Cett^t composition, très flnemeut gravée parMM.Delaugla
<<{ Jansson, a été exécutée d'après la belle lithographie de Victor Adam, l'artiste fécond qui a été, nos lecteurs le savent, le véritable historiographe des journées de 1830. I/œuvre de V. Adam étant très considérable, nous y puiserons, pour illustrer cette édition , la plupart des dessins qui, comme celui-ci, reproduisent des tableaux de notre histoire contemporaine. Nous devons cette facilite à l'obligeant concours de MM. Bulla frères, éditeurs.
étantles soutiensnaturels delà royauté, c'était sur eux qu'il convenait de l'appuyer, et qu'en conséquence, le meilleur parti à prendre était d'appeler provisoirement à faire les lois, les plus imposés de chaque département, en nombre égal à celui des députés. Ce projet, dont l'audace était du moins logique, ne fut pas adopté.
Le système électoral de M. de Peyronnet avait aussi été combattu par M. de Guernon- Hanville, qui finit par lui dire : « Autant va- « lait réduire votre ordonnance à quatre « lig-nes, et régler que les députés seraient « élus par les préfets des départements. »
On passa ensuite à l'examen des forces dont on pouvait disposer. Sous ce rapport, plusieurs ministres n'étaient pas sans avoir conçu de vives inquiétudes. M. de Polignac, au départ de M. de Bounnont, avait ajouté à ses fonctions de président du Conseil celles de ministre de la guerre. Double fardeau.
LOUIS BLANC
bien lourd pour une tète aussi faible! C'est en vain qu'en partant, M. de Bourmont avait recommandé à son collègue de ne rien tenter avant son retour : M. de Polignac avait en lui-même une confiance sans bornes. « Sur « combien d'hommes vous est-il permis de « compter à Paris? lui demanda M. d'Haus- « sez. En avez-vous au moins 28 ou 30,000? '< — Mieux que cela, répondit M. de Poli- « gnac, j'en ai 42.000. » Et roulant un papier qu'il tenait à la main, il le jeta au baron d'Haussez, placé de l'autre côté de la table. — ■ « Eh quoi ! s'écria le ministre de la ma- « rine, je ne vois ici que 13,000 hommes! « 13,000 hommes sur le papier! Mais cela « veut dire que, pour combattre, il y en au- .« rait à peine 7 ou 8,000 ! Et les 29,000 « qui complètent votre chiffre, où sont-ils? » M. do Polignac assura qu'ils étaient répandus autour de Paris, et qu'au bout de deux heures s'il en était besoin , ils seraient rassemblés dans la capitale.
Ce dialogue fit sur les ministres une impression profonde. Ils allaient jouer les yeux fermés une partie formidable.
Cependant, on était au 2Ti juillet, et rien de tout à fait certain n'avait encore transpiré. Tel était même le vague des prévisions, que le prince de Coudé, ce jour-là, donna au duc d'Orléans une grande fête. Les heures s'écoulèrent dans la joie au château de Saint- Leu. Le soir, il y eut spectacle, et la baronne de Feuchères parut en scène.
Pendant ce temps, un personnage qui entretenait avec la Cour, depuis quelques mois, des relations assidues et secrètes, M. Casimir Périer, reçut dans sa maison du bois de Boulogne une petite lettre de forme triangulaire. Il l'ouvrit avec anxiété en présence de sa famille, et laissa retomber ses bras avec dés-
espoir. Son visage avait pris une teinte livide.
Il était exactement renseigné. Ce jour-là même, les ministres se réunissaient à Saint- Cloud pour y signer des ordonnances qui suspendaient la constitution du pays.
Le Dauphin était présent. Il s'était d'abord prononcé contre les ordonnances, mais son opinion s'était bien vite effacée devant celle du roi. Car le Dauphin tremblait sous l'oeil de son père, et il poussait jusqu'à la puérilité, à l'égard du chef de la famille, ce respect dans lequel Louis XIV voulait que les princes fussent entretenus.
Les ministres se rangèrent en silence autour de la table fatale. Charles X avait le Dauphin à sa droite et le prince de Polignac à sa gauche. Le roi interrogea l'un après l'autre ses serviteurs. M. d'Haussez, quand son tour fut venu de répondre, reproduisit ses observations de la veille. « Refusez-vous? « dit Charles X. — Sire, répondit le ministre. « qu'il me soit permis d'adresser une ques- « tion au roi. Sa Majesté est-elle décidée à « passer outre, dans le cas où ses ministres « se retireraient? — Oui, dit Charles X, d'un . « ton ferme. »
Le ministre de la marine prit la plume et signa.
Toutes les. signatures ayant été apposées, il y eut un moment solennel et terrible. Une exaltation mêlée d'inquiétude se peignai tsurle visage des ministres. Seul. M. de Polignac avait un front radieux. Charles X se promenait dans la salle avec beaucoup de sérénité. Passant à enté de M. d'Haussez, qui levait les veux d'un air fortement préoccupé: « Que regardez-vous ainsi? lui demanda-t-il. — Sire, ce je cherchais s'il n'y avait pasiei. par hasard, quelque portrait de Strafford. «
2G Juillet. — Publication des ordonnances. — Le peuple s'en prëoccupe peu. — Stupeur de la bourgeoisie. — Consultation d'avocats. — .Sensation produite à la Bourse par les ordonnances; douleur des joueurs à la hausse. —Agitation à l'Institut; désespoir de Marmont. — Conciliabule tenu par les journalistes; ils protestent au nom de la loi. — Incertitudes et frayeurs des députés; attitude de Casimir Périer; son portrait. — L'esprit de résistance s'étend; l'autorité judiciaire engagée dans la lutte. — La bourgeoisie poussée peu à pou à l'insurrection par les plus audacieux ou les plus compromis. — Ébranlement communiqué au peuple.
A Paris, la journée du 26 fut très calme. Au Palais-Royal, cependant, on vit quelques jeunes gens monter sur des chaises, comme autrefois Camille Desmoulins. Ils lisaient le Moniteur à voix haute, en appelaient au peuple de la violation de la Charte, et par des gestes ardents, des discours enflammés, cherchaient à exciter dans les autres et dans eux-mêmes un vague besoin d'agitation. Mais on dansait aux environs de la capitale. Le peuple était à ses travaux ou à ses plaisirs. Seule, la bourgeoisie se montrait consternée. Les ordonnances venaient de l'atteindre doublement : dans sa puissance politique en frappant ses législateurs, et dans sa puissance morale, en frappant ses écrivains.
Ce ne fut d'abord, dans toute la partie bourgeoise de lapopulation, qu'une stupeur morne. Banquiers, commerçants, manufacturiers, imprimeurs, hommes de robe, journalistes, s'abordaient avec étonnement. Dans cette soudaine interdiction de la liberté, d'écrire, dans cette altération profonde et hardie du régime électif, dans ce renversement de toutes les lois en vertu d'un article obscur, il y avait une sorte de provocation hautaine dont on fut généralement étourdi. Tant d'audace supposait la forcée
Par une assez triste bizarrerie, cette révolution qui devait faire tomber la couronne dans le greffe, commença précisément par une consultation d'avocats. A la première nouvelle des ordonnances, plusieurs journalistes coururent, suivis de quelques jurisconsultes, cliez M. Dupin aîné. Ils voulaient savoir s'il n'y aurait pas moyen de publier les journaux sans autorisation, et jusqu'à
quel point une semblable audace serait couverte par la protection des juges et par celle des lois. Là, se dessinèrent quelques hommes destinés à un rôle applaudi. A côté de M. de Rémusat, qui montrait une fermeté réfléchie. M. Barthe semblait plongé dans une sorte d'ivresse morale qu'il exhalait en paroles ardentes et juvéniles. Assis un peu à l'écart, M. Odilon Barrot feuilletait un code d'un air distrait, mais son trouble paraissait dans l'altération de son visage. Quant à .M. Dupin, habile à cacher sous une affectation de rudesse la pusillanimité de son cœur, il ne refusait pas ses conseils, mais il s'écriait, non sans emportement, qu'il n'était plus député, décli nant de la sorte toute responsabilité politique dans des événements dont l'issue était ignorée.
