‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 75 sur 159 · RS · texte numérisé non relu

RS

LOUIS BLANC

la puissance élective pour se préserver du débordement des passions populaires, c'était là certainement un calcul concevable, quoiqu'entachéd'égoïsme et d'injustice. Mais comment fut-elle amenée d'une part à se dessaisir de son autorité politique, au profit d'un roi? Quels motifs la poussèrent à placer en face d'un principe électif, fondement de sa puissance, un principe opposé, rival, ennemi : le principe héréditaire ? Par quelle inconséquence mystérieuse en vint-elle, après avoir renversé l'édifice aristocratique, à en reconstruire le sommet, qui est la royauté, de manière à s'en faire à elle-même un abri? Je ne crois pas que, parmi les contradictions nombreuses qui marquent l'histoire de l'esprit humain, on en puisse citer une qui ait été plus éclatante. Une bourgeoisie monarchique est un non-sens.

Et voilà précisément pourquoi les publicistes de la bourgeoisie française avaient imaginé le procédé qu'ils formulèrent en ces termes : le roi règne et ne gouverne pas. De sorte qu'ils auraient voulu la monarchie sans aucune des conditions de la monarchie ; de sorte qu'ils déclaraient la royauté nécessaire, pourvu qu'elle se maintînt à l'état de statue immobile dans sa niche; de sorte qu'ils admettaient dans le roi le chef de l'Etat, pourvu qu'il ne fût que le serviteur muet du parlement! Pitoyable illusion ! Que peuvent contre la force des choses, des procédés de sophiste et des artifices de rhéteur? Le moment approchait où la bourgeoisie, qui avait désiré un roi pour esclave, en aurait un pour mailre.

M. Duvergïer de llauranne et ses amis le pressentirent bien; pour conjurer le danger, il aurait fallu qu'ils renonçassent à des fictions vaines, et ils n'eurent pas le courage d'avoir de la logique. Ils continuèrent donc à plaider la cause de la royauté, tout en cherchant des moyens de la contenir, de l'asservir. Provoqués par la brochure Rœderer, ils résolurent d'y répondre en fortifiant le Cabinet, et ils ne parlèrent plus que de faire rentrer le duc de Broglie au Conseil, entourant ainsi de leurs prédilections l'homme

que le roi aimait le moins et craignait le plus.

La rentrée du duc de Broglie aux affaires était, du reste, favorisée par la complète nullité du maréchal Mortier, qui n'était guère autre chose qu'un mannequin respecté. L'interpellait-on, à la Chambre? Il se dressait de toute la hauteur de sa taille gigantesque, promenait sur l'assemblée des regards pleins d'une anxiété douloureuse, ouvrait la bouche, et ne pouvait que balbutier. Il y avait là, pour le Cabinet, une cause de défaveur et presque de ridicule. Le maréchal Mortier le sentait lui-même. Brave soldat et homme d'honneur, sa dignité en souffrait cruellement, et il était bien décidé à ne pas pousser plus loin le sacrifice arraché, en novembre, à son zèle monarchique.

Ainsi privé de chef, le ministère allait à l'aventure, d'autant que M. Thiers et M. liuizot s'abstenaient également de surveiller l'ensemble, contenus" qu'ils étaient, l'un à l'égard de l'autre, par une rivalité prompte à s'émouvoir.

Sur ces entrefaites, la Russie adressa au Cabinet des Tuileries des réclamations pécuniaires entièrement dénuées de fondement.

Repousser, à ce sujet, toute négociation eût été peu diplomatique: on consentit à négocier, sauf à ne pas plier sous d'injustes exigences. Mais l'affaire ne tarda pas à être ébruitée; la presse opposante y chercha une occasion d'attaque et de scandale. Déjà fort excitée par les débats qu'avait soulevés la créance américaine, l'opinion prit feu; et M. Isambert annonça qu'il interpellerait les ministres.

La menace s'adressait particulièrement à M. de Rigny, ministre des affaires étrangères; Or, M. de Rigny n'était guère qu'un élégant introducteur de la diplomatie. Il figurait beaucoup mieux dans un salon qu'à la tribune. Et la question sur laquelle des explications allaient être demandées était assez. difficile à éclaircir. L'appui de M. Thiers, dont on connaissait le talent flexible, fut donc invoqué. Les éléments de l'affaire lui furent soumis par M. Desages, homme ins-

IIIST01KE DL DIX ANS

truil, appliqué, versé depuis longtemps dans la connaissance des choses diplomatiques, et qui avait, au ministère des relations extérieures , le gouvernement des bureaux.

