‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 74 sur 159 · ZOUAVE ET SPAHI · texte numérisé non relu

ZOUAVE ET SPAHI

teux. Vaincu de la veille, le parti républicain n'obtint dans le corps électoral qu'un petit nombre de suffrages. Le gouvernement, an contraire, cuirait en lice soutenu par L'éclat

de sa récente victoire : Lient pour lui tous les flatteurs du succès, race vile, partout très

nombreuse, mais qui se distingue dans les monarchies par l'effronterie de la basse-

Au reste, ce gouvernement, si fort en apparence, portait en lui des causes actives de dissolution. Et peut-être le lecteur nous saura-l-il gré de mettre au grand jour quelques s< -rues d'intérieur, bien propres à montrer tout ce que renferme de mesquin et de misérable la vie secrète des monarchies. Rien de plus triste et, souvent, rien de plus instructif que l'histoire de la puissance en déshabillé.

Dans le maréchal Soult, M. Guizot, d'accord en cela avec M. de Broglie, ne voyait qu'un soldat brutal, fier d'un renom que sa capacité ne justifiait pas, affectant un orgueil toujours mêlé de ruse, et grevant le budget outre mesure par les dispendieux caprices de son administration. De son côté, le maréchal Soult professait pour M. Guizot, M. de Broglie et les doctrinaires, le genre de dédain naturel à l'homme d'épée : il s'irritait de leur morgue, de leur talent surtout. Dans la lutte sourde, née de ces antipathies, M. Thiers avait été longtemps, non pas l'allié du maréchal, mais son défenseur officieux. Car M. Thiers, tout plein des souvenirs de riMiipire, ne put jamais se défendre d'un certain respect pour l'uniforme. Malheureusement, le maréchal Soult avait le goût des subalternes, il aimaità s'entourerdecourtisans obscurs. Et ceux-ci, pour se donner auprès de lui une importance, s'étudiaient à l'isoler dans le Conseil, en l'aigrissant contre tous ses collègues. Il en résulta, de sa pari, une défiance qui enveloppa bientôt -M. Thiers lui-même. Si bien qu'en peu de temps il se forma, dans le Cabinet, une sorte de ligne sous laquelle il était impossible que le maréchal ne succombât point tôt ou lard. Telles furent les véritables causes de sa chute : voici quelle en fut l'occasion.

Les esprits étaienl fort occupés aloi affaires d'Afrique '. Notre conquête s'j tralnait péniblement depuis Ih.'jo et m- s'y installait pas. Le courage des soldais s'y fatiguait à poursuivre, dans des expéditions sans nombre el sans fruit, des cavaliers rapides, maîtres de l'espace et gardiens insaisissables d'un sol brûlant. Il nous en contait beaucoup d'or, et le plus pur de ce sang généreux qui a toujours bouillonné dans les veines de la France. D'ardentes préocupations s'ensuivirent. On se demanda si le mal ne venait pas de la fréquence excessive des excursions, et, par conséquent, de la prédominance de l'esprit militaire en Afrique. On se demanda s'il ne serait pas bon, pour asseoir enfin notre conquête à AJger, d'y envoyer un gouverneurcivil duquel relèveraient les généraux. Cette opinion se fortifia, s'étendit, s'empara de la Chambre après avoir envahi la presse. Elle servait indirectement les vues ou, plutôt, les répugnances des doctrinaires, à l'égard de l'Afrique. « Alger, « disait M. de Broglie, est une loge à l'Opé- « ra. La France est assez riche assurément « pour avoir une loge à L'Opéra : mais celle- « là lui coûte trop cher. » Or, depuis que M. de Broglie était sorti du Conseil, ses dégoûts y étaient représentés par M. Guizot, son ami. Quant à M. Thiers, l'occupation de l'Afrique répondait à tous ses instincts de nationalité, elle caressait ce qu'il y avait en lui du viel orgueil impérial; mais sur les avantages d'un gouvernement civil. SOU esprit ilottail indécis. L'affaire est portée au Conseil. Le maréchal Soult croit voir l'armée insultée en sa personne; il résiste, el -^apercevant que sa résistance ne triomphera pcs. il la fait porter sur le choix du gouverneur.

MM. Thiers et Guisol avaient jeté les yeux sur M. Deea/.es, qui leur était recommandé par son importance politique, par B m expérience dans le maniement des hommes, par

1. Si non- n'avons pas encore parle il.1 nos expédi en Algérie, c'est parce qu'il nous a paru convenable, pour éviter la confusion des faits, de rejeter a la tin de l'on- L'histoire de la Front lepuu la conquête. A

bien, Mtte histoire tonne par sa nature un tableau tout à (ait a part.

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les services qu'il avait rendus, sous la Res lauration, à l'opposition des quinze ans, et aussi par ses embarras de fortune. Mais M. Decazes avait pour ennemi déclaré, dans la Chambre des pairs, M. de Sémonville, familier du maréchal Soult, qu'il dominait. M. de Sémonville détourna de M. Decazes, pour le diriger sur le duc de Bassano, le choix du ministre de la guerre. Qu'on juge de la surprise de MM. Thiers et Guizot lorsque le duc de Bassano leur fut proposé ! Aucune anthipathie personnelle ne les éloignait de ce personnage, mais sa capacité leur était plus que suspecte. Le maréchal insistant pour le duc de Bassano, ils insistèrent plus que jamais pour M. Decazes ; et le Conseil resta ouvertement divisé.

Le roi, qui ne voyait pas jour à faire tourner au profit de son gouvernement personnel un débat où le maréchal Soult était d'un côté, MM. Guizot et Thiers de l'autre, le roi, pour amortir la querelle, imagina de faire un voyage au château d'Eu, sa retraite de prédilection. Les noms de MM. Decazes et de Bassano cessèrent en effet d'être prononcés ; mais, si le conflit n'existait plus, l'aigreur survivait. Impatient de se débarrasser du ministre de la guerre, M. Guizot pressa M. Thiers de s'unir à lui dans ce but, lui représentant que le maréchal était, dans le Conseil, une cause permanente de division ; à la Chambre, un embarras. Et M. Thiers d'hésiter. « Un maréchal de France est aménager» disait-il d'un air pensif. Il consentit, néanmoins, à se prêter, au moins passivement, aux répugnances de son collègue ; et ce fut avecsonassentimentqueM.Guizotpartitpour le château d'Eu, où le roi l'avait devancé. Le roi tenait au maréchal Soult, d'abord parce qu'il le jugeait seul propre à appuyer fortement le trône sur l'armée. D'ailleurs, il s'agissait d'offenser un homme qui avait marqué dans la guerre, même à une époque où Napoléon rendait tout obscur autour de sa gloire; et Louis-Philippe avait coutume de dire en parlant du maréchal Soult : « Il me couvre. »

Par tous ces motifs, les démarches de

M. Guizot étaient hasardeuses. Le roi veut s'en expliquer avec M. Thiers; et, sur un courrier qu'on lui dépèche en toute hâte, le ministre de l'intérieur se rend auprès de son collègue et auprès du roi. La discussion fut longue; mais M. Thiers s'étant fait fort de décider le maréchal Gérard à entrer dans le Cabinet, si, préalablement, Je maréchal Soult en était exclu, le roi céda. Le président du Conseil fut donc censé avoir donné volontairement sa démission. M. de Sémonville fut châtié à son tour ; et les ministres vainqueurs trouvèrent plaisant de lui donner pour successeur dans la dignité de grand-référendaire de la Chambre des pairs ce même M. Decazes qu'avait retenu à Paris son imprudente inimitié.

Les journaux de l'Opposition s'épuisèrent en vaines conjectures sur les causes de la retraite du maréchal Soult, retraite dont on n'avait eu garde de livrer le secret aux commentaires de la malignité des partis. Interrogée par la polémique, la presse ministérielle motiva sans scrupule la démission du vieux guerrier sur le dépérissement de sa santé, résultat de ses fatigues. La vérité est qu'il fut renversé par ses collègues. Sa haine contre les doctrinaires s'en accrut ; et M. Thiers, sur lequel il avait un instant compté, lui étant devenu particulièrement odieux, des propos pleins de fiel témoignèrent de son ressentiment.

M. Thiers n'avait pas trop présumé de son influence sur le maréchal Gérard. Il finit par l'entraîner dans le Conseil, où l'attendait la place de son ancien compagnon d'armes. On était au 18 juillet 1834. Le maréchal Gérard ne se sentait aucun goût pour le pouvoir : il se décida par L'espoir d'honorer son passage aux affaires en faisant décréter une amnistie générale. M. Thiers lui laissa entrevoir que ses désirs à ce sujet pourraient être réalisés; mais aucun engagement positif no fut pris et il n'y eut pas de délai assigné. Or, ici commence une série de complications plus Curieuses encore et plus instructives que celles dont nous venons d'esquisser la physionomie.