Cependant les joueurs de Bourse n'avaient pas été les derniers à s'émouvoir. Dans les lignes funestes du Moniteur ils avaient lu, ceux-ci des millions perdus, ceux-là des millions gagnés. M. Rothschild apprit, dans l'avenue des Champs-Elysées, en revenant de sa maison de campagne, la nouvelle des ordonnances. Il pâlit : c'était un coup de foudre pour un joueur à la hausse. Nous dirons plus bas à quelle mesure il dut de ne perdre à cette crise que quelques millions. D'autres avaient mieux calculé. Les ordonnances furent pour eux le point de départ d'une série d'opérations fructueuses. La rente '.\ pour cent étant subitement descendue de 78 à ~'2. il y eut des hommes qui purent dater leur fortune de ce jour-là.
A l'Institut, l'émotion fut aussi vive qu'à la Bourse, avec un caractère plus élevé.
LOuiS bLAiNC
M. Arago y vit accourir à lui, l'œil en feu et les traits bouleversés, le maréchal Marmont, duc de Raguse. « Eh bien! s'écriait « impétueusement le maréchal, les ordon- « nances viennent de paraître. Je l'avais bien « dit ! Les malheureux, dans quelle horrible « situation ils me placent! Il faudra peut- « être que je tire l'épée pour soutenir des « mesures que je déteste ! » Il ne se trompait pas. Il était dans la destinée de cet homme d'être deux fois fatal à son pays.
M. Delaborde.
L'éloge de Fresnel, que M. Arago devait prononcer le 26 juillet, avait attiré à l'Institut un grand concours de monde ; mais la nouvelle du jour occupait tous les esprits. M. Arago résolut de ne point prononcer son discours : il en aurait donné pour motif la gravité de la situation. Plusieurs de ses collègues l'engageaient vivement à cet acte de courage. Quelques-uns, et parmi ceux-ci M. Cuvier, homme plus grand par l'intelliligence que par le cœur, lui représentaient, au contraire, qu'en de telles circonstances, son silence serait factieux, et qu'il devait à l'ordre public, qu'il se devait à lui-même de
ne pas compromettre dans les luttes de parti la majesté de la science. Sur ces entrefaites, M. Villemain parut, et il s'engagea entre lui et M. Cuvier un débat d'une violence extrême. M. Arago se décida enfin à parler, mais il eut soin d'introduire dans l'éloge de Fresnel d'ardentes allusions aux choses du moment. Elles excitèrent dans l'assemblée un sombre enthousiasme.
Les rentes avaient baissé, les paroles de M. Arago étaient applaudies ; la vieille monarchie eut donc contre elle, dès le premier jour, l'argent et la science : de toutes les puissances humaines, la plus vile et la plus noble.
Mais elle avait défié un pouvoir plus formidable encore. Menacés dans leur propriété, dans leur importance politique, dans leur liberté peut-être, les journalistes s'étaient réunis tumultueusement dans les bureaux du National. Quel parti prendre ? Jeter dans les rues un long cri d'alarme, déployer le drapeau tricolore, soulever les faubourgs, attaquer en un mot la royauté par le glaive : les rédacteurs de la Tribune l'auraient osé ; mais les écrivains des feuilles libérales ne poussaient pas encore si loin l'ardeur de leurs convictions. Remplis des souvenirs de 93, ils auraient volontiers demandé à une révolution de place publique la protection de leurs intérêts menacés , s'ils n'eussent craint de déchaîner d'irrésistibles tempêtes. D'ailleurs, pouvaient-ils espérer qu'ils associeraient aux ressentiments de la bourgeoisie les passions de la multitude? Les ateliers fourniraient-ils à la cause d'une Chambre où le peuple n avait pas de représentants, à celle d'une presse qui n'avait pas encore donné un publiciste à la pauvreté, un nombre suffisant de soldats et de martyrs? Parmi les écrivains rassemblés au National, quelques-uns venaient de traverser Paris : rien n'y annonçait l'approche des orages populaires. On avait dit : Le peuple ne remue pas. \A ce mot était bien propre à glacer les courages.
Aussi ne songea-t-on qu'à protester au nom de la Charte, et la protestation des journalistes, telle que la rédigèrent MM. Thiers,
liJSÏOIKK I)K DIX ANS
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Châtelain et Cauchois-Lemaire, ne fut, en effet, qu'un intrépide et solennel hommage rendu à l'inviolabilité de la loi. On y opposait au pouvoir dictatorial des ordonnances l'autorité du pacte fondamental ; on y invoquait contre les modifications arbitrairement introduites, soit dans le régime électif, soit dans la constitution de la presse, non seulement les termes de la Charte, mais les décisions des tribunaux et la pratique suivie jusqu'alors par le roi lui-même ; enfin, la violation de la légalité par le gouvernement y était présentée comme la consécration d'une désobéissance qui devenait par là nécessaire, légitime, et en quelque sorte sacrée. C'était combiner dans une juste mesure la prudence et l'énergie. Conçue dans cet esprit, la protestation fut unanimement adoptée.
Mais fallait-il la revêtir des signatures de tous ceux qui y avaient concouru? MM. Baude et Coste, l'un administrateur, l'autre rédacteur en chef du journal le Temps , représentèrent que l'influence des journaux tenait en partie au mystère dont les écrivains restaient enveloppés ; que la solennité d'une semblable résistance serait inévitablement atténuée par la désignation de quelques noms obscurs, et qu'il convenait de laisser toute son action à la puissance de l'inconnu. M. Thiers répondit qu'il valait mieux assurer à la protestation ce genre de faveur que mérite et obtient toujours le courage. Cet avis prévalut à cause de son apparente hardiesse. Au fond, partager la responsabilité de la résistance et l'étendre sur tant de têtes, c'était l'affaiblir.
11 faut dire, toutefois, que la plupart des signataires croyaient jouer leur vie, et quelques-uns coururent au-devant de la mort avec une véritable magnanimité. Une députation d'étudiants s'étant présentée, M. de Laborù ■ n'hésita pas à les encourager à la révolte. Mais l'opinion de M. Thiers, de M. Mignet et de la plupart des électeurs influents, était
qu'il fallait emprunte]- à la loi elle-même lea moyens de la faire triompher. Parmi moyens se trouvait le refus de l'impôt. La Chambre ayanl été illégalement dissoute, en refusant l'impôt on ne faisait qu'en appeler .1 la Charte. Une nouvelle réunion, composée principalement d'électeurs, eut donc lieu an National. Il s'agissait d'organiser ce mode
Isidore, baron de Montbel.
d'opposition qui, en Angleterre, avait commencé par la résistance de Sampden pour aboutie au supplice de Charles I". Car e'e>t un des traits caractéristiques de la bourgeoisie française au xixe siècle d'avoir toujours copié les procédés de L'Angleterre sans les comprendre.
