espagne. Et il y eut cela d'étrange dans le soudain revirement qui venait de s'opérer, que les mêmes instruments servirent à l'accomplissement des desseins les plus contraires. M. Zéa- Bermudez avait rassemblé une armée espagnole qu'il se proposait de pousser contre don Miguel ; eteomme l'ambassadeur anglais l'y engageait avec insistance, à son tour il invoqua la coopération d'une armée anglaise. L'ambassadeur répondit que le cabinet de Saint-James se trouvait dans L'impossibilité de prendre une détermination aussi que son influence sur le parlement était trop combattue, son existence trop incertaine, pour qu'il risquât une telle partie, ci Eh 1> « dit M. Martine/, de la Rosa. que l'An « terre au moins nous fournisse de l'argent:
« car nos caisses BonJ vides. — Cela même, m répondit L'ambassadeur anglais, mon gi.u-
« verneinent le voudrait eu vain. • Bl< -
.M. Martine/, de la Rosa déclare abus que l'Espagne interviendra seule, mais quand elle voudra et comme elle voudra. La si-
LOUIS BLANC
tuation était pressante : l'ordre de franchir la frontière fut expédié à Rodil, et le marquis de Miraflores eut mission d'en instruire le cabinet de Saint-James.
Les Anglais étaient trop jaloux de leur séculaire et dévorant patronage sur le Portugal, pour souffrir que, sans eux, on mît la main dans les affaires de ce pays. De son côté, l'Espagne n'ignorait pas quelle force morale donnerait à son entreprise l'adhésion des Anglais, consacrée solennellement par un traité. Ce double intérêt fixa le point de départ d'une négociation diplomatique entre les deux Puissances, négociation dans laquelle fut naturellement admis l'envoyé extraordinaire de don Pedro, et qui aboutit à larédaction d'un traité dit de la triple alliance. Il y était stipulé : 1° que don Pedro emploierait tous les moyens en son pouvoir pour forcer l'infant don Carlos à se retirer des états du Portugal; 2° que Christine ayant reçu de graves et justes motifs de plainte contre l'infant don Miguel, par l'appui qu'il avait accordé au prétendant à la couronne d'Espagne, ferait entrer sur le territoire portugais un corps de troupes espagnoles dont le nombre serait déterminé plus tard, lesquelles seraient entretenues entièrement aux frais de l'Espagne, et rentreraient dans leurs foyers aussitôt après l'expulsion de don Miguel et don Carlos; 3° enfin, que l'Angleterre assurerait aux opérations le concours d'une force navale1.
Le caractère de ce traité était manifeste : l'Angleterre y conservait à l'égard du Portugal une attitude de protection dérivant d'une sorte de suzeraineté qu'elle n'avait garde de laisser prescrire; et l'Espagne y poursuivait dans cion Miguel, non pas l'usurpateur de la couronne du Portugal, mais L'allié de don (uirlos. On avait donc éludé les questions de légitimité et de constitution aussi soigneusement (jiie possible. Les négociateurs avaient même poussé la prévoyance jusqu'à stipuler, en faveur des deux infants, aussitôt après leur i etraitedes états qu'ils troublaient.