M. Thiers n'eut garde de s'abstenir. Le portefeuille des affaires étrangères le tentait, sans qu'il eût encore osé se l'avouer à luimême; et Le roi, qui avait des vues que nous exposerons plus loin, le roi se plaisait à lui dire : « Au moins vous savez, vous, votre « carte do géographie. » Le fait est que, dans la discussion provoquée par les interpellations de M. Isambert, M. Thiers occupa la tribune avec beaucoup d'éclat, et soutint contre MM. Isambert et Odilon-Barrot une lutte où M. de Bigny ne parut que dans un rôle secondaire et une attitude embarrassée. Les débats n'amenèrent aucune décision. Seulement, ils venaient de révéler dans M. Thiers des aptitudes toutes nouvelles. Ses amis s'empressèrent d'enller son succès ; et M. de Bigny, que de tels éloges humiliaient, eu conçut un dépit qu'aigrissait en lui le sentiment de son insuflisance.

Les passions de parti et les circonstances semblaient donc concourir à poser la candidature du duc de Broglie. Mais elle était repoussée par le roi et par M. Thiers. Le roi ne pouvait supporter l'idée de trouver sans cesse en face de lui un personnage sans souplesse. M. Tliiers craignait la force que Al. de Broglie allait apporter à M. Guizot dans le Conseil, il craignait qu'à côté de ces deux hommes sa part d'influence ne devint trop petite. Il fallut essayer de diverses combinaisons. Des démarches furent faites auprès de M. Molé^ qui ne se crut pas en état d'affronter les rancunes qu'éveillerait son avènement. Des pourparlers eurent lieu, qui avaient pour but de faire accepter un portefeuille à M. de Montalivet, dont le roi prisait le dévoùment, d'une façon toute particulière; mais M. de Montalivet tremblait d'avoir à prendre place dans un Cabinet qui, n'ayant pas pour membres MM. Thiers et (iuizot, risquait de les avoir pour adversaires.

Au milieu détoutes ces tentatives, M. Tliiers montrait le plus parfait détachement du pou-

\oir. Accepter le dm- de Broglie pour •

lègue lui paraissait un inconvénient, un

péril; il s'y refusait. Mais il s'offrait de retirer, et il l'offrait avec une bonne s avec des dehors d'insouciance, dont la sincérité était suspecte .m roi. Les i boses traînaient en Longueur. 1.'' 20 février, Le maréchal Mortier avait donné sa démission de président du Conseil et de ministre de la guerre. Il était temps de prendre un parti. Afin de dissiper les ombrages de M. Thiei -. on lui proposa un portefeuille pour M. Mignet, son meilleur ami. C'était lui donner deux voix dans le Cabinet. Mais M. Mignel préféra le calme de sa vie littéraire aux orages de la politique. Et ce refus blessa le roi. Car, en présence du pouvoir olfert, c'est une supériorité que le dédain.

Pendant que tout cela se passait dans l'ombre qui protège d'ordinaire ces sortes d'intrigues, on se perdait, au dehors, en conjectures. Lacrise se prolongeant, la curiosité publique était devenue impérieuse; la pi. était aux écoutes ; la Chambre, échauffée par le tiers-parti, s'irritait d'un si long interrègne. Ce fut au milieu de celte agitation des esprits qu'arriva le II mars (i835), jour fixé poulies interpellations de M. de Sade, annom dès le 7. La séance fut très animée, très orageuse; mais les ministres, ainsi qu'on devait s'y attendre, éludèrent toute explication. Quelques paroles solennelles de MM. de Sade et Odilon-Barrot sur le discrédit dont des crises semblables frappaient Je régime constitutionnel, une vigoureuse sortie de M. Mauguin contre le mystère dont le pouvoir >'enveloppait, des allusions pleines de sel et de bon goût dirigées par M. Garuier-Pj .

contre le personnage auguste dont le uom

n'était prononce par personne, quoiqu'il fut dans la pensée de chacun, voilà tout ce que produisit la discussion.