Dans cette réunion s'étaient glissés des hommes ardents; quelques mesures violentes y furent proposées. M. de Schonen y montrait une exaltation singulière, et ses discours, entrecoupés de sanglots, remuaient
LOUIS BLANC
profondément rassemblée. M. Thiers, de son côté, cherchait à calmer cette effervescence. S'adressant aux plus fongueux, il leur demandait où étaient les canons qu'ils opposeraient à l'artillerie royale, et s'il leur suffirait, pour sauver la liberté, de présenter aux balles des Suisses leurs poitrines découvertes. Mais cette timidité était condamnée, et par ceux qu'animait un enthousiasme sincère, et par ceux qui, craignant de s'être mis trop en avant, ne songeaient plus qu'à brouiller toutes choses, pour se faire oublier et disparaître en quelque sorte derrière le chaos.
Pendant ce temps, quelques députés, réunis chez M. de Laborde, s'y essayaient à l'audace. Le cri aux armes avait retenti; « il « s'agit d'un nouveau Jeu de Paume, »
disait M. Bavoux; et M. Daunou ajoutait qu'il fallait recourir à Yappel au peuple. M. Casimir Périer parut tout à coup. Il venait, non pour pousser au mouvement, mais pour l'arrêter, s'il était possible. Il dit que la Chambre avait été dissoute; que, par conséquent il n'y avait plus de députés, depuis que le Moniteur avait paru ; qu'après tout, les faiseurs de coups d'Etat invoquaient la Charte, eux aussi, et qu'entre le pouvoir et l'opinion il n'y avait plus de juge; qu'il fallait attendre les événements, laisser à l'indignation -publique le temps de se déclarer, ou plutôt, à la royauté trompée, celui de rentrer dans une voie meilleure. Et tout cela, il le disait avec un geste dominateur, avec un accent passionné. En fallait-il davantage pour briser le ressort des âmes dans un moment où l'hésitation pouvait sembler naturelle? Vainement MM. de Schonen, de Laborde et Villcmain, qui avaient été envoyés par leurs collègues dans la réunion des électeurs, en rapportèrent - ils de vives exhortations au courage, rien ne fui décidé. Casimir Périer. qui ne cherchait qu'à contenir les esprits, offrit sa maison pour le lendemain. On se sépara.
Quel était donc cet homme qui se présentait ainsi comme médiateur entre les libéraux et le trône, à celle heure solennelle? Casimir Périer avait la taille haute et la démarche assurée.
Sa figure, naturellement douce et noble, était sujette à des altérations subites qui la rendaient effrayante. L'ardeur mobile de son regard, l'impétuosité de son geste, son éloquence fiévreuse, les fréquents éclats de sa colère, fougueuse jusqu'à la frénésie, tout semblait révéler en lui un homme né pour exciter des orages. Mais l'élévation manquait à son esprit, et la générosité à son cœur. Il n'avait pas ce dévoûment sans lequel l'art de dominer n'est plus qu'un charlatanisme illustre. Il ne haïssait l'aristocratie que par l'impuissance de s'égaler à elle, et le peuple soulevé n'apparaissait à son imagination malade que comme une horde de barbares, courant au pillage à travers le sang-. L'amour de l'or possédait son âme et ajoutait à la frayeur que lui inspirait ce peuple, qui se compose de pauvres. Timide avec véhémence, et prompt à écraser sous son humeur tyrannique quiconque la provoquait en -paraissant la redouter, il aimait le commandement, parce qu'il promet l'impunité à la violence. Du reste, son énergie ne prenait sa source que dans la ruse, mais la ruse chez lui était merveilleusement servie par un tempérament aigre et bilieux. Aussi apportait-il un immense orgueil à faire de petites choses. D'autant plus hautain en apparence qu'il était plus humble en réalité, son empire au sein de l'abaissement avait quelque chose d'irrésistible ; et jamais homme ne fut plus propre que lui à faire prévaloir de pusillanimes desseins; car il ne les conseillait pas, il les imposait.
Casimir Périer aurait donc certainement étouffé la révolution à son berceau, s'il n'avait eu besoin pour cela que de l'appui de ses collègues. Mais ce n'était pas à eux qu'obéissaient ce jour-là les événements.
,1e l'ai déjà dit : après avoir cédé à un premier élan, beaucoup craignirent de s'être trop engagés, et, comptant peu sur la clémence royale, ils résolurent de généraliser la résistance et d'intéresser le peuple à leurs périls. C'est ainsi que, dès le 26, le bruit se répandit parmi les bourgeois qu'on avait pris le parti de fermer les ateliers et de pousser les ouvriers sur la place, publique. On s'adressa
Casimir-Périer
IIISTOIIU- DL DIX ANS
aussi à l'autorité judiciaire pour la compromettre. On y réussit aisément, les tribunaux se recrutant surtout dans la bourgeoisie, et les gérants du Courrier Français, du Journal
du Commerce, du Journal de Paris, obtinrent du président du tribunal de première instance, M. Debelleyme, une ordonnance qui prescrivait aux imprimeurs de prêter leurs presses aux journaux non autorisés.
On a vu de quelle manière l'agitation produite à la surface de la société avait enfanté la protestation des journalistes. Cette protestation, en donnant une formule à la résistance légale, compromit quelques noms. Les existences menacées firent effort pour propager l'esprit de révolte, ce qui revenait à décentraliser le danger. Si bien que peu à peu les couches inférieures de la société furent ébranlées. Quelques pierres lancées contre la voiture de M. de Polignac, dans la soirée du lundi, n'étaient qu'un prélude à de plus audacieuses entreprises.
Voilà par quel enchaînement de petites mesures, par quelle filiation de nobles instincts, d'indécisions, de frayeurs, la résistance légale tendait à se transformer en une émeute, qui devait à son tour engendrer une révolution . Révolution étrange assurément ! car elle fut amenée par la haute bourgeoisie, qui la redoutait, et accomplie par le peuple, qui s'y jeta presque sans y songer.
Dans la nuit du 26 au 27, voici en quels termes un postillon apprenait à un de ses camarades, sur la route de Fontainebleau, la nouvelle des ordonnances : «Les Parisiens « étaient joliment vexés hier soir. Plus de « Chambre, plus de journaux, plus de liberté « de la presse. — Ymi ! répondit l'autre. Eh » bien, tant mieux ! Moi, pourvu que le pain « soit à deux sous et le vin à quatre, je me
moque du reste. •< Sur une feuille où cette
anecdote était racontée, nous avons lu. écrite • le la main même <lu prince de Polignac, la aote suivante : « Ces! qu'une Charte pour le « peuple se réduit, avant tout, à trois choa « avoir du travail, du pain à bon marché, et « payer peu d'impôts. .M. Polignac se trom-
M. Gnomon R uiwUe,
paît en ceci. Il ne parlait que des intérêts
matériels du peuple, peu exigeant, en effet, dans des temps d'ignorance. Or. il aurait fallu tenir compte de ses passions, dans ce qu'elles avaient de plus élevé. Car, pour que le langage du postillon cessât d'être vrai, il suffisait que le drapeau tricolore lut déployé et vint rappeler aux vieux soldats que la dernière amorce de Waterloo n'était pas encore brûler.
LOUIS BLANC
!7 juillet. — La bourgeoisie soulève le peuple. — La revolutiou commence par les ouvriers imprimeurs renvoyés de leurs ateliers. — Causes réelles de la colère dn peuple. — Confiance du premier ministre. — Joie des royalistes exagérés. — Exemple de résistance légale. — Nouvelle réunion des députés : vains discours. — Des jeunes gens chargés par des gendarmes, sous les fenêtres de M. Casimir Périer. — Bourgeois et prolétaires confondus dans l'émeute; surprise, hésitation des soldats. — Le Palais-Royal, point de départ de l'insurrection, comme en 89. — Les élèves de l'École polytechnique se préparent au combat. — Un drapeau tricolore déployé. — Aspect sinistre de la ville de Paris dans la soirée du 21. — Les meneurs de la bourgeoisie s'étonnent et s'effraient de l'importance du mouvement imprimé par eux-mêmes. — Réunion d'électeurs. — Les bonapartistes se concertent. — Parmi les hommes de la bourgeoisie, plusieurs ne songent qu'à faire capituler Charles X; et de ce nombre, Casimir Périer; ovation que lui font des hommes du peuple qui le croient révolutionnaire. — Elèves de l'École polytechnique allant frapper à la porte de M. Laffitte. — Distribution de cartouches à Saint-Denis ; le 6° régiment de la garde marche sur la capitale.