On a vu de quelle manière, obéissant a une colère imbécile, le ministère avait été amené à charger la pairie de cet effrayant fardeau: le procès d'avril. Cette faute, une des plus grossières qu'on gouvernement ait jamais commises, éclatait déjà dans ses conséquences. Les tentatives faites en IH.'U sur divers points du royaume n'étant considérées que comme les épisodes d'un même complot, il avait fallu donner à l'accusation des proportions colossales. Il avait fallu, pour rassembler les matériaux du procès, déployer un faste d'inquisition vraiment sans exemples. On entassa, poursuites sur poursuites, arrestations sur arrestations. Deux mille personnes furent appréhendées, quatre mille témoins interrogés, dix-sept mille pièces mises sous les yeux des comissaires-instrucleurs !

Décréter l'amnistie en de telles ciiconstances, c'eût été faire acte tout à la fois de sagesse et de générosité. Aussi l'idée n'en fut pas plutôt émise qu'elle s'empara irrésistiblement de l'opinion. La presse y puisa son thème favori ; elle prit place dans les entretiens de salon; elle occupa les loisirs de l'atelier; si elle éveilla parmi les captifs quelques sentiments de fierté rebelle, d'autre part elle agita d'une douce espérance leurs enfants, leurs femmes et leurs mères; enfin, les amis les plus modérés du gouvernement crurent le moment venu pour lui de renoncer avec honneur à un procès impossible et de cacher dans l'éclat de sa clémence ce qu'avaient eu de téméraire les inspirations de sa haine.

Mais c'est la maladie des gouvernements faibles de se méprendre éternellement sur la nature et les caractères de la force. La force ! rien ne la prouve mieux que le pouvoir de se montrer dément avec impunité; et ceuxlà font de leur faiblesse un aveu bien humiliant, qui se déclarent hors d'état délie généreux sans péril.

Voilà ce que seul comprit, dans le Conseil, le maréchal Gérard; et, chose singulière! son principal adversaire ne fut pas M. Guizot, ce fut Ai. Thiers. M. Thiers était loin

d'être cruel, pourtant; et il avait as-.-/, de largeur dans l'esprit pour savoir qo'en fait de répressions violentes, tout ce qui n'est pas absolument nécessaire est nuisible. .Mais il s'était abandonné aui entraînements d'un amour-propre qui ne Fui pas exempl d'enfantillage. Parce que la presse demandait l'amnistie avec hauteur, parée que les républicains en danger dédaignaient fièrement de la demander, il s'était persuadé qu'il y auraitàl'accordermanque d'énergie, manque de courage; et quoiqu'il n'aimât point a courir après l'impopularité, à la façon de M. Guizot, c'est-à-dire fastueusement et avec l'affectation du dédain, il s'oublia, cette fois, jusqu'à savourer plus complaisammenl que M. Guizot lui même, les jouissances de l'impopularité bravée. Le roi, d'ailleurs, repoussait l'amnistie. Or, comme il était convenable que, dans une question aussi délicate, le roi s'etfa<;àt le plus possible. M. Thiers se plaisait à « le couvrir. »

Le maréchal Gérard, de son côté, avait noblement lié son existence ministérielli l'adoption de l'amnistie, et les encourag mentsnelui manquaient pas. 11 s'était forme depuis peu, à la Chambre, au sein de la majorité, une petite ligue de prétendants, connu sous le nom de tiers-parti, et qu'on aurait mieux fait de nommer parti de l'intrigue. Ennemi de la gauche par ses idées, et des ministres par son ambition, le tiersparti s'usait à faire sournoisement la guerre aux portefeuilles. Il poussa le maréchal Gérard à tenir bon, convaincu que diviser le Cabinet c'était le dissoudre.

L'allure des journaux tut en général plus franche; et le maréchal Gérard, soutenu par la presse, compta au nombre île ses partisans les plus résolus le ConstittUÙmnely feuille qui exprimait les sentiments d'une portion notable de la bourgeoisie. Directeur du Corn tutionnel, M. de Saint-Albin y publia, sur la mesure eu discussion, une lettre vive, chaleureuse, qu'il signa, et qui tranchait avec

le ton ordinaire, de la polémique. Il cita i

belles paroles d'un empereur romain: « .le u ne voudrais pas qu'on me crût tant d'en-

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« nemis. » Il rappela en quels termes le Vieux Cordelier avait protesté contre le Vœ Victis révolutionnaire; et il évoquait, pour la bénir, la mémoire de Camille Desmoulins, s'écriant à deux pas de l'échafaud, et au risque d'y monter pour avoir voulu l'abattre: « Instituons un comité de clémence.»

Cependant, le maréchal Gérard se lassait et s'indignait d'une résistance à laquelle il ne s'était pas attendu. A bout de patience, il fit rédigersous ses yeux, par M. Linguet, une note ayant pour but d'amener le Conseil à se prononcer. Les avantages de l'amnistie étaient développés dans cette note avec un sens profond, et le maréchal Gérard y ouvrait son âme tout entière. Il n'hésitât pas à y déclarer qu'il échangerait volontiers contre l'honneur d'avoir consolé tant de pauvres mères, une partie du renom guerrier qu'il avait acquis sur les champs de bataille, au prix de son sang. La note se terminait par le récit d'une anecdote caractéristique et touchante. Après la victoire de Marengo, Bonaparte demandant à ses officiers à quelles causes ils attribuaient ses succès, les uns parièrent de son habileté dans la direction des affaires du dedans , les autres de ses batailles gagnées; mais lui : « Tout m'a « réussi, répliqua-t-il, parce que je suis « pour tout le monde une vivante amnistie. »

La leçon était frappante et les circonstances la rendaient solennelle. Car enfin, l'amnistie n'était-elle pas impérieusement commandée, même par cette politique qui se fait gloire d'être sans entrailles? Y avaitil prudence à remuer les cendres de la guerre civile, à faire discuter devant le peuple attentif la révolte du pauvre contre le riche, à indiquer de quelle sorte on ébranle la fidélité militaire, à souffler sur tant de haines mal éteintes? Et quelle folie de conduire la foule dans cette rue Transnonain toute remplie d'assassinats, devant ce fatal et trop célèbre numéro 12?

Inutiles considérations ! On voulait paraître fort; on tremblait de se montrer pusillanime. Et puis, s'il faut tout dire, on enviait au président du Conseil l'honneur

d'avoir fait prévaloir un système que l'opinion n'attribuait qu'à lui seul. L'amnistie décrétée, les amis du maréchal n'auraientils pas crié partout: «. M. Gérard l'emporte « enfin ; il a vaincu ses collègues, il a vaincu «le roi!» Là se trouve, pour quiconque sait le cœur humain, la véritable cause, la cause philosophique du rejet de l'amnistie. Car, quant aux raisons par lesquelles on la combattit, rien de moins sérieux. On osa prétendre que, au point de vue de la constitution, le roi ne pouvait pas faire, avant la condamnation, ce qu'il pouvait faire après par l'usage du droit de grâce; argutie qui ne méritait pas d'être réfutée ! chicane de procureur opposée à des vues d'homme d'état! On fit semblant de craindre l'indignation de la magistrature souveraine, si on lui arrachait ses justiciables ; de la garde nationale, si on dérobait à ses rancunes ceux qui avaient troublé son repos; sophisme qui calomniait- la France ! L"es motifs réels, on eut soin de les taire : nous les avons exposés. Le projet d'amnistie fut donc repoussé définitivement, et le maréchal Gérard sortit du ministère.

Cette retraite ouvrant la brèche aux ambitieux, les plus pressés coururent à l'assaut du pouvoir; et les antichambres du château, les couloirs du Palais-Bourbon, les bureaux des ministères, les salons politiques, devinrent autant de foyers d'intrigues. Le tiersparti était en émoi. Déjà les subalternes dressaient de nouvelles listes, et composaient le ministère de leur désir. Plus circonspects, les chefs faisaient effort pour se défendre d'une impatience cynique; mais ils jouissaient du mouvement dont ils étaient le centre, et, avec toute la joie de l'orgueil venue, MM. Dupin aine, Passy, Sauzet, se laissaient porter par le Ilot de tant d'agitations diverses. Alors se produisirent, sur la dernière adresse votée par la Chambre, des commentaires ayant pour résultat inévitable et prévu, d'offenser les ministres, de les piquer an jeu, de pousser leur orgueil à quelque éclat téméraire, et de jeter des nuages sur l'appui qu'ils devaient désormais

attendre de la majorité. L'adresse avait parlé de réconciliation des partis devenue désirable : n'était-ce pas crier aux ministres que lcurpolitiqne avait été follement cruelle .'

L'adresse avait recommandé à la Couronne le choix d? agents éclairés et fidèles: nul doute qu'il n'y eût là une allusion blessante! L'adresse avait manifesté l'espoir que lu budget serait ramené à de moins Funestes proportions : comment ne pas deviner la pensée de blâme cachée au fond de cette leçon d'économie? Ces discours échaull'ent les esprits, enflamment les ambitions, et tout semble se préparer pour un changement.