Mais à l'accueil qui lui tut lait par la majorité, M. Thiers put juger du mécontentement qu'excitaient sesrefus. Dans la matinée, une nouvelle tentative essayée auprès de lui par MM. kGuizot et Duciiatel avait complètement échoue, et l'on b.àniuit généralement

LOUIS BLANC

cette obstination dont l'injure pesait sur un homme considérable. Car M. Thiers s'était donné bien de garde d'avouer le véritable motif de sa conduite. S'il se refusait à une combinaison dans laquelle sa place aurait été marquée à côté du duc de Broglie, c'était uniquement, disait-il, parce que M. de Broglie n'était populaire ni dans le pays ni dans les Chambres, et pouvait conséquemment créer au Cabinet qui accepterait sa présidence de trop nombreuses difficultés. Le prétexte était bien choisi, et l'impopularité de M. de Broglie incontestable. .

Il fallait un terme à une situation aussi singulière. M. Thiers était sorti de la séance du 11 mars, préoccupé, rêveur, et déjà ébranlé à demi. Le soir, les députés de la majorité se réunirent chez M. Fulchiron, et l'on y décida qu'on enverrait au ministre de l'intérieur une députation chargée de lui faire connaître que l'appui de la Chambre était acquis au duc de Broglie, devenu président du Conseil. Cette démarche mit fin à la crise. M. Thiers se rendit enfin; M. Delarue fut envoyé au maréchal Maison, ambassadeur en Russie, pour le rappeler, et lui offrir le portefeuille de la guerre, qu'on confia, par intérim, à M. de Rigny, dépossédé ; le Cabinet, à la veille de se dissoudre, se raffermit sous la présidence de M. de Broglie, au grand déplaisir du roi ; et la Cour, consternée, ne songea plus qu'aux moyens d'empoisonner les fruits d'une victoire qu'elle ne regardait pas comme définitive.

C'était, on s'en souvient, le rejet du traité des 25 millions qui avait fait sortir du Cabinet le duc de Broglie. Sa rentrée aux affaires tendait naturellement à remettre la question sur le tapis. Mais des circonstances funestes étaient venues compliquer singulièrement cotte question, si délicate par ellemême et si épineuse. Aussi bien il s'y associait, disait-on, d'ignobles manœuvres d'agiotage, et mille bruits en couraient dans le public.

Aussitôt après le rejet, le roi s'était hâté de faire savoir à M. Livingston, ministre

des Etats-Unis à Paris, que l Amérique ne devait pas considérer comme définitif le vote de la Chambre des députés ; que le traité serait présenté de nouveau, et que son acceptation ultérieure ne pouvait être mise en doute; que la bourgeoisie ne consentirait jamais, pour le vain plaisir de persister dans son refus, à courir les chances d'une guerre fatale au commerce ; que, quant à lui, roi des Français, il prenait, et en qualité de roi, et en qualité d'homme, l'engagement formel de mettre tout en œuvre pour obtenir la prompte exécution du traité. Un pareil langage était, pour M. Livingston, une indication très claire de la marche qu'il avait à suivre. Fort de l'assentiment personnel du roi, et convaincu, d'après ce qu'il entendait, que, pour avoir raison de la Chambre, il suffisait de L'effrayer, il en écrivit à son gouvernement et lui conseilla le langage de la menace.

Ainsi prévenu de l'attitude qu'il convenait de prendre, le président des Etats-L'nis n'avait pas manqué de se livrer à des emportements injurieux pour la France, et il avait adresé au congrès, le 1er décembre (1834) un message où il s'exprimait en ces termes :

« Puisque la France, en violation des engagements pris par son ministre qui réside ici, a tellement ajourné ses résolutions, qu'elles ne seront probablement pas connues assez à temps pour être communiquées à ce congrès, je demande qu'une loi soit adoptée, autorisant des représailles sur les propriétés françaises, pour le cas où, dans la plus procbaine session des Cbambres françaises, il ne serait pas voté de loi pour le paiement de la dette.. . Si le gouvernement français continuait à se refuser à uu acte dont la justice est reconnue, et s'il voyait dans uos représailles l'occasion d'hostilités contre les États- Unis, il ne ferait qu'ajouter la violence à L'injustice, et il s'exposerait à la juste censure des nations civilisées et au jugement du ciel. »