Le 27, la portion la plus active de la bourgeoisie se mit à l'œuvre, et rien ne fut épargné pour émouvoir le peuple. La Gazette, la Quotidienne, X Universel, s'étaient soumis aux ordonnances par conviction ou esprit de parti ; le Journal des Débats et le Constitutionnel, par frayeur et mercantilisme. Le Globe, le National, le Temps, qui avaient paru, furent répandus avec profusion. L'ordonnance de police qui, la veille, en avait interdit la publication, ne faisait qu'irriter la curiosité. On les jetait par centaines dans les cafés, dans les cabinets de lecture, dans les restaurants. Des journalistes couraient, pour les lire et les commenter, d'atelier en atelier, de boutique en boutique. On vit des hommes d'une mise soignée, de mœurs et de manières élégantes, monter sur des bornes et se faire professeurs de l'émeute, tandis que des étudiants, attirés du fond de leur quartier par ce besoin d'émotions naturel à la jeunesse, parcouraient les rues, armés de cannes, agitant leurs chapeaux et criant : Vive la Charte!
Lancés au milieu d'un mouvement qu'ils ne pouvaient comprendre, les hommes du peuple regardaient toutes ces choses avec surprisi!; mais, cédant peu à peu à l'action de ce fluide qui se dégage de toute agitation forte, ils imitaient les bourgeois, couraient «le côté el d'autre d'un air effaré, et criaient à leur tour : Vive la Charte!
Parmi hs fauteurs de la sédition, il yen
eut qui tremblèrent d'avoir trop fait. Ce qui ne devait être qu'une démonstration propre à ramener la royauté en l'effrayant, ne pt>uvait-il pas devenir un ébranlement au bout duquel seraient le pillage, et la dictature de quelques tribuns, plus redoutable encore que celle d'un roi? Y avait-il prudence à réveiller toutes les passions endormies au fond d'une société sans lien? Quelques maîtres d'ateliers retinrent donc leurs ouvriers. D'autres, plus hardis , les renvoyèrent en leur disant : « Nous n'avons plus de pain à vous donner. » Bientôt les imprimeries furent désertes et les rues inondées.
Là commençait l'alliance révolutionnaire de la bourgeoisie et du peuple. Elle fut rendue plus étroite par la folie de Charles X et de ses ministres.
L'officier général qui devait , pendant la journée du 27 et les journées suivantes, avoir le commandement de Paris, ne put remplir sa mission. Le duc de Raguse fut désigné pour le remplacer. Désignation funeste! car, Paris livré à l'ennemi, nos palais occupés par des barbares, nos musées dévastés, nos places publiques éclairées par le feu des bivouacs, les Cosaques galopant la lance à la main devant nos mères éperdues, et venant renverser l'Empire sur des chevaux marqués aux flancs de l'N impériale, douleurs et hontes de la patrie, tout cela, pour le peuple, se résumait dans un nom, et ce nom, c'était
HISTOIIŒ DE DIX AXS
Il fallut recourir au serrurier chargé dériver les fers desforçats( P. '■'• i . (D'après Victor Adam).
celui du duc de Raguse. En le mettanl à la tête de ses défenseurs, la vieille monarchie comblait la mesure de ses fautes; elle faisait elle-même d'une querelle toute bourgeoise la cause du peuple. Comment se serait- il abstenu? Derrière lui, des agitateurs pour lui faire peur de la faim; devant lui, Marmont pour lui rappeler l'Empereur trahi à Waterloo !
Mais l'aveuglement de Charles X et de son premier ministre était immense. Aucune précaution n'avait été prise. Il y avait tout au plus 12,000 soldats à Paris, dont la garnison venait d'être affaiblie ; le parquet n'avait pas été prévenu; au ministère de la guerre, M. de Champagny était relégué dans des détails administratifs, et M. de Polignae regrettait de n'avoir pas de capitaux disponibles pour les mettre dans les fonds publics.
Les exagérés du parti royaliste allaient jusqu'à se réjouir de tout ce bruit. Ils avaient
dit souvent qu'il fallait faucher dans le champ des factions ; que Louis XYI s'était perdu par excès de bonté; que le salut de la monarchie demandait des victimes, et 93 des expiations. Le spectacle qui se passait sous leurs yeux n'était donc pour leur fanatisme que l'indication de l'heure suprême fixée par la Providence. A quoi servirait cette grande secousse donnée à la société, sinon à faire sortir de la foule les tètes qu'il importait de couper. Des mandats d'amener fuient lances contre les signataires de la protestation des journalistes, et l'ordre fut donné de saisir les presses des journaux en révolte.
Le Temps était celui de tous qui avait déployé le plus d'énergie. On devait s'y attendre à une invasion. Et en effet, vers midi, un détachement de gendarmerie à cheval vint se ranger en bataille devant la porte. La maison menacée était située dans la rue Richelieu, une des plus passantes de Paris, et les pres-
LOUIS BLANC
ses qu'il s'agissait de saisir étaient établies au fond d'une vaste cour. On annonce l'arrivée du commissaire. Aussitôt, M. Baude fait fermer les portes de l'imprimerie et ouvrir à deux battants celle qui donnait sur la rue. Ouvriers, rédacteurs, employés de toute espèce se rangent sur deux files ; M. Baude se place au milieu, tète nue, et l'on attend dans un profond silence. Les passants s'arrêtaient émerveillés; quelques-uns s'inclinaient avec respect; les gendarmes étaient inquiets.
Le commissaire arrive. Forcé de passer au milieu de ces hommes impassibles et muets, il se trouble, pâlit, et parve-nu jusqu'à M. Baude, il lui fait connaître avec politesse l'objet de sa mission. « C'est en vertu des « ordonnances, Monsieur, lui dit M. Baude « avec fermeté , que vous venez briser nos
presses. Eh bien ! c'est au nom de la loi « que je vous somme de les respecter. » Le commissaire envoya chercher un serrurier. Les portes de l'imprimerie allaient être enfoncées. M. Baude arrête l'homme du peuple, et prenant un code, il lit à voix haute l'article qui punit le vol avec effraction. Le serrurier se découvre pour rendre hommage à la loi; mais, sur une injonction nouvelle du commissaire, il paraissait prêt à céder, lorsque M. Baude lui dit avec un sang-froid ironique : « Faites ! il ne s'agit pour vous « que des travaux forcés. » En même temps, il en appelle du commissaire à la cour d'assises, et tire de sa poche un portefeuille pour y dresser la liste des témoins. Le portefeuille passe de main en main, et chacun y inscrit son nom. Tout, dans cette scène, était émouvant et singulier : la stature de M. Baude, sa figure rude, son œil perçant voilé par d'épais sourcils, la loi pour laquelle il demandait respect, l'attitude indomptable des spectateurs, la protection des juges absents invoquée à quelques pas d'un détachement de gendarmes, la foule qui s'amoncelait au dehors de minute en minute et grondait. Frappé de terreur, le serrurier se retira au milieu des applaudissements et des bravos. Un autre fut appelé. Il essaya d'exécuter les ordres qu'il avait reçus : on vénâil de lui dé-
rober ses instruments. Il fallut recourir au serrurier chargé de river les fers des forçats. Ces débats, qui durèrent plusieurs heures et eurent un grand nombre de témoins, empruntaient des circonstances une véritable importance historique. En donnant au peuple l'exemple de la désobéissance combinée avec l'amour des lois, on flattait en lui ce double besoin de sa nature : faire acte d'indépendance et se sentir gouverné.