Les ministres ne s'émurent pas. Dans l'enivrement où les avaient plongés leurs victoires récentes, ils souriaient des prétentions du tiers-parti et de sa turbulente faiblesse. Ils se persuadaient volontiers qu'une fois au pouvoir, le tiers-parti fléchirait sous un aussi lourd fardeau et ne tarderait pas à tomber au bruit de la risée publique. Telle était même à cet égard leur conviction, qu'ils résolurent d'abandonner momentanément leurs portefeuilles. « Qu'on prenne nos rivaux à l'essai, se disaient-ils ; labourgeoisie, conviée au spectacle de leur impuissance, n'en sentira que mieux ce qu'ils valent, et combien est légitime notre droit à la conduire. D'ailleurs, l'opposition de ces hommes nous fatigue, elle nous harcelle de plus en plus; elle finirait par nous créer des obstacles sérieux. Iléduisons-la au silence par une retraite qui, mettant au grand jour l'infériorité de nos adversaires, ne servira qu'à nous faire rentrer au pouvoir d'une manière triomphale. »

Ce projet devait plaire à .M. Guizot, dont il remuait l'âme dédaigneuse. M. Thiers, de son côté, soupirail après quelques jours de repos. Car il so lassait aisément ilu pouvoir, précisément parce qu'il était dans sa nature

de L'exercer avec beaucoup d'ardeur. Le Cabinet allait donc se dissoudre. Mais, parmi les ministres, il y en avait un qui n'entrait pas dans le plan de ses collègues : c'était M. Persil, garde-des-sceaux. ministre de la veille : il lui coûtait de faire, après une

carrière m courte et itu un espoir incertain, lr sacrifice de son ambition. Aussi m H tance fui elle opiniâtre, et lorsque ses collègues offrirent leur démission, il s ■ entre lui et .M. Thiers, en présence du roi, un débat d'une violence extrême.

La crise ministérielle, comme il arrive souvent, se traîna pendant plusieurs jours de péripéties en péripéties. Bien que le ministère, ainsi que nous venons de le dire, couvât avec complaisance l'idée de couvrir le tiers-parti de ridicule en lui faisant place, on essaya diverses combinaisons en vue du maintien du Cabinet, Mais à qui en coufiei la direction? C'était là, sans contredit, la plus grande des difficultés. M. Thiers était trop jeune, à cette époque, il était trop nouveau dans les affaires pour qu'on songeât à l'élever à la présidence du Conseil. M. Guizot, à cause de son importance et de son âge, aurait pu prétendre à cette jdignité ; mais il était doctrinaire. Or, quoique cette qualification n'eût pas de vrai sens politique , quoiqu'elle exprimât une manière d'èlre plutôt qu'une manière de penser, il s'y attachait je ne sais quelle vernis d'impopularité tout à fait indélébile. Aussi n'était-il question de la présidence, ni pour M. Guizot, ni pour M. 'I hiers. Et dès lors quel parti prendre? Ils ne saluaient dans personne la supériorité du talent, ils n'auraient accepté que celle du nom : il fallait donc trouver un personnage a la suite duquel ils pussent marcher sans trop sacrifier leur orgueil. Mais le maréchal Gérard retirait, le maréchal Soult venait île tomber smis leurs coups, M. île Drojjie était odieux au roi : que faire7 Restait M. Mol,-. On conçut un moment Pespbir de l'attirer, et on parla de lui donner le portefeuille des affaires

étrangères. Nouvel embarras! Ce portefeuille, M. de Rign] ne l'a\ait accepté provisoirement qm' pour laisse!- entrouverte devant M. de Broglie la porte du Conseil. C'eût été

rendre impossible pour bien longtemps le retour de M. de Broglie que de faire occuper par M. Mole le département des relations

extérieures. M. (iui/.ot n'y pouvait consentir.

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Au surplus, lui-même, pendant ce temps, il était comme un point de mire pour les ambitieux du parlement et pour les familiers du château. Tous ils avaient entouré M. Thiers, et tantôt l'irritant par des rapports infidèles, tantôt le flattant à l'excès pour éveiller en lui la jalousie, tous ils le pressaient de rompre avec les doctrinaires. Quel autre moyen avait-il d'asseoir inébranlablement sa fortune politique? Et quel faux point d'honneur le poussait à subordonner sa destinée à l'ambition de quelques hommes gonflés de leur propre mérite et chargés de haines? Tel était, surtout, le langage des courtisans, habiles à servir les secrètes pensées du roi. Car le roi désirait avec passion l'affaiblissement du Cabinet. M. Guizot et M. Thiers, en s'unissant, faisaient trop complètement contre-poids à la volonté royale. On voulait les diviser, les subjuguer l'un par l'autre ; et le roi comprenait qu'il ne gouvernerait à l'aise que le jour où, entre les hommes les plus influents et les plus capables, le dissentiment serait devenu assez profond pour lui fournir des ministères de rechange. Il serait peu digne de l'histoire d'entrer dans le détail de toutes les manœuvres ténébreuses employées au triomphe du système de la Cour. Ce que nous venons d'en rapporter suffit pour montrer par quelle pente inévitable le régime représentatif arrivait à n'être plus qu'une plate comédie.

M. Thiers, comme on le verra, finit par être dupe de ces manèges ; mais, dans l'occasion dont il s'agit, on lui doit cette justice qu'il y sut échapper. Il alla même, dans sa résistance, beaucoup plus loin qu'on no croyait; et de son union avec M. Guizot, résulta la combinaison que voici :

M. Thiers, on l'a vu, n'avait repoussé l'amnistie que pour ne pas jouer, à l'égard de l'opinion et du maréchal Gérard, le rôle de vaincu. Il pensa qu'il n'y aurait aucun inconvénient à rappeler le maréchal dans le Conseil en cédant sur la question d'amnistie, si d'une part on couvrait ce qu'il y avait de pusillanime dans une telle concession par une mesure qui bravât les partis, et si, d'au-

tre part, on modifiait les formes et le mode de l'amnistie accordée, demanière à ce qu'elle ne passât plus pour l'œuvre exclusive du maréchal et ne pût devenir pour lui une matière à triomphes. Pour atteindre ce double but, M. Thiers avait imaginé : 1° défaire entrer M. de Broglie dans le Cabinet; 2° de faire émaner de la Chambre, au lieu de la faire émaner du roi, l'amnistie tant désirée.

Ce n'est pas que la présence du duc de Broglie dans ie Conseil n'inspirât à M. Thiers une secrète inquiétude; mais il y voyait, et un défi à l'opinion, et une force contre le roi. M. Guizot et lui s'accordèrent donc pour faire tenir au maréchal Gérard, qui était alors à la campagne, une note portant en substance :

« L'amnistie sera accordée par une loi. — La composition du ministère sera celle-ci : le maréchal Gérard, à la guerre; M. Guizot, h Y instruction publique ; M. Thiers, à Vintérieur;M. de Rigny, àfamarme/M. Humann, aux finances ; M. Persil, à la justice ; M. Duchâtelet, au commerce. — M. de Broglie consent à être présidé par le maréchal Gérard. — Le roi éprouve pour M. de Broglie la plus grande répugnance : on la fera céder. »

Le maréchal Gérard refusa de se prêter à une combinaison dont il devinait bien le sens caché ; mais elle allait se heurter à un obstacle bien plus sérieux encore. Lorsqu'on en vint à exposer au roi le plan convenu, son mécontentement fit explosion. L'amnistie et M. de Broglie, c'était trop de moitié.

MM. Guizot et Thiers insistent; le mot démission est prononcé. Alors, d'une voix dont il ne savait pas gouverner l'émotion : « Eh bien, soit, Messieurs, dit le roi, j'aviserai. » Et le Cabinet se trouva dissous.

Quelques heures après, les ministres sortants se réunissaientà table cbezM. de Rigny, où l'on eût dit qu'ils s'étaient rendus pour fêter leurretraite. Confiant dans sa jeunesse, dans son talent, dans sa fortune, dans le besoin qu'on aurait tôt ou tard des ressources variées de son esprit, M. Thiers était tout entier à la joie de se sentir délivre d'une situation épineuse. M. Guizot, lui aussi, avait

HISTOIHK l)K DIX ANS

M. Thiera chez le duc d'Orléans, [Pa .. •.'.)

la ligure épanouie, Incapable qu'il était de laisser percer le regret du pouvoir, à supposer qu'il en Fût atteint. Remplis du sentiment de leur supériorité, 1rs ministres sortants n'imaginaient pas qu'il fût possible de les remplacer, et ils jouissaient intérieurement des embarras qui allaient assaillir la royauté. Les heures du repas B'éooulèrent en joyeux propos, d'où la politique était bannie. Une joie décente, mais ironique au tond, rayonnait dans les discours, dans les regards do

tous les convives. Seul, M. Persil était siU-ncieux et sombre. En sortant, il s'ouvrit à .M. Thiers de la surprise que lui causait une conduite qui semblait narguer le monarque. Bientôt, par lui, — ce fut, dll moins, l'opinion de ses collègues, — la BCène du iliner s'ébruita au château, et, suivant l'usage, le récit, en passant de bouche eu bouche, s'altéra, se grossit, fut envenimé jusqu'à devenir, pour la famille royale, le sujet d'une indignation bruyante. A son tour, H. de Ixiguv

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ouvrit son cœur à un ressentiment profond; et ayant rencontré M. Persil aux Tuileries, il affecta de lui tourner le dos d'une manière injurieuse. Les choses en étaient venues au point qu'un duel s'en serait suivi peut-être, si on ne se fût empressé d'étouffer la querelle.