Jamais la nation française, illustre et respectée entre toutes les nations du monde, n'avait été traitée avec un tel excès d'infl lence. Le message du général Jackson ne fut pas plus tôt connu à Paris, qu'il y en-

Lecture de la brochure de M. Rœderer. Pag* 766, col. 2.

tlamma les esprits d'indignation etdeoolère. Quoi ! c'était la menace et l'insulte à la bouche, c'était presque l'épée à la main, qu'on osait demander à la Pranœ le paiement d'une dette dont la légitimité n'était pas démontrée ! Que le gouvernement américain eût oublié si vite à quels généreux auxiliaires l'Amérique avait dû jadis la conquête de son indépendance et L'établissement de sa nationalité, il y avait lieu de s'en éton-

ner; mais qu'on ajoutât la provocation à Fingratitude, et qu'on s'avisât de dous faire peur,

et qu'on en vint jusqu'à DOU8 assigner à bref

délai, cela était-il concevable? I.a plupart

des organes de L'opinion prirent feu, et l'on put croire un moment à L'imminence de la guerre.

Mais M. Living8ton n'avait été que trop bien éclairé par ses entretiens avec le roi. Au-dessus de la nation frémissante et toute

LOUIS BLANC

pleine du désir de venger la dignité nationale, il y avait des hommes dont l'âme appartenait à l'amour du gain. C'étaient les mêmes qui avaient fait refuser la Belgique, à cause des mines d'Anzin et des [draps d'Elbeuf ! Ils encombraient les avenues du pouvoir, ils formaient la majorité parlementaire, et ils allaient, une fois encore, courber l'honneur de la France sous le joug de leur égoïsme mercantile. On doit, néanmoins, reconnaître qu'un aussi honteux mouvement de peur et de recul n'emporta pas tous les membres de la majorité sans exception. Il y en eut qui, quoique approbateurs du traité, furent d'avis, avec M. Duvergier de Hauranne, que céder devant une menace serait une honte, une calamité publique. Malheureusement, leurs conseils se perdirent dans le tumulte des intérêts particuliers en émoi.

Quant aux ministres, partagés entre la crainte d'allumer la guerre et celle de laisser tomber trop bas le nom de la France, ils avaient pris le parti : 1° de demander de nouveau à la Chambre le crédit nécessaire au paiement de la dette américaine ; 2° de rappeler immédiatement M. Serrurier envoyé français aux Etats-Unis, et d'offrir ses passeports à M. Livingston, ministre américain à Paris. Les dépêches adressées à M. Serrurier se ressentirent de la double inquiétude qui assiégeait le ministère. Les termes en avaient été pesés avec une prudence minutieuse, et cependant ils n'étaient pas tout à fait dépourvus de fermeté. Le roi s'en alarma; le ministère refusa de fléchir. Et alors, s'il faut s'en rapporter au témoignage d'hommes graves, de personnages initiés, par leur position, aux plus secrets détails de la politique, il se passa des choses d'une nature étrange.

Sur le brick le à'Assas, qui portait en Amérique les dépêches du gouvernement français, un mystérieux émissaire s'embarqua. Il était chargé d'une mission particulière, indépendante des instructions ministérielles, et qui avait même pour but d'en détruire l'effet. On s'était bien gardé de

mettre M. Serrurier dans la confidence.

Aussi dut-il être extrêmement surpris de l'accueil fait par le gouvernement américain aux dépêches venues de France. Quelque émouvant que fût leur contenu, on les reçut avec une indifférence railleuse qui prouvait que, sous main, on venait d'être averti qu'il n'y avait pas à les prendre au sérieux. Et en effet, à dater de ce moment, les dispositions du gouvernement américain parurent notablement modifiées, comme s'il eût appris qu'il suffisait d'avoir fait étinceler de loin le glaive, et qu'il était bon de ne pas envenimer la querelle en poussant plus loin la menace.