Des assemblées tumultueuses se tenaient pendant ce temps sur divers points de Paris. Dans celle des électeurs, où se trouvait M. Thiers, on commençait à agiter la question du soulèvement des masses, et M. Féline s'écriait : « Il faut mettre tous nos en « nemis hors la loi, roi et gendarmes. » Mais, préoccupé de l'idée qu'une lutte entre une multitude sans armes et des troupes réglées ne. pouvait qu'amener d'affreux malheurs, M. Thiers insistait pour qu'on se bornât à la résistance légale, et surtout, pour « qu'on ne « mêlât pas le nom du roi à ces discussions « brûlantes. »
Ces sentiments étaient ceux de la plupart des députés présents à Paris. Rassemblés dans le salon de M. Casimir Périer, ils y perdaient en discours des heures irréparables. Ce fut vainement que l'assemblée des électeurs leur envoya MM. Mérilhou et Boulay (de la Meurthe) pour échauffer leur zèle. Ce fut vainement que MM. Audry de Puyraveau, Mauguin, Labbey de Pompières, les adjurèrent de protester, à l'exemple des journalistes, contre un coup d'Etat qui les désarmait. M. Sébastiani ne parlait que d'une lettre au roi; M. Dupin soutenait, comme la veille, qu'il n'y avait plus de députés ; et comme la veille, M. Casimir Périer conseillait à ses collègues de s'endormir dans leur défaite et d'ajourner le courage. Tout s'était agité pourtant depuis la veille autour de ces législateurs immobiles. Kl ils purent s'en convaincre; car, de leur cénacle, ils entendirent le pas des chevaux retentir sur le pavé; et des jeunes gens qui venaient encourager Casimir Périer, l'applaudir, furent chargés par des gendarmes sous ses fenêtres, et vinrent tomber
sanglants contre les portes fermées de son hôtel.
A sept heures du soir il n'y avait pas eii encore d'engagement bien sérieux. Des pierres avaient été lancées contre les gendarmes sur la place du Palais-Royal. Dans la rueduLycée, les troupes avaient fait feu après quelque hésitation, et un homme avait été tué. Dans la rue Saint-llonoré, un coup de fusil parti des fenêtres d'un hôtel, et tiré par un étranger, avait provoqué une décharge qui avait tué cet étranger et ses deux domestiques. Enfin, une barricade avait été construite à quelques pas du Théâtre-Français, et les lanciers avaient parcouru, le sabre à la main, les rues voisines, où quelquespersonnes furent blessées. Ce n'était qu'une insurrection essayée. Mais la -physionomie de la ville était lugubre, et Paris ressentait déjà ce frémissement précurseur d'une grande lutte. La foule regorgeait dans les rues, poussée par une curiosité sombre. Quelques boutiques d'armuriers venaient d'être pillées; deux barricades nouvelles coupaient la rue Saint-Honoré, et, pour les détruire, un détachement de la garde accourait du côté de la Madeleine, tandis qu'un bataillon du 15e léger partait, pour aller à sa rencontre, du marché des Innocents. Des fusils étincelaient d'un boni à l'autre de la rue Saint-Denis, et des cris de Vive la ligne ! sortaient du sein de ce mugissement populaire, aussi vague et plus profond que celui de la mer. Flattés et menacés tour à tour, les soldats étaient en proie aux plus cruelles incertitudes : ils chassaient devant eux la multitude avec des regards amis et des gestes suppliants. Cela devait être : des femmes élégantes avaient été vues aux fenêtres, criant sur le passage des troupes : « Ne faites pas de mal au peuple » ; et le frac des gens du monde paraissait dans l'émeute à côté de la veste en lambeaux des prolétaires. Ce n'était donc pas ici. comme plus tard à Lyon, une armée d'esclaves modernes conduite au combat par d'autres esclaves. Les chefs, ici, étaient puissants par l'intelligence, par la richesse, par les honneurs. Or. tel est dans toute société en enfance le servilisme
des Ames, que le malheur protestant contre l'iniquité y est moins sacré que la puissance soulevée contre qui a osé la méconnaître.
Au reste, l'agitation ne fut pas plus tôt descendue dessalons dans les carrefours, qu'elle y rencontra des milliers d'hommes atteints du dégoût de la vie. El il esi à remarquer qu'elle prit naissance au Palais-Hoyal, c'est-à-dire dans ce quartier tout ruisselant d'or et de pierreries où la civilisation enveloppe ses misères dans ses pompes, quartier des riches et des prostituées. Aussi, ce fut du fond de ces repaires impurs que masquaient d'étincelantes boutiques, qu'on vit sortir, dans la soirée du 27, le regard égaré et le visage en feu, quelques-uns des hommes du commencement.
Mais au vrai peuple, à celui qui travaille et qui souffre, il devait être donné de remplit tout entière l'histoire de ces combats. Et, de la part de ce peuple, tout ne fut qu'héroïsme, nobles instincts, générosité ignorante et aveugle.
Aux dernières lueurs du jour, un homme parut sur le quai de l'Ecole tenant à la main ce drapeau tricolore qu'on n'avait pas vu pendant quinze ans. Aucun cri ne fut poussé, aucun mouvement ne se fit dans la foule, rangée le long desparapets du fleuve. Etonnée, silencieuse, et comme recueillie dans ses souvenirs, elle regarda passer, en le suivant longtemps des yeux, cet étendard, évocation inattendue de glorieux fantômes ! Quelques vieillards se découvrirent, d'autres versaient des pleurs : tout visage avait pâli !
Pendant ce temps, voici ce qui se passait à l'Ecole polytechnique, destinée à un rôle si brillant. Un élève, qui s'était vu chasse de l'Ecole pour avoir chanté la Marseillaise dans un banquet cinq mois trop tôt, M. Charras, écrivit à un de ses camarades que. selon loute apparence, on en viendrait aux mains, et qu'il fallait poussin- au mouvement. Il lui faisait passer en même temps les journaux qui avaient paru dans la matinée. Les simples élèves n'avaient pu sortir en ville, les jours de sortie étant le mercredi et le samedi de chaque semaine; mais les élèves gradés, les sergents et sergents-majors, qui jouis-
LOUIS BLANC
saient du privilège de sortir tous les jours, de deux à cinq heures, allèrent parcourir Paris, et, en rentrant, ils racontèrent que la troupe avait chargé, qu'il y avait eu des victimes, que tout semblait se préparer pour une lutte terrible. Vers six heures, en effet, les élèves entendent distinctement le bruit des feux de peloton exécutés de l'autre côté de la Seine. Aussitôt l'effervescence la plus vive se manifeste parmi eux ; les études sont
M. de Polignac.
interrompues; les élèves méprisent les menaces d'abord, puis les remontrances des officiers et de l'inspecteur général des études, M. Binet; ils se réunissent dans les salles de billard et se mettent à délibérer sur le parti à prendre. L'agitation était extrême. Enfin, il fut arrêté qu'une députation de quatre élèves serait envoyée auprès de MM. Laffitte , Casimir Périer et Lafayette, pour leur déclarer que L'École était prête à seconder leurs efforts, et, s'il le fallait, à se jeter dans l'insurrection. Les élèves choisis furent MM. Lothon, Berthelin, Pinsonnière et Tourneux. Ils forcèrent la consigne et se rendirent rue des Fossés-du-Temple , chez M. Charras.