Pour la formation d'un nouveau Cabinet, le roi s'adressa naturellement à M. Persil. Le goût de M. Persil pour le pouvoir et son dévoûment personnel pour Louis-Philippe lui interdisaient toute hésitation. Il courut pendant la nuit chez M. Dupin aîné. Celui-ci refusa d'entrer dans un ministère évidemment appelé à jouer une partie incertaine, mais pressé par M. Persil d'aider le roi de ses conseils, il prit l'almanach royal, parcourut des yeux la liste des pairs et celle des députés, marqua quelques noms... Ce fut là l'origine burlesque àuministère des trois jours.

Le lendemain, pour enchaîner au Cabinet nouveau M. Dupin aîné, on offrit à son frère, M. Charles Dupin, le portefeuille de la marine. M. Passy, désigné pour le portefeuille des finances, était à Gisors. Sur la prière de M. Persil, M. Teste partit pour Gisors, d'où il ramena M. Passy dans la nuit du 9 au 10 novembre. M. Passy ne témoignait nulle envie d'entrer au pouvoir; mais le garde des sceaux en fit valoir à ses yeux l'urgence en termes si énergiques et si vifs, qu'il se sentit ébranlé. Il désira, toutefois, conférer de cette acceptation périlleuse avec M. Calmon son ami. On se rendit, en conséquence, chez M. Calmon, et de là chez M. Dupin aîné, qui, à la vue de M. Passy, s'écria en se jetant presque à son cou : « Eh bien, vous ac- « ceptez? On ne dira pas, maintenant, que « nous sommes des hermaphrodites! » Mot qui révèle la véritable nature des sentiments que toutes ces agitations frivoles mettaient en jeu!

Ce fut le 10 novembre (1834) que les ordonnances furent envoyées au Moniteur. On y lisait : « « Président du Conseil et ministre de V intérieur i le duc de Bassano; ministre des affaires étrangères , M. Bresson; ministre des finances, M. Passy; ministre de la nmrine.

M. Charles Dupin; ministre de la guerre et, par intérim, des affaires étrangères, le lieutenant-général Bernard; ministre du commerce et, par intérim, de X instruction publique, M. Teste. » M. Persil conservait le portefeuille de la justice et des cultes.

On se ferait malaisément une idée de la satisfaction que le roi ressentit après cet enfantement bizarre. Il allait donc tout à la fois jouir de l'éclat des vieilles royautés et de leur puissance! 11 était donc parvenu à briser les liens dans lesquels l'avait tenu garotté cette insolente maxime le roi règne et ne gouverne pas! C'était sa victoire d'Auslerlitz, à lui. Malheureusement, l'opinion publique abrégea pour la Cour les douceurs du triomphe. Le Moniteur n'eut pas plutôt fait connaître les noms des nouveaux ministres, qu'on en'.eiiditretentirpartoutcomme un immense écla,t de rire. Bien que le Cabinet du 1 0 novembre renfermât des hommes d'un mérite incontestable, la moquerie fut universelle, la moquerie fut sans pitié.

Dès le second jour, un émissaire était envoyé par le duc d'Orléans à M. Thiers, qu'on priait avec instance de se rendre au château. Il hésita, craignant qu'on ne le soupçonnât de vouloir rentrer au ministère par une intrigue. Pressé, il cède. Le duc d'Orléans l'attendait avec impatience. Il lui demande s'il ne consentirait pas à se charger de la formation d'un ministère, et, sur sa réponse négative, s'il n'aurait pas, dans tous les cas, pour agréable de voir le roi. M. Thiers commençait à s'expliquer sur les inconvénients d'une pareille entrevu»' dans île pareilles circonstances, lorsque le duc d'Orléans L'interrompit en lui montrant du doigt une porte qui s'ouvrait. Le roi parut. Il avait le sourire sur les lèvres, et s'avançant d'un air divers M. Thiers : « Eh bien! lui dit-il, me « voilà battu, mais avec de bien méchants « soldats, il faut en convenir. Oh! quels « hommes ! »

Et, en effet, les nouveaux ministres venaient de lâcher pied devant la risée publique; les uns par crainte du ridicule et par conviction de leur impuissance ; les au-

HISTOIIU- DE DIX AXS

très, el M. l'assy à leur tête, par dégoût des

honneurs serviles auxquels on prétendait les condamner.

Invité à reprendre son portefeuille, M. Thiers ne voulut consentir à rien sans s'être entendu aver M. Guizot. Le maréchal Céranl désirant rester en dehors des affaires, on n'avait pas eu à remettre sur le tapis lu question de l'amnistie. Quant à M. de J>roglie, l'imposer au roi eût été bien dur. Le dévoûment du maréchal Mortier trancha toutes les difficultés, llumnie de cœur, mais d'une incapacité parlementaire sur laquelle il ne se faisait pas illusion, il accepta la présidence du Conseil, qu'on lui ollrait comme rôle de parade. Il fut un moment question d'éliminer M. Persil, qui avait, aux yeux de ses" collègues, le triple tort d'avoir fait cause commune contre eux avec le roi, de s'être beaucoup agité pour la formation du ministère de trois jours, et d'y avoir accepté luimême une place. La vengeance était facile : ou v renonça; et l'amiral Duperré, avant été appelé au département de la marine, le ministère se trouva reconstitué. Celui du 10 novembre n'avait fait que traverser la chambre du Conseil. Il devait rester dans l'histoire sous le nom de ministère de trois jours. Mais ce n'était pas assez pour MM. Thiers et Guizot d'avoir vaincu le roi, il leur plut de faire consacrer solennellement par la Chambre leur victoire. Interpellés sur les causes de la dernière crise, ils échappèrent par le vague de leur rhétorique au danger de mettre en discussion la majesté royale; mais, en dépit des ell'orts du tiers-parti, en dépit d'un discours où M. Sauzet les accusa hautement d'insulter à la couronne en soumettant les choix du roi au contrôle et à l'approbation du parlement, ils obtinrent de la majorité un ordre du jour pleinement approbatif. De sorte que, par eux, la Chambre mettait en quelque sorte le pied sur la plus précieuse des prérogatives royales!

Ainsi se révélaient, après quatre ans de règne, les mille impossibilités du régime constitutionnel. Efforts de la royauté pour asservir les ministres en les divisant, coali-

tion des ministres pour mettre obstacle au gouvernement personnel, ligue de tous les ambitieux subalternes du parlement en vue de quelques portefeuilles a conquérir, lutte obstinée (h; la Couronne contre la Chambre

et delà Chambre contre la Couronne

l'anarchie éclatait partout, elle éclatait son, toutes les forme-,. Anarchie ridicule si on ne la considère que dans ses manifestations • sodiques, mais qui, étudié.- dans ses caui

Mortier, duc de T révise. (1768-1S

fournit les plus graves sujets de méditation à L'homme d'État et au philosophe! Comment, en effet, un ministère absorbé par de telles intrigues, par de telles misères, auraitil eu la volonté ou le loisir de chercher au désordre social d'autro remèdes que la mitraillade et L'incendie? Impuissant ;\ prévenir, par l'emploi de procédés scient iliques. la révolte des intérêts, le Soulèvement des passions, il fallait bien qu'il eût recours à des

procédés sauvages; el il était, hélas! dans la

nature des choses que Les lisibles scènes qui

se jouaient aux Toileries, eussent pour corollaires les égorgements de la rue Transno-

nain et les assassinats du Faubourg de Vais.'

LOUIS BLANC

Essai de terrorisme monarchique.

Etat des prisons. — Scènes de violence. — Procès d'Armand Carrel devant la Chambre des Pairs.

Pour lever le voile sur les intrigues de Cour, nous avons un moment interrompu le récit des actes violents auxquels la dévastation de Lyon avait ouvert carrière. Il faut reprendre au point où nous l'avons laissé, ce fatal récit.

Depuis le mois d'avril, Lyon était au régime de la terreur. Le pouvoir y avait abandonné à ses agents les plus vils le soin de déshonorer sa victoire. La police y régnait. Quand un gouvernement triomphe et paraît tout-puissant, les âmes dégradées courent à l'envi s'atteler à son char. Alors il arrive que ceux-là mêmes qui, le voyant chanceler, étaient prêts à se déclarer ses ennemis, deviennent tout-à-coup ses complaisants, les adulateurs de sa force, et se font, avec un emportement féroce, les ministres de ses vengeances. Cet appui de la bassesse ne manqua pas au parti des victorieux. D'un autre côté, l'esprit militaire venait de recevoir, sur les ruines fumantes de Lyon, une impulsion désastreuse. Parmi les officiers, quelques-uns gémissaient à l'écart de la rigueur du devoir accompli et fuyaient avec noblesse l'occasion de réveiller des souvenirs lamentables ; mais d'autres, épuisant le succès par leur insolence, menaçaient de leur épée les écrivains de l'Opposition, traitaient les vaincus de bandits, se pavanaient sur les places publiques et dans les rues, le front haut, l'œil ardent et la bouche pleine d'orgueilleux délis. Il est vrai que, pour entretenir l'animosité du soldat, rien n'était épargné. Lapolice descendità desmanœuvres sans nom. Souvent, des coups de fusil reten- Lirentdans le silence des nuits; souvent, des

tentatives furent faites pour désarmer des sentinelles. Et, le lendemain, les organes du pouvoir ne manquaient pas de dire que c'étaient là les dernières et sauvages convulsions de la révolte aux abois. Heureusement, la Providence ne permit point que jusqu'au bout la calomnie décidât de la moralité des partis. Un soir, en se défendant contre un inconnu qui s'était élancé sur lui pour le désarmer, un factionnaire perça l'agresseur de sa baïonnette. L'inconnu fut emporté sanglant. C'était le même à qui Lagrange avait sauvé la vie sur la place des Cordeliers ; c'était le misérable qui avait vendu son sauveur; c'était Corteys, agent de police !