Le congrès, sans désavouer les paroles du général Jackson, avait cru devoir attendre, pour s'y associer avec éclat, le résultat des efforts que ferait le roi des Français pour assurer la pleine et entière exécution du traité; et tel avait été, en propres termes le langage tenu dans le Sénat par M. Clav. président du comité diplomatique. Après l'arrivée du brick le à'Assas, et malgré la réception outrageante faite par la multitude aux officiers français, malgré la couleur hostile adoptée par la presse américaine, le général Jackson se montra beaucoup moins disposé à tirer l'épée du fourreau. Changement d'attitude qui fut officiellement révélé à la France par une note de M. Livingston, qu'approuva, au nom du président des Etats-Unis, M. Forsith, secrétaire d'Etat de l'Union pour les affaires étrangères !

Il ne restait plus qu'à obtenir de la Chambre un vote si laborieusement préparé. Depuis longtemps déjà les journaux discutaient les titres de la créance américaine. Et il n'était pas jusqu'à son origine qui n'eût soulevé d'ardents débats. Car elle remontait à une époque éloignée et se liait à des circonstances enveloppées de nuages. Ou sait que, par décrets lancés de Berlin et de Milan, Napoléon, en 1806 et 18(17. avait mis l'Angleterre au ban des Puissances maritimes, et frappé (le confiscation tout navire convaincu d'avoir été en relation avec le gouvernement, le territoire ou le commerce

britannique. Les Américains prétendaient avoir soulfert de l'application de ces décrets ; ils avaient réclamé une indemnité, et un traité signé, en 1831, par M. Horace Sébastiani, la leur avait accordée, en la fixant à la somme de 25 millions, qu'il s'agissait maintenant de faire voter à la Chambre.

La polémique fut très vive. Les partisans du traité faisaient observer que la demande des Américains était juste; qu'admise en principe par L'Empire, elle avait été éludée, mais non repoussée par la Restauration; qu'en se montrant fidèle à des engagements sacrés, la France de I8'i0 s'élèverait dans l'estime du monde ; qu'il n'y avait pas lieu à s'arrêter au langage hautain du général Jackson, ce langage ayant été désavoué par le congrès; que le traité de 1831 était un acte consommé, et que la nation française ne pouvait se dispenser de faire honneur à la signature de son roi ; que ce traité, d'ailleurs, n'était pas sans compensation, puisque les Américains s'engageaient, de leur enté à se libérer d'une somme de 1,500,000 fiancs réclamée parla France : et qu'ils consentaient à admettre nos vins dans les ports de l'Union, à droits réduits pendant dix ans ; qu'il y avait folie à perdre, pour une affaire d'argent, l'amitié d'un peuple généreux; que nos refus entraîneraient peut-être une guerre qui, sans parler du sang répandu, nous coûterait bien au-delà de la somme exigée; que, même en admettant une moins sombre hypothèse, nous fermerions à nos vins et à nos soieries un débouché important, et jetterions sur la place publique, à la disposition de l'émeute, une foule d'ouvriers sans travail et sans pain.

Aucune de ces raisons no touchait les adversaires du traité. On mettait en avant la légitimité de la réclamation? Mais on considérait donc comme illégitimes les décrets impériaux qui en étaient la source.' Or, les décrets de 180G et 1807, plus particulièrement dirigés en ISIO contre l'Union, n'avaient-ils pas eu pour but de la contraindre à remplir des devoirs de neutralité que lui faisaient violer, et la soif de l'or,. et une con-

descendance dont L'Angleterre ne pouvait jouir sans que la France eût droit d'en être offensée? Les décrets de 1806 et L801 n'a*

v,iieni-ils pas un caractère tout européen, dans leur tendance à purger l'Océan àt Ivrannie du pavillon de Saint-G Ni

résumaient-ils pas la grande croisade que Napoléon avait entreprise pour reconquérir, .ni profit des nations civilisées, la liberté des mers? Et qu'étaient, après tout, ces pertes que les spéculateurs américains prétendaient avoir éprouvées, à côté des bénéfices énormes puisés dans une audacieuse violation des traités? Si l'empire n'avait pas refusé d'admettre en principe la créance américaine, c'est qu'on était en 1814; c'est que l'Empire, accablé, ne voulait pas multiplier le nombre de ses ennemis; c'est qu'enfin l'Amérique avait ce titre à la reconnaissance de Napoléon, qu'elle pesait alors sur l'Angleterre, l.t quant à la Instauration, invinciblement retranchée dans ses fins de non-recevoir, n'avait-elle pas bien prouvé le cas qu'elle faisait des réclamations des Etats-Unis?