Là, ils revêtirent des habits bourgeois, parce qu'ils craignaient d'être arrêtés, le pavé n'étant pas libre, et ils prirent tous les cinq la route de l'hôtel Laffitte.
Quel aspect que celui de la ville de Paris au moment où les ténèbres descendirent sur elle! Le long des boulevards, sur la place Louis XV, sur la place Vendôme et sur celle de la Bastille, des Suisses, ou des lanciers, ou des gendarmes d'élite, ou des cuirassiers de la garde, ou des fantassins ; des patrouilles se croisant dans tous les sens; à la rue de l'Echelle, à celle des Pyramides, des tentatives de barricades ; et, tout autour du Palais- Royal, une fourmilière d'hommes accourus pour humer la révolte; des coups de fusil, rares encore ; au pied des colonnes de la Bourse, un corps de garde incendié et inondant la place de clartés sinistres ; sous le péristyle du théâtre des Nouveautés, un cadavre qu'on venait d'y 'jeter après lavoir promené en criant vengeance ; l'obscurité s'épaississant de plus en plus sur la ville par le bris des réverbères ; des hommes parcourant la rue Richelieu les bras nus et la torche à la main Ah! les meneurs durent s'effrayer alors; car où s'arrêterait le char qu'ils avaient lancé? « Non, s'écriait avec force « M. de Rémusat dans les bureaux du Globe, « non, ce n'est pas une révolution que nous « avons prétendu faire : il s'agissait uniquece ment d'une résistance légale. » — Ces paroles ayant été vivement' relevées par le docteur Paulin, un débat violent s'engage ; des exclamations menaçantes font craindre une lutte plus sérieuse.
M. de Rémusat, pourtant, avait fait preuve d'une honorable fermeté, tant qu'il ne s'était agi que d'une protestation constitutionnelle. Mais il s'alarmait de tout ce qui, alors, pouvait être osé.
Car tous ces bourgeois craignaient le peuple encore plus que la Cour. « Songez-y bien, « disait ce soir-là à ses amis du National un (( manufacturier du faubourg Saint-Marceau . « si vous donnez des armes aux ouvriers, ils « se battront; si vous ne leur en donnez pas, « ils voleront. »
Ls drapeau tricolore viut rappeler aux vieux soldais que la dernière amorcejde Waterloo n'était pas encore brùleo P. 31). (Dessin de Desjours, d'après une lithographie du temps, signée Minet).
On ne leur en donna point, ils en prirent, •ne volèrent pas, et ne songèrent qu'à combattre.
Cependant, quelques citoyens, parmi lesquels MM. Thiers, Cauchois-Lemaire, Chevalier, Bastide, Dupont, discutaient chez M. Cadet-Gassicourt les moyens de régulariser la résistance. La maison était située dans la rue Saint-Honoré : on y délibérait au bruit de la fusillade, et il y régnait plus de confusion
que d'ardeur. La nécessité de recourir aux formes légales y tut énergiquementproolamée
par M. Thiers. Dans l'esprit de la plupart des assistants, le mouvement qui agitait la capitale n'avait pas un autre caractère et ne devail [tas avoir une autre issue que celui qui, en 1827. avait éclaté dans la rue Saint-Denis. La réunion elle-même n'avait pour objet que de former dans chaque arrondissement un comité de résistance chargé de correspondre
LOUIS BLANC
avec les députés. Mais les révolutions ne se font point avec tant de méthode. Retirés dans un coin de la salle, quelques hommes intrépides, tels que MM. Charles Teste et Anfous, s'impatientaient de ces lenteurs de la discussion ; sans attendre la fin, ils sortirent, et coururent dans la ville se concerter avec leurs amis pour la bataille du lendemain.
Une autre réunion eut lieu chez le général Gourgaud, dans laquelle se trouvèrentMM.Clavet-Gaubert, ancien aide-de-camp du général Bertrand, M. Dumoulin, le colonel Dufays, le commandant Bacheville, tous hommes de l'Empire. On s'y donna rendez-vous pour le lendemain sur la place des Petits-Pères, non loin du Palais-Royal.
D'autres ne songeaient qu'à faire capituler Charles X, seul moyen, suivant eux, de passer entre ces deux écueils : le despotisme et le pillage. Le baron de Vitrolles reçut la visite du docteur Thibault, qui avait avec le général Gérard d'assez étroitesrelations.Lebut de cette visite était d'engager M. de Vitrolles à une démarche conciliatrice auprès de Charles X, sur l'esprit duquel on connaissait son influence.
Mais une révolution était devenue inévitable. Or, ce peuple, qui allait la faire, en comprenait-il bien le sens, et pouvait-il en pressentir la portée ? Savait-il où étaient ses ennemis ? Savait-il quels hommes il devait prendre pour chefs? Dans cette soirée, une voiture fut arrêtée, rue de Clichy, par une bande d'ouvriers armés de bâtons. « C'est un ministre qui s'enfuit, » crièrent ces ouvriers
d'une voix terrible. Dans la voiture se trouvaient Mme Danrémont, ses deux enfants et un inconnu. La portière s'ouvre et l'inconnu s'élance à terre. Il aurait été tué peut-être, car il n'osait livrer le secret de son nom, lorsqu'un passant, l'ayant reconnu, s'écria : Casimir Périer ! A ces mots, l'enthousiasme succède à la menace, et on porte en triomphe comme un des plus implacables adversaires de Charles X celui qui, dans cemomentvmême, ne réfléchissait qu'aux moyens de lui sauver une couronne. Car, trop souvent, le peuple ne combat que pour un déplacement de tyrannie, et prend des chefs dont il ne sait que le nom.
Apeuprèsàlamème heure, les jeunes gens députés par l'Ecole polytechnique venaient frapper à la porte de l'hôtel Laffitte. On leur répondit que le maître de la maison était couché. Il devait se réveiller le lendemain au bruit d'une révolution; car on descendait une pente qu'il n'était déjà plus possible de remonter.
M. de Polignac, de son côté, prenait ses mesures, et envoyait l'ordre à deux bataillons du 6e régiment de la g-arde, alors en garnison à Saint-Denis, de marcher sur Paris en toute hâte. Il était nuit quand cet ordre parvint au colonel. Le tambour appela les deux bataillons autour du drapeau ; quinze cartouches par giberne furent distribuées aux soldats; et,s'adressant aux officiers, le colonel leur dit d'une voix profondément émue : « Mes- « sieurs, nous allons à Paris. Maintenez l'or- « dre dans vos compagnies, et, si la garde « donne, que chacun fasse son devoir. »
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HISTOIKK DE DIX AXS
28 juillet. — L'insurrection devenue populaire par le déploiement du drapeau tricolore. — On donne au peuple un cri de guerre qui n'est pas le sien. — Des gardes nationaux .s'arment pour le maintien de l'ordre. — Députation envoyée par l'Ecole polytechnique à Lafayette. — Dictature militaire confiée au duc de Raguse; son plan de défense. — Frayeurs de la haute bourgeoisie; elle ne croit pas au succès. — Combats sur la place de Grève; héroïsme des combattants. — Barricades. — Physionomie particulière de l'insurrection dans les quartiers riches. — Passage des troupes sur les boulevards; engagements partiels. — Les hommes du peuple qui crient Vive la Charte! se battent; ceux qui crient Du travail ou du pain ! ne se battent pas. — Combats dans la rue Saint-Antoine. — Paris devenu un vaste champ de bataille. — Scènes diverses; magnanimité du peuple; hésitation des soldats; intrépidité des enfants et des femmes. — Caractère merveilleux de cette lutte. — Combats dans la rue Saint-Denis.