Du reste, l'essai de terrorisme monarchique commencé à Lyon s'était étendu à la France entière, ha. commission des neuf se montrait implacable. Liberté individuelle, inviolabilité du foyer domestique, tout était foulé aux pieds. Malheur au citoyen dont la maison avait été désignée! En son absence, à quelque heure que ce fût, et sur les plus frivoles indices, sa demeure était envahie par des nuées d'agents. Enfoncer les portes, briser les serrures, forcer les meubles, fouiller dans les papiers de famille, livrer à l'impure curiosité d'espions grossiers les plus naïfs épanchements de la pensée et les doux secrets du cœur, tout cela n'était qu'un jeu. A Lyon, à Rouen, à Niort, dans le département de Siiùne-et-Loire, les visites domiciliaires se firent avec un Easte incroyable de violence et d'oppression. A Paris, cm avait signalé à la polio»1 la maison d'un citoyen nommé Pichonnier. Lui absent, des sergents de ville

accourent, et Ton procède aux perquisitions les plus minutieuses. En 66 moment, un ami de la maison, M. Mugner, se présente. On l'interroge. Il répond qu'il est venu rendre visite à son ami. On redouble de questions, et comme il hésite étonné, on se jette sur lui et on le traîne en prison. Il y resta au secret pendant plusieurs jours, en attendant qu'on voulût bien reconnaître son innocence. Il avait une femme et deux enfanls que son travail nourrissait !

Il serait trop long de citer tous les faits du même genre que nous avons recueillis. Jamais l'arbitraire n'avait à ce point multiplié ses coups. Et que dire du mode suivi pour les arrestations et les translations? Victimes de conjectures vraies ou fausses, les malheureux contre qui la commission des neuf lançait la foudre de ses mandats, étaient aussitôt dirigés sur Paris, la chaîne au cou; et il y en eut qui, plongés dans des cachots, sur une paille humide et infecte, s'y virent condamnés au supplice de coucher cote à cote avec des voleurs et des assassins. Arrêté à Lyon pour avoir dit que jamais il ne tournerait ses armes contre les hommes du peuple, un soldat du 57e fut traînéjusqu'à Périgueux, attaché à la queue d'un cheval. Un membre de la Société des Droits de l'Homme, M. Poujol, était au lit où le retenaient, depuis quelque temps, des souffrances cruelles, lorsque les agents chargés de son arrestation se présentèrent. « Je ne réponds pas de la vie de « mon malade pendant le transport à la prison, » s'écria le médecin saisi d'effroi. Efforts inutiles! M. Poujol fut conduit à la prison de lloanne, étendu sur un brancard.

On juge de ce que devait être, au plus fort d'une telle réaction et de ses emportements, le régime des prisons. Un détenu politique, vaincu par l'excès de ses maux, se laissa mourir de faim. Un autre fut tué d'un coup de fusil par un factionnaire, au moment où il s'aprochait des barreaux de sa fenêtre, pour lire une lettre qu'il venait de recevoir de sa famille. Quinze jours d'emprisonnement, c'est à cela que se réduisit la punition du meurtrier! Encore si le glaive qui les

menaçait n'était pai resté si longtemps - [tendu sur l;i tète dei prisonniers! Mais de quelle amertume ne devait pu être gonflé le cœur de ceux qui, certains d'être reconnuinnocents quand le jour de la justice te lèverait pour eux, étaient réduits, en attendant, à souffrir toutes les tortures de la plus longue détention préventive qui fùL jamais! Et combien aisément l'amertume devait s.- .banger en désespoir chez ceux qui, uniques soutiens de leur famille, pensaient, du fond de leurs cachots, à un vieux père malade, à une femme exténuée de travail et de veilles, à de pauvres enfants privés de pain! Il faut que nous citions ici une lettre qu'écrivait à M. Pasquier, en septembre 1834. un malheureux ouvrier nommé Durdan. Elle est digne assurément d'avoir une place dans l'histoire ; c'est un chef-d'œuvre d'éloquence vraie et d'indignation contenue :

« Monsieur le biron, depuis six semaines, je VOUS a ai écrit deux lettres auxquelles vous n'avez pas re- « pondu... II y a cinq mois que je suis en prison, comte me prévenu de complot; je n'ai pas besoin de vous « dire qu'il n'y a pas de charges contre moi : vous le a savez bien. Avant mon arrestation, ma femme et a mes enfants vivaient de mon travail. Depuis que je a suis en prison, ils manquent de tout. Ils sonttom- <t bés rapidement dans la misère la plus profonde, « parce que mes économies sont bien peu de chose, a parce que la femme d'un ouvrier, qui a trois eu- « fants à soigner, ne peut pas gagner môme du pain. « Mais tout cela ne regarde pas la Cour des pairs et « la touche peu. Je le savais bien et j'attendais sans « me plaindre. Il y a six semaines, deu\ de mes sa- « fants furent attaqués de la petite vérole. Ma femme, a épuisée par les privations et les fatigues, fui bienoc tôt hors d'état de les soigner, et tomba malade aua près d'eux. Plongés dans le dénuement le plus « affreux, ils n'avaient pas un seul appui. Je vont « écrivis alors. Je vous demandai à Bortir une demi- « journée pour leur assurer quelque* a pour leur trouver au moins un protecteur parmi « mes amis.'.. Vous ne me répondîtes même pas. nue a. pouvaient tous taire à \ous, M. le baron, le ii a poir d'un ouvrier, la misère et la ruine de sa famille!

i Bt-ce que ces gens-là doivent avoir îles aflecl

^ des l'ainilles'.' Le -27 juillet, mon tils mourut; et la

* malheureuse mère, sans SCCOOrs, sans conseils. a. ignorant les formalités I remplir, l'ut trois jours

* sans pouvoir le l'aire enterrer. Je restai une semaine Bans recevoir de nouvelles, el ma position devint

LOUIS BLANC

« intolérable quand je sus que les menus objets du « ménage avaient été vendus à mesure des besoins. « Je vous écrivis de nouveau. Je vous demandais en- « core à sortir pour vendre mon métier, ma commode « et mon lit : c'est tout ce qui me reste pour empê-

* cber ma femme et mes filles de mourir de faim. A c cette seconde lettre vous n'avez pas répondu plus « qu'à la première. En voici une troisième. Je l'ai « faite aussi modérée que possible. Vous devez vous « apercevoir que je n'ai pas dit tout ce que j'ai sur t le cœur. Je ne voudrais pas vous indisposer contre

* moi, monsieur le baron, surtout au moment où je «■ vous demande une faveur. Je vous demande à sor- « tir quelques heures, non pas sur parole, vous ne « croyez pas à ces choses-là, mais escorté de gendarme mes, pour assurer un toit et du pain à ce qui me « reste de ma famille. Je ne sais ce que vous décide- « rez, monsieur le baron, mais je sais que rien ne

* pourra changer les sentiments que je vous ai « voués.

« Sainte-Pélagie. Septembre 1834.

« Dl'rdan, ouvrier passementier. »

Dans une société régie par des institutions philosophiques, nul cloute que l'emploi de geôlier ne dût être honoré à l'égal des fonctions les plus respectables, et qu'on ne dût appeler à le remplir des hommes d'un noble caractère et d'une vertu éprouvée. Car, quels trésors de modération, de dignité, de fermelé calme et de tolérance n'exige pas l'exercice d'une fonction qui consiste à veiller suides esprits chagrins ou ulcérés, et à contenir dans de justes bornes le regret de la liberté perdue? Mais dans la société, telle que l'avait faite le gouvernement de la bourgeoisie, la peine n'était pas seulement une affaire de sécurité, c'était une affaire de vengeance. Aussi n'employait-on, en général, au service des prisons, que des êtres durs, sans éducation, sans pitié, accoutumés à ne voir dans un prisonnier qu'un ennemi, et mettant volontiers leur amour-propre à outrer la haine.