Sans doute il était du devoir et de l'honneur d'un peuple de remplir ses engagements : mais le soin de sa dignité lui commandait impérieusement de ne pas payer ce qu'il ne devait pas, surtout lorsque, pour l'y contraindre, on lui montrait la pointe d'une épéo. Et il n'était pas vrai que le congrès eût désavoué les insolentes paroles du président des Etats-Unis : le congrès s'était borné à ajourner l'expression de ses sentiments, dans l'espoir que le roi des Français l'emporterait sur la Chambre française. On osait citer le traité de 1831 connue ayant enla nation d'une manière irrévocable! Comme si ce traité lui-même n'était pas une atteinte cynique portée au principe fondamental du régime constitutionnel] Le droit du parlement avait-il été réservé? Non. La nation n'avait donc pas donne sa signature. Dire que les Etats-Unis, en échange tics i>:; millions qu'ils nous demandaient, ne refi;raient pas île nous payer I million 500 mille lianes, c'était vraiment se moquer. La réduction de droits promise à nos vins constituait

LOUIS BLANC

un avantage réel ; mais pourquoi ne rappelait-on pas à ce sujet, le traité par lequel la France avait cédé en 1803 la Louisiane aux Etats-Unis, et les stipulations consenties en notre faveur par l'article 8, et leur violation ! Car, enfin, l'Amérique était notre débitrice, loin d'être notre créancière. Et en effet, sur la somme de 260 millions à laquelle la Louisiane fut estimée, 80 millions seulement nous avaient été payés par les Etats-Unis, de sorte que les avantages stipulés pour la France, et dont elle s'était vue indignement frustrée , représentaient une somme de 180 millions; il nous était loisible d'en réclamer, à notre tour, le remboursement. La guerre! on ne devait pas la désirer ; mais il n'était pas dans les habitudes du peuple français de la craindre, et c'est par la lâcheté qu'on l'attire. Le marché américain! Un peuple aussi intelligent en affaires que celui des Etats-Unis n'aurait garde de repousser nos produits, sachant bien que par là il avilirait les siens. L'émeute ! Si, pour la déchaîner dans nos villes, l'étranger n'avait qu'à nous infliger l'humiliation de ses exigences injustes ou de ses menaces, nous serions le plus misérable et le dernier des peuples.

Tels furent, en substance, les arguments présentés de part et d'autre , soit dans la presse, soit dans la chambre des députés, où la discussion s'ouvrit le 9 avril (1835). Elle donna lieu, entre le duc de Fitz-James et M. ïhiers, à une joute oratoire d'un grand éclat. Soutenu avec chaleur par MM. de

Broglie , président du Conseil, Ducos, Tesnières, Jay, Anisson, de Tracy, Dumon, de Lamartine, Réalier-Dumas, le projet fut attaqué puissamment par MM. Desabes, Glaiz-Bizoin, Charamaule, Lacrosse, Auguis, Isambert, Mauguin. Mais nul ne lui porta des coups plus terribles que M. Berryer. Il nous semble le voir encore, tantôt penché sur la tribune et les deux bras étendus sur l'assemblée, il forçait ses adversaires à subir la domination de sa parole ; tantôt saisissant d'une main les documents fournis à l'appui du traité, et de l'autre marquant, pour ainsi dire sur le marbre, chaque erreur de chiffres, chaque mensonge d'appréciation, chaque double-emploi, il faisait passer devant les yeux de l'assistance éblouie je ne sais quelle arithmétique vivante. Jamais Mirabeau, fulminant contre la banqueroute, n'avait paru plus véhément, plus indigné, et n'avait exercé d'une façon plus souveraine le pouvoir de l'éloquence. -Tout fut inutile. Le 18 avril (1735), 289 voix contre 137 votaient l'adoption du traité. Il fut adopté aussi, deux mois après, par la Chambre des pairs, malgré les énergiques attaques du duc de Noailles. La gravité du vote, en ce qui concernait l'honneur de la France, ne se trouvait atténuée que par un amendement de MM. Yalazé et Legrand, lequel avait prévalu, et portait qu'il ne serait fait aucun paiement, que lorsque le gouvernement français aurait reçu des explications suffisantes sur le message du président Jackson.

Page 1