Les députés se rassemblent; vains discours; protestation froide et timide; députes chargés d'entrer en négociation avec le duc de Raguse. — Démarche de M. Arago auprès du duc de Raguse; étranges incidents. — Cinq députés se présentent au duc de Raguse; inutile tentative. —Fanatisme du prince de Polignac. — Lettres et messager envoyés à Saint-Cloud. — Confusion universelle à Paris. — Nouvelle réunion de députés; vains discours. — Confiance extrême de Charles X; altitude des courtisans. — Le général Vincent propose de conduire le duc de Bordeaux a Paris; la duchesse de Berri approuve ce projet; le secret en est éventé. — Nouvelle réunion de députes, aussi stérile que les précédentes. — Apparition de Lafayette ; son entourage. — Occasion offerte à l'audace des hommes nouveaux. — Les troupes, à minuit, évacuent 1 Hôtel-de-Ville.
Dans la journée du 27, le peuple s'était essayé à l'insurrection, réveillé en sursaut par le bruit de passions qui n'étaient pas les siennes. Lorsque, le 28, il descendit dans la rue, il ne s'était encore rendu compte ni de ses affections, ni de ses haines, mais il souffrait, il avait respiré l'odeur de la poudre : que fallait-il de plus? D'ailleurs, l'amour du péril et le goût des aventures sont naturels à ceux que la misère a longtemps ployés sous sa rude discipline.
Comme c'est par les signes extérieurs des choses que se fondent les pouvoirs humains, c'est aussi par là qu'ils s'écroulent. Le peuple se mit, tout d'abord, à proscrire dans celte société où il se sentait mal à l'aise, ce qu'elle avait de plus élevé, et dans ce qu'elle avait de plus élevé, ce qui était le plus apparent. Il insulta l'idée monarchique dans tout ce qui en était un symbole. Il effaça les enseignes des fournisseurs de la Cour et traîna dans la boue les emblèmes de la royauté.
Tout cela n'était encore que du désordre. Le drapeau tricolore fut déployé. Alors la révolution commença.
Dans ces trois lambeaux d'étotVe, de couleurs diverses, il y avait pour le peuple toute une histoire héroïque et touchante. C'était la
France qui allait redevenir la première nation du monde ; c'était l'épopée impériale qui allait recommencer ; qui sait enlin ? c'était l'Empereur qui n'était pas mort. Au poste de la Banque parurent deux hommes de l'Empire : l'un, M. Dumoulin, portait un chapeau à plumes et l'uniforme d'officier d'ordonnance ; l'autre, le commandant Dufavs.
s'était déguisé en ouvrier ; il avait enveloppé sa tète d'un foulard rouge et noué autour de ses reins un drapeau tricolore. Ils marchaient suivis de deux ou trois cents hommes qui mêlaient le nom de l'Empereur à des vœux de liberté. Mais vive la Charte! était le cri des bourgeois. Les hommes du peuple, qui ne connaissaient pas la Charte, tirent passer dans ce cri toutes les espérances confuses qu'ils avaient au fond du cœur. Beaucoup moururent pour un mot qu'ils ne comprenaient pas : ceux qui le comprenaient devaient se montrer ensuite pour ensevelir les morts. Des meneurs habiles osèrent même. dès le commencement de la lutte, faire circuler sourdement dans quelques groupes le nom de Prince noir. Us savent combien est irrésistible le pouvoir du mystère, et combien l'ignorance du peuple est poétique.
L'invasion de In mairie des Petits-Pères
LOUIS BLANC
fut un des premiers épisodes de la journée du 28. Là s'étaient rendus de grand matin, armés de fusils et prêts pour le combat, MM. Degousée, Higonnet, Laperche. M. Degousée portait l'uniforme de la garde nationale , et beaucoup d'hommes du peuple s'étaient joints, le long des boulevards, à ce groupe de citoyens courageux. Bientôt le poste fut forcé, la mairie occupée, les fusils 'qu'elle contenait furent distribués au peuple,
M. Degousée.
on battit le rappel. A ce bruit solennel du tambour, annonçant l'émeute, plusieurs bourgeois s'émeuvent, revêtent leurs uniformes de gardes nationaux, et accourent en armes sur la place. Quelques-uns se détachent et vont garder le poste de la Banque, mêlés aux soldats de la ligne ; d'autres s'installent à la mairie, pour y veiller à l'ordre public. C'étaient là pour des insurgés d'étranges auxiliaires. Cependant l'agitation se répandait partout, et des coups de fusil retentissaient dans les rues voisines. Quelquesuns de ciMix qui s'étaient emparés du poste,
veulent en sortir pour aller combattre. Les gardes nationaux les arrêtent, un d'eux s'écrie : « Que faites-vous? l'on va nous « croire hostiles! — C'est bien ainsi que je « l'entends, » répond M. Higonnet avec mépris, et il menace son interlocuteur de le coucher en joue. Ainsi, au sein de cette affreuse mêlée dans laquelle des ouvriers et des enfants allaient se précipiter avec un aveuglement chevaleresque, la plupart des bourgeois n'apportaient que défiance et terreurs. Ils cherchaient l'ordre dans la révolte, et ne voyaient que la conservation de quelques boutiques dans la chute possible d'un trône. Mais déjà les robustes habitants des faubourgs se levaient en masse, et s'ébranlaient pour inonder le centre de Paris. Des groupes se formaient à la porte Saint-Denis et à la porte Saint-Martin. A l'entrée du faubourg Saint-Denis, on commençait une barricade avec une grosse charrette de moellons. Les ouvriers imprimeurs se "réunissaient dans le passage Dauphine, où M. Joubert avait transformé en arsenal son magasin de librairie. Sur un autre point, ouvrant à deux battants les portes de sa maison de roulage, M. Audry de Puyraveau appelait à grands cris les combattants et leur distribuait des mousquets. Dans le faubourg Saint-Jacques, les étudiants passaient leurs pistolets à leur ceinture et s'armaient de leurs fusils de chasse. Sur la place de la Bourse parurent, conduites par M. Etienne Arago, deux longues mannes remplies d'armes et d'uniformes impériaux. Elles venaient du théâtre du Vaudeville, où l'on avait joué, quelques jours auparavant, le Sergent Mathieu, pièce qui avait exigé l'armement d'une compagnie d'acteurs. M. Charles Teste distribua ces armes et ces uniformes dans sa maison, surnommée la petite Jacobinière. Les élèves de l'Ecole polytechnique, de leur côté, avaient, pendant la nuit, forcé les salles d'escrime et enlevé les fleurets dont ils firent sauter les boutons et aiguisèrent les lames sur les dalles des corridors ('). Ayant
1. Sous la Restauration, les élèves de l'Ecole pohtechi nique étaient sans armes, à l'exception des sergents qui I portaient l'épée.
De chaque fenêtre tombaient des fragments de bouteilles, des tuiles, des meubles. (P. 46). D'après Victor Adam.
appris vers dix heures du matin l'ordonnance qui licenciait l'Ecole, ils en étaient sortis, portant pour la plupart l'uniforme de grande tenue. Des cris de Vive l'Ecole polytechnique! les accueillirent dans la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Ils répondirent par les cris de Vive la Liberté'! Vive la Chatte! il y en eut un qui, élevant son chapeau en l'air, en arracha la cocarde blanche, la foula aux pieds, et lit retentir ce cri terrible : .1 bas les Bourbons! Cet exemple fut promptement suivi. Mais l'Ecole se dispersa, et les efforts des élèves devinrent à peu près individuels ; il en résulta que beaucoup purent être retenus par leurs familles ou leurs correspondants ; de sorte qu'au lieu de deux cent cinquante qui, n'étant point légitimistes, auraient pris part au combat, soixante seulement combattirent.