Nous devons, toutefois, à la vérité de reconnaître que ce ne fut guère que pendant les premiers jours de la réaction qu'on parut se plaire à appesantir sur les détenus politiques de Sainte-Pélagie le fardeau de la captivité. L'ordre qui condamnait les plus compromis à l'effroyable supplice du secret, une fois levé, le séjour de la prison devint poin-

tons fort tolérable. Le directeur de Sainte- Pélagie, M. Prat, était un homme qui semblait tenir en réserve pour les prisonniersordinaires tout ce qu'il y avait en lui de finesse, de sévérité, et qui ne manquait, à l'égard des prisonniers politiques, ni de laisser-aller ni d'indulgence. On l'effrayait aisément en lui montrant l'émeute en perspective ; car l'appel aux baïonnettes lui répugnait. D'ailleurs, il subissait l'ascendant de certains détenus; et M. Armand Marras t, entr'autres, avait prissur lui un empire dont rien n'égalait le spirituel et plaisant despotisme. M. Gisquet lui-même, quoique préfet de police, n'était pas sans adoucir, quand l'occasion s'en présentait, le sort des détenus. Ceux d'entre eux qui avaient besoin, pour des atfaires urgentes, de quelques heures de liberté, obtinrent de lui, plus d'une fois, la permission de sortir sans escorte ; et toutes les lettres adressées à des personnages considérables ne restèrent pas sans réponse, comme celle que nous avons citée plus haut.

Malheureusement, la modération des agents supérieurs disparaissait souvent, pour ne laisser place qu'à la brutalité des subalternes, et les prisonniers étaient alors victimes des traitements les plus odieux. Souvent aussi; pour des fautes très légères, on infligeait aux prisonniers des punitions vraiment barbares. Onze jeunes gens, dont le plus âgé n'avait pas encore atteint sa vingtième année, furent un jour transférés de laprison de Sainte-Pélagie à celle delaForce. pour avoir violé la défense qui leur interdisait le chant dans la cour (ht bâtiment neuf. Or, comme leurs camarades le firent remarquer dans une lettre rendue publique, jeter ces enfants dans une école de crime et de prostitution, c'était leur donner pour compagnons de chambrée des assassins, des voleurs, des êtres immondes; c'était les exposer à des propositions infâmes, presque toujours appuyées par la violence.

Un second ordre de transfèrement donné vers la lin du mois de septembre provoqua des scènes révoltantes. Quelques prisonniers ayant été réintégrés de la Force à Sainte-

l'élagie, leur retour avait excité dans cette dernière prison une joie mêlée de turbulence.

On s'était promené bras dessus brafl dessous «•m chantant la Marseillaise; le soir venu, on «avait allumé dans chaque cour des poignées

■de paille et on s'était mis à danser autour des feux; enfin, l'agitation continuant lu lendemain, on avait forcé les deux guichets <] ii î , de la cour du milieu, conduisent dans celle de la dette et dans celle du bâtiment neuf. Un tel désordre pouvait être réprimé; niais, outre qu'il ne s'y mêlait aucune idée de révolte, l'autorité semblait s'y être associée elle-même en accordant, la veille, aux prisonniers le droit de rester libres jusqu'à dix heures du soir, et en décidant, sur leur demande, que, pendant la nuit, les portes des corridors resteraient fermées. Quel fut donc rétonnement des détenus lorsque réunis, le matin, dans la cour du milieu où ils se promenaient paisiblement, ils entendirent tout à coup un cri d'alerte, et aperçurent des officiers de police, des sergents de ville et des gardes municipaux qui venaient se ranger en bataille devant eux! La résistance eut-elle été possible, personne n'y songeait. Mais cette apparition de baïonnettesne faisait qu'annoncer l'ordre de transfèrement et la présence de l'inspecteur Olivier Dufresne. En vain M. Guinard essaya-t-il de demander, au nom de ses camarades, quelques explications. L'ordre fatal ne tarda pas à être donné et devint le signal de brutalités inouïes. Seul en face des exécuteurs de la police, chaque prisonnier est arraché de sa cellule, meurtri de coups, précipité dans les escaliers, et poussé dans la cour à coups de crosse et de bâton. Indigné, M. Guinard avait déclaré qu'il n'ouvrirait sa porte qu'au directeur : la porte est enfoncée. Plusieurs agents de ville fondent sur le prisonnier en éoumant de rage. Protégé par sa vigueur et son intrépidité, il résiste longtemps; niais enfin, accablé par le nombre, il est terrassé, chargé de liens et porté dans

un fiacre qui l'attendait au sortir de la prison. Parmi ses compagnons, les uns sont saisis par les cheveux, les autres poursuivis

a la baïonnette, route la prison retentit de

ce cri : A r.i^-.is-m : M. Landolphe était retenu au lit, depuis deux mois, par une maladie grave. Ou l'arrache de sou lit et on le force à traverser la cour, pale, décharné, les vêtements eu lambeaux, le sang lui sortant des narines et de la bouche. A cette vue, le compagnon de captivité de M. Landolphe et son médecin, M. Berrier-Fontaine, court au commissaire Lenoir : <c Monsieur, voulez- « vous donc vous rendre responsable d'un « assassinat? Landolphe n'est pas en état de « supporter le transfert. Moi, médecin, je « vous le déclare. » M. Landolphe n'eu fut pas moins transféré, et M. Ijerrier-Fonlaiiie eut le même sort, pour avoir voulu protéger son malade.

Il était impossible que de pareilles scènes demeurassent ensevelies dans l'ombre des prisons. Livrées à la publicité, dans toute l'horreur de leurs détails, elles ajoutaient à la fermentation des esprits, donnaient lieu à des commentaires enflammés, quelquefois à des exagérations systématiques; et tous les partis apprenaient ainsi à devenir implacables. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner qu'à cette époque le langage de la presse républicaine se soit emporté jusqu'à l'invective.

Un coup d'état avait, après les événements d'avril, supprimé le journal la Tribune ^ et le National avait été en butte, depuis, à des persécutions sans nombre. Quatre de ses gérants, parmi lesquels Armand Carre! , s'étaient vus successivement frappes dans leur liberté. Et cependant, loin de faiblir, le National prenait une attitude plus menaçante de jour en jour. Le lu décembre 1834 n publiait, au sujet de la compétence de la Cour des pairs. L'article suivant :

a II j aurait un beau chapitre a taire sur les raisons qui détalent déterminer l'incompétence de la Chambre îles paire à regard des prévenus d avril.

raisons seraient tirées surtout du ressentiment présume que doit nourrir contre l'opinion à laquelle

appartiennent les prévenue d'avril, tous homm -

juillet, une Chambre «lue la résolution de juiL traitée elle-même en prévenue ; qu'elle a dépouillée

LOUIS BLANC

de son hérédité, privée de ses plus importantes prérogatives; qu'elle a traduite à la barre de la démocratie; qu'elle eu a renvoyée à demi-convaincue de complicité avec la Restauration, et qu'elle fait trembler tous les jours encore en lui redemandant le maréchal Ney, juridiquement assassiné par ses émigrés, ses hommes de Gand, et ses renégats de la révolution, parvenus de l'ordre militaire et civil. »

« Non, aux yeux de l'éternelle justice, aux yeux de la postérité, aa témoignage de leur propre conscience, les vieux sénateurs de Bonaparte, ses maréchaux tarés, les procureurs-généraux, les ennoblis de la Restauration, ses trois ou quatre générations de ministres tombés sous la haine et le mépris public et couverts de notre sang, tout cela rajeuni de quelques notabilités jetées là parla royauté du 7 août, à la condition de n'y jamais parler que pour approuver ; tout cet ensemble de servilités d'origines si diverses n'est pas compétent à prononcer sur la culpabilité d'hommes accusés d'avoir voulu forcer les conséquences de la révolution de juillet. Tel n'a pas été le sentiment de la commission de la Chambre des pairs chargée de présenter le rapport dont nous avons déjà publié plusieurs extraits plus étonnants les uns que les autres. Le chapitre par lequel nous allons terminer nos citations a pour objet d'établir la compétence de la Chambre. On attribue ce travail à M. Portalis, ancien ministre de la résistance sous Charles X. Nous demanderons permission à M. Portalis d'en rougir pour lui. {Suit l 'extrait du rapport.)

<s. On pense bien que nous ne pouvons pas laisser passer ce ramas d'hérésies constitutionnelles, de violations de tous les principes de droit criminel admis chez les peuples civilisés, ces sophismes niais, ces vieilleries de justice prévùtale, ces âneries de Bridoison, conseiller de chambre étoilée, sans les accabler de l'inexprimable dégoût que tous les cœurs honnêtes, que tous les esprits éclairés éprouveront à une telle lecture. Il n'est pas besoin d'indiquer l'objection de sens commuu, de vérité, de pudeur qui naît à chaque phrase de celte indigne rapsodie. Mais l'étendue de ce document qui caractérise si bien l'abjecte apostasie appelée pompeusement à la tribune législative système de résistance, nous oblige à renvoyer nos observations à un prochain numéro. Nous ne disons ici que notre impression première, et nous la mettrons de côté pour introduire dans la plus pénible, la plus irritante des réfutations, le calme qu'il ne faut jamais perdre, même en face de la plus basse iniquité. »

Cet article était injurieux à l'excès et sortait même par là des habitudes littéraires du National. La Chambre des pairs s'en offensa, et, sur la proposition de M. Philippe de Ségur, vainoment repoussée par MM. Du-

bouchage, de Lanjuinais, Pontécoulant, et Exeelmans, elle traduisit le journal à sa barre, dans la personne du gérant, M. Rouen. M. Rouen ayant aussitôt demandé à être assisté dans sa défense par Armand Carrel, alors prisonnier, l'autorisation qu'il réclamait lui fut accordée ; et, le 15 décembre, ils parurent l'un et l'autre devant la Chambre des pairs.

M. Rouen ne prononça que quelques paroles, pleines, d'ailleurs, de modération et de noblesse. Puis Armand Carrel se leva. Sa physionomie trahissait tout ce qu'il y avait d'émotion dans ses pensées, et sa contenance exprimait une sorte d'urbanité virile et légèrement dédaigneuse. Il commença en ces termes : « Je ne sais, Messieurs les « pairs, si vous vous étonnez d'être nos « juges; nous nous demandons, quant à « nous, par quel renversement de principes, « par quelle suite de changements inaperçus

« nous sommes devenus vos justiciables

« Qu'il soit resté dans un coin obscur du « code de la presse, sans que personne s'en « doutât, l'attribution si tentante pour les « deux Chambres de se faire justice elles- « mêmes des écarts d'une discussion libre, « nous ne le nions pas. Oui, cela est écrit, « comme sont écrites quarante mille lois de « vengeance par lesquelles les partis se sont « décimés les uns les autres pendant vingt « ans, et qu'on n'a pas cru devoir nommé- « ment abolir, parce qu'on pensait qu'elles « n'oseraient plus affronter les regards d'une « nation policée et libre. Nous ne pouvons « reprocher qu'à nous-mêmes, hommes de la « révolution de juillet, l'oubli qui a laissé <c aux pouvoirs nouveaux de telles armes. « Nous apprenons à nos dépens que la li- « berté ne se défend pas par les mœurs de « la paix et par l'opinion publique, si avancée « qu'elle soit; mais par la clarté, la force, la « parfaite harmonie des garanties qu'on a « su obtenir avant de déposer les armes.

« La révolution de juillet a été fort louée « de son extrême mansuétude, et ce n'est « pas nous qui l'en blâmerons; car si nous « lui avons imprimé l'audace au moment

Cliaquf prisonnier est meurtri de c >upa, l'air.- 7.~>t, col. 1.)

« de la lutte, nous lui avons aussi prêché « L'humanité. Mais la postérité lui reprochera « son incroyable ingénuité de confiance. A « peine était-elle sauvée de la baïonnette

« des Suisses, qu'elle tombait dans la mé- « salliance qui L'étouffé aujourd'hui. Nous « avons eu notre part dans ces taules du « courage inexpérimenté el nous en portons « la peine. C'est que la Restauration ce « nous avait formés qu'à la haine, et la

nature demi-théocratique de ses moyens d'oppression nous avait confinés dans les redites de l'incrédulité vollairienne. C'était presque la toute notre éducation libérale ; nous avions «les haines plébéiennes i philosophiques, presque point d'opinions politiques arrêtées ; nous savions comment on peut reconquérir la liberté perdue,

cous ne savions pas asseï comment on se

préserve de la perdre de nouveau : aussi

LOUIS BLANC

« ne nous reste-t-il de nos conquêtes de <( juillet qu'un emblème, le drapeau trico- « lore, qu'un mot, la souveraineté nationale, « et un immortel exemple à nous rappeler « pour ne désespérer jamais d'une grande « et sainte cause.

« Imprudents et jeunes que nous étions « le lendemain de la victoire! Nous avions « les yeux fixés devant nous, et nous ne « songions pas à garantir notre point de « départ; nous nous avancions à la con- « quête de réformes nouvelles, nous nous a précipitions à la conquête d'un avenir « glorieux et inconnu, et lorsqu'on nous « signalait les doctrines et les hommes de « la Restauration sortant de la boue san- « glante dans laquelle nous les avions ense- « velis et se reformant en bataillons sur nos « derrières, nous haussions les épaules de « pitié. Quand on nous montrait les archives « de police, le grimoire procédurier des « vieux parlements, les décrets du comité « de salut public et d'inquisition impériale, ■■< sur lesquels travaillaient jour et nuit les « légistes du nouvel ordre de choses ; quand « on nous disait : Il y a dans cette montagne «■ de paperasses de quoi étoulfer toutes les « libertés du genre humain, tous les droits « de la pensée, toutes les généreuses inspi- « rations du cœur, nous n'avions qu'une « réponse, réponse juste d'abord, mais de- « venue triviale à force d'avoir été démentie u par les faits, nous disions : Ils n'oseront « pas!.... le peuple n'a pas donné sa dé- « mission; l'opinion publique est éveillée; « la révolution de juillet n'est pas si an- « cienne : ils n'oseront pas!....

« Us ont osé! car le génie praticien est « assuré de corrompre tout ce qu'il louche, « de découvrir, quand il lui plaît, contre « chaque droit du pays, un droit du gou- « vernement plus ancien et plus impres- « criptible. C'est ainsi que nous avons vu « l'état de siège dans Paris, les écrivains « politiques livrés à la juridiction des ser- « gents d'infanterie, la liberté individuelle « adjugée aux caprices du dernier des agents » de la force publique, la sainteté du do-

« micile universellement violée d'abord, » puis ensanglantée, le secret des corres- « pondances devenu la matière première du « réquisitoire, l'association, le principe « d'union, de mutuelle protection entre « tous les citoyens d'une même classe ou « d'une même opinion politique, devenu « crime de haute trahison contre l'Etat; « c'est ainsi que nous nous sommes vus « nous-mêmes dépouillés de nos droits « d'écrivains et de citoyens, frappés dans « notre liberté et dans notre fortune, pour « avoir voulu conserver l'existence du jource nal d'où partit le premier appel en faveur « delà dynastie d'Orléans.... (j'en demande « pardon pour mon compte à la liberté et à

« mon pays) »

Passant aux injures récentes dont la Chambre des pairs entendait tirer vengeance, Armand Carrel rappela que déjà en février 1830, un de ses anciens collaborateurs, M. Mignct, n'avait pas- craint de dire de la pairie qu'elle était « la retraite des députés « émérites, le prix de toutes les complaisances, « l'hôpital de tous les blessés au pouvoir. » Il citait ensuite ces paroles par lesquelles un autre de ses anciens collaborateurs au NationafM. Thiers, avait flétri la Chambre des pairs en 1830 : « MM. les pairs n'ont évident- « moit d'autre soin que d'observer la fortune, «.pour voir de quel côté elle se décidera à « passe/-... Il faut de la vigueur arec tous ces « poltrons.» Suivant l'orateur, la violence de ces attaques, émanées de M. Mignet, maintenant conseiller d'Etat, et de M. Thiers. maintenant ministre, n'avait jamais été. depuis, dépassée. « Pour nous, ajouta-t-il. nous n'a- « vous pas cherché les occasions de renou- « vêler ces hostilités qu'on nous reproche « aujourd'hui comme systématiques. Ces « occasions, on nous les a données à souhait, « en s'obslinant à maintenir les hypocrites « douleurs du21 janvier, à rejeter les droits « des militaires des cent-jours, à repousser « la loi du divorce, deux fois inutilement « votée par la Chambre élective, et, ce qui a « paru le comble du mauvais vouloir, en « opposant une inébranlable lin de non-re-

« ccvoir à la révision du procès du maréchal « Ney. » A ce nom, une légère agitation se manifeste dans rassemblée. Le public dis tribunes redouble d'attention. Chacun reste comme en suspens. « Ici je m'arrête, continue « Armand Garrel, par respect pour une glo- « rieuse et lamentable mémoire. Je n'ai pas « mission de dire s'il était plus facile de lé- « galiser la sentence de mort que la révision « d'une procédure inique. Les temps ont pro- « nonce. Aujourd'hui le juge a plus besoin de « réhabilitation que la victime.... » Le président, debout et alarmé : « Défenseur, vous « parlez devant la Chambre des pairs. Vos ex- « pressions, prenez-y garde, pourraient être « considérées comme une offense. » Alors, avec un admirable accent de fierté, de courage, de reproche, d'indignation : « Si « parmi les pairs qui ont voté la mort du « maréchal Ney, dit Armand Garrel, si parmi « les pairs qui siègent dans cette enceinte, « il en est un qui se trouve blessé de mes « paroles, qu'il fasse une proposition contre « moi, qu'il me dénonce à cette barre, j'y « comparaîtrai. Je serai fier d'être le pre- « mier homme de la génération de 1830 qui « viendra protester ici, au nom de la France « indignée, contre cet abominable assas- <( sinat. » Les auditeurs s'étaient levés, dans les tribunes, saisis d'un transport d'enthousiasme ; les pairs étaient consternés. « Dé- « fenseur, s'écrie M. Pasquier, je vous « retire la parole. » Mais, au moment même, d'une voix sortie des plus intimes profondeurs de l'âme, le général Excelmans s'écrie, à son tour : « Je partage l'opinion du dé- « fenseur. Oui, la condamnation du maré- « chai Ney a été un assassinat juridique. .le « le dis, moi ! » Des applaudissements répétés se font entendre. La séance est suspendue. Un trouble inexprimable domine les juges de 1815. L'ombre de Michel Ney était

dans la salle! Armand Carrel avait repri parole an milieu de l'anxiété générale. Mais le nom terrible revenait à chaque instanl sur ses lèvres. Interrompti encore une foii par lr président, ildil : « .le considère la défense « comme impossible. »

M. Rouen ayant été déclaré coupable à la

Duc Pasquier. (17(37-1802.)

majorité de 138 contre 15, les pairs allaient voler sur l'application de la peine. Pour toute faveur, M. Armand Carrel demanda à la Chambre d'appliquer à M. Rouen le minimum de la peine et de réserver, m elle voulait être sévère, toute sa sévérité pour le journal. Tue condamnation à dix mille francs d'amende <'t à deux ans de prison, telle fut la réponse île la pairie, jugeant dans sa propre cause.

De tous le- faits importants et déplorables qui avaient marqué l'année 1834, celui-là fut le dernier.

LOUIS BLANC

Le ministère du 11 octobre sourdement miné; intrigues de Cour. — Signification de la brochure Rœderer. — Politique de M. Duvergier de Hauranne et de ses amis; vices de cette politique. — Secrètes menées pour rétablissement du gouvernement personnel. — Embarras ministériels. — Le parti parlementaire pousse M. de Broglie à la présidence; résistance de M. Thiers. — Reconstitution du Cabinet du 11 octobre sous la présidence de M. de Broglie. — Désappointement de la Cour. — Le traité des ^5 millions remis sur le tapis. — Message insolent du président Jackson. — M. Serrurier est rappelé. — Dépêches ministérielles combattues par une mission secrète. — Attitude du Congrès américain. — Débats relatifs au traité. — Il est voté par les deux Chambres.

En votant l'ordre du jour motivé, la Chambre avaitvoulu affermirpour longtemps le ministère du 11 octobre. Et, pourtant, l'année 1835 commençait à peine, que déjà ce ministère menaçaitruine. La majorité qui l'avait si énergiquement soutenu était travaillée par de sourdes menées. Le tiers-parti comptait dans ses rangs des hommes qui. comme MM. Sauzet et Passy ne manquaient ni de talentni de consistance. Or cette ligue, dont M. Dupin aîné était l'âme, s'agitait en tous sens, complotait dans le demi-jour des couloirs, brouillait les affaires, harcelait le Cabinet par de continuelles taquineries et tenait l'Opposition en haleine par l'appui flottant qu'elle prêtait à ses attaques.

Mais ce qui compromettait le plus l'existence du ministère, c'était la haine que lui avait jurée le Château. On y trouvait impertinente à l'excès la prétention de gouverner affichée par MM. Thiers et Guizot. Il fallait donc que le roi se résignât à un rôle d'automate ; qu'il consentît à parader pour le compte de quelques meneurs! Il fallait que, laissantrevivre la tradition des rois fainéants, il couvât, pour ainsi dire, sous sa majesté endormie l'ambition des modernes maires du palais ! Le roi, dans ses ministres, devait avoir des serviteurs, non des maîtres. Si, au lieu d'appartenir à la royauté, les ministres appartenaient àla majorité parlementaire, à quoi bon la royauté? La souveraineté passait alors dans la Chambre. C'était la

république, plus un mensonge et une liste civile de douze millions !

Une brochure de M. Rœderer, publiée sur ces entrefaites, vint mettre à nu les pensées delà Cour. Selon M. Rœderer, un ministère parlementaire était une hérésie; le roi, aux termes de la Charte, ayant le droit de choisir ses ministres, sa volonté devait être la leur: le roi était le président-né du Conseil, son seul président effectif et légitime.

La brochure de M. Rœderer avait été lue au château, chez madame Adélaïde, au milieu des plus vifs témoignages d'enthousiasme. Elle ne reçut pas le même accueil du public. Les répnblicains se faisant juges du camp, se préparèrent, le sourire sur les lèvres, à assister à un combat qui révélait si clairement l'absurdité du régime constitutionnel ; les partisans de la fameuse maxime le mi règne et ne gouverne pas se répandirent en plaintes amères. M. Fonfrède, que le roi n'avait pas encore gagné en lui accordant l'honneur de correspondre directement avec lui, M. Fonfrède attaqua La brochure Rœderer avec une verdeur de style peu commune; la Chambre, enfin, s'émut profondément de l'atteinte dont on osait menacer sa prérogative.

Aux avant-postes du parti parlementaire marchait M. Duvergier de Hauranne, homme remarquable par une grande netteté d'idées, un penchant marqué pour la lutte, une éloquence substantielle, et une finesse d'esprit

qu'ennoblissait l'élévation de son cœur. Né dans une famille qui avait donné l'abbé de Saint-Cyran au jansénisme, M. Duvergier de Hauranne avait des qualités qui rappelaient parfaitement son origine. Ennemi des gens de Cour, l'indépendance des vieux parlements à l'égard de la Couronne, et leur dédain à l'égard du peuple, revivaient en lui également. Du reste, il s'obstinait plus que personne dans des illusions vraiment étranges. II aurait désiré que la France constitutionnelle se posât devant l'étranger dans une attitude courageuse sans provocation, prudente sans faiblesse ; et ii ne s'apercevait pas qu'un gouvernement ne saurait faire acte de puissance à l'extérieur, lorsque, partagé au-dedans entre deux forces rivales, il il en est réduit à s'user rien que pour vivre victime d'une oscillation sans fin! Il aurait désiré, précisément pour obvier aux inconvénients de ce dualisme, source intarissable d'anarchie, que la majorité des Chambres gouvernât par le moyen des ministres, à l'ombre d'une royauté au repos ; eï ii ne s'apercevait pas que demander à un roi de prendre sa majesté au rabais, c'est lui demander l'impossible.

Entre le parti parlementaire et le parti de la Cour, le débat était celui-ci :

Le premier disait, avec M. Duvergier de Ilauranne : « Puisque les ministres ne saute raient gouverner sans majorité parlemente taire, les ministres que nous voulons, la « royauté les doit vouloir. Sans cela, que « serait la Chambre ? Une machine à voter « les impôts. » — Et le second s'écriait, avec M. Hci'derer : « Quoi! le roi nommerait les « ministres, lorsqu'on réalité ce serait par « la Chambre qu'ils seraient choisis et do- « minés? Mais, à ce compte, que serait la « royauté? Une machine à signer des ordon- « nances, une grille? »

Les deux partis avaient raison l'un contro l'autre. Tous deux ils avaient toit aux yeux delà raison; et celte lutte même prouvait jusqu'à quel point le régime constitutionnel est vicieux. Tout gouvernemenl qui n'est pas fondé sur le principe de l'unité, est condamné

à vivre dans l'anarchie et à mourir dans la corruption. Or, l'unité par la monarchie avait cessé d'être possible le jour où s'était produit le régime des assemblées électives et permanentes; lejouroii Ion avait isolé le ti en lui retirant le nécessaire appui i l'une aristocratie territoriale ; le jour où l'héridité de la couronne n'avait plus été maintenue que comme un fait exceptionnel, toute hérédité politique ayant été proscrite, même elle qui faisait la force de la pairie. L'unité par la monarchie avait cessé d'être possible le jour où la bourgeoisie était venue hériter des dépouilles du régime féodal. Et, à dater de cette époque, il n'y avait eu logiquement et régulièrement de possible que l'unité par le parlement, c'est-à-dire par la république.1

Pour peu qu'on y réfléchisse, on verra que, par essence et par intérêt, la bourgeoisie française aurait dû être républicaine. Il était tout simple, en efl'et, que, maîtresse absolue de l'ordre social par ses richesses, son activité intellectuelle et son industrie, elle cherchât à dominer souverainement, dans l'ordre politique, par des représentants tirés de son sein. Qu'elle eût concentré dans ses mains

1. Eu faisant l'homme, Dieu u'a pas entendu qu'il tut permis au bras de contrôler les décisions de la tét.>. La tête veut, le bras exécute. Comment conçoit -oo que l'homme pût agir, si, lorsque la tète veut nue chose, le braa en voulait une autre? Voilà pourtant le régime constitutionnel I A moins que le roi n\ soit, selon i de Bonaparte, un cochon a V engrais, ce qu'un roi ne voudra jamais, s'il est intelligent, el ^t' qu'on ne voudra jamais pour lui, s'il est idiot. On cite toujours l'exemple de l'Angleterre, et l'on ne prend pas garde qu'en Angleterre la royauté peut vivre uniq mine

symbole, parce qu'en effet elle y exprim séance

héréditaire de la classe dominante, parce qu'elle •. bien réellement le symbole de la transmission du pouvoir politique en vertu du droit de naissan .Mai< tocratie en France ? I. 'hérédité du pouvoir politique ; formellement condamnée, qu'on n'a ; roura

d'une pairie héréditaire. Qu'on nous dise doue comment la

royauté pourrait vivre uniquement comme

un pays ou ce qu'elle set appelée i exprimer n'existe i

\ as ne saurions trop insister sur an point de Mie que nous avons émis au commencement du troisième volume de cet ouvrage, et que août

terre, malgré les apparences, il y a unité dans le pou et c'est ce qui l'ait sa force. En Angleterre, la cliamhr communes, celle des lords et la royauté ne ond,

que trois manifestations diverses d'une puissance unique: [a puissance de l'aristocratie: 01 sont tk.

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