Vers dix ou onze heures, MM. Charras et Lothon se présentèrent chez La-fayette : on
leur dit qu'il était absent; Une autre députation, qui les avait précédés, avait reçu du général cette étrange réponse : « Conseillez à vos camarades de se tenir tranquilles. » Le mouvement était partout, et ceux qui semblaient naturellement appelés à le diriger restaient frappés de stupeur ! Châtelain, rédacteur en chef du Courrier Français, s'était écrié, en apprenant que le peuple décrochait les armoiries des fournisseurs brevetés et Les t rainait dans le ruisseau : « Que la partie « serait belle pour le duc d'Orléans, s'il avait » le cœur de la jouer ! »
Cependant le duc de Raguse, ayant reçu à huit heures du matin ses lettres de service, se rendit aussitôt chez M. de Polignac. Alors seulement fut remise au maréchal l'ordonnance royale qui le chargeait du commandement de la Indivision militaire. Cette ordonnance aurait dû lui être notifiée la veille ; mais le 27, M. de Polignac avait jugé à pro-
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pos de mettre, par arrêté spécial, à la tète des régiments de la garde en garnison à Paris, le commandant de la place. Car, d'un côté, M. de Polignac croyait qu'on "viendrait fort aisément à bout de ce qu'il regardait comme une simple émeute ; et, de l'autre, il aurait mieux aimé procurer l'honneur de ce petit triomphe à un homme de son parti qu'au duc de Raguse qui, à la Cour, passait presque pour un libéral.
Quoi qu'il en soit, Paris, le 28, ayant été mis en état de siège, le duc de Raguse se trouva investi, sous la surveillance du premier ministre, d'une véritable dictature militaire. Sa situation était cruelle. En se rangeant du côté des insurgés, il trahissait un roi qui avait compté sur lui ; en faisant prendre le deuil à tant de mères, sans croire même à la justice de sa cause, il commettait une atrocité ; en s'abstenant, il se déshonorait deux fois. De ces trois partis il prit le plus funeste au peuple.
Quoi qu'il en soit, ayant accepté la dictature, il avait un moyen bien simple de dompter l'insurrection : c'était de menacer Paris d'un incendie. Mais il est des hommes qui n'ont ni le courage de la vertu ni celui du Crime. Voici quel fut le plan du duc de Raguse :
Les troupes étaient concentrées autour des Tuileries. Il fut décidé qu'elles partiraient de là et se mettraient en marche vers le sud-est, après s'être partagées en deux grandes divisions. De ces deux divisions, la première reçut ordre de gagner, en longeant la Seine, la place de Grève et l'Hôtel-de-Ville. La seconde devait parcourir les boulevards depuis la Madeleine jusqu'à la place de la Bastille, et delà tout le faubourg Saint-Antoine. Ainsi, on aurait pu dire que, de ses deux bras immenses jetés du haut des Tuileries et dans la direction générale du sud-est, l'un à droite le long des quais, l'autre à gauche, le long des boulevards, l'armée royale enserrait l'insurrection dans la partie h: plus importante ri la plus tumultueuse de la ville. Mais il fallait qu'entre ces deux lignes, séparées par toute la Largeur du terrain qu'elles enve-
loppaient , une communication fut ménagée autre part qu'à leur point môme de jonct ion. Deux bataillons de la garde furent donc chargés d'occuper le marché des Innocents, dans la rue Saint-Denis, et de tenir cette rue libre, en la parcourant, l'un vers le nord jusqu'aux boulevards, l'autre vers le midi jusqu'à la Seine.
Les vices de ce plan étaient manifestes. Les troupes pouvaient bien parcourir le sanglant itinéraire qui leur était tracé sur la carte, mais elles n'étaient pas àbeaucoup près assez nombreuses pour occuper tant d'espace. Et puis, les engager dans ces rues Saint- Denis et Saint-Antoine, que coupent une infinité de ruelles tortueuses et obscures, c était les exposer à recevoir la mort de toutes parts sans la pouvoir donner.
Mais quel autre plan était praticable ? Comment bloquer , avec quelques milliers d'hommes,, cette immense ville de Paris ? Si Charles X, en signant les ordonnances, avait pu prévoir une révolution ; si on avait eu soin de faire provision de vivres pour les troupes , il aurait été possible sans doute de recommencer le 13 vendémiaire; l'armée royale, se serrant autour du palais des rois, aurait attendu l'insurrection, la baïonnette au bout du fusil et la mèche des canons allumée ; et si les insurgés s'étaient bornés à parcourir la ville, s'emparant des postes, occupant les édifices, brisant les armoiries royales, la bourgeoisie , dans ses terreurs exagérées , n'aurait pas tardé à venir demander pardon à genoux, trop heureuse d'échapper à la crainte du pillage en subissant le despotisme.
Mais les soldats manquaient de vivres, et ils auraient été les premiers désarmés par la faim. Encore une fois, pour un serviteur de Charles X, il n'y avait pas de milieu entre laisser tomber dans l'abîme la couronne de ce vieillard moribond et mettre le fou aux quatre coins de sa capitale. Car il faut bien qu'une société sache, quand elle se soumet an régime des monarchies, qu'il peut en coûter cela pour les sauver !
Les troupes se mirent donc en mouve»
TTÏSTOIRi: DK DIX ANS
ment, les canons rouleront sur le pavé, et la guerre civile éclata dans Paris.
Quelle allait être l'issue de cette guerre ? Les savants, les hommes de lettres, presque tous les militaires, prirent en pitié les combattants et leur folie. M. Thiers courut chercher un refuge chez Mmc de Courchamp, dans la vallée de Montmorency. Dans les bureaux du Globe, M. Cousin parlait du drapeau blanc comme du seul drapeau que la nation pût reconnaître; et il reprochait à M. Pierre Leroux de compromettre ses amis par l'allure révolutionnaire qu'il faisait prendre au journal. Le rédacteur en chef du Globe, M. Dubois, se trouvait absent. Enfin, tout n'était que trouble, incertitudes, confusion, dans les rangs de la haute bourgeoisie.
Il y avait, parmi les écrivains les plus remarquables de ce temps, un homme à la taille élancée, aux mouvements brusques mais nobles, au front fuyant mais pensif. Il avait été soldat. Au premier bruit de la fusillade, il secoua tristement la tête; puis, il s'en alla par la ville, sans armes et une baguette noire à la main, indifférent aux balles qui sifflaient autour de lui, et bravant la mort sans chercher le succès. Cet homme, destiné à un rôle illustre et malheureux, était peu connu alors : il se nommait Armand Carrel. « Avez-vous seulement un bataillon? » demandait-il sans cesse à ses amis, plus confiants. Dans la matinée du 28, passant sur le boulevard avec M. Etienne Arago, qui témoignait beaucoup d'ardeur : « Tenez, lui dit-il, en lui montrant « un homme du peuple qui cirait ses souliers « avec l'huile d'un réverbère cassé, voilà le
«peuple, voilà Paris! Légèreté , insou-
'< ciance , application à de petits usages
« de ce qui représente de grandes choses... » Il se trompait de moitié. Le peuple devait prendre part au combat d'une manier*1 sérieuse : il ne fut indifférent qu'aux résultats de la victoire.
Les deux bataillons de la garde chargés de parcourir la rive droite de la Seine, s'étaient mis en marche sous la conduite du général Talon. Au pont Neuf, ils entraînèrent dans leur mouvement le 15e léger, qu'ils rencon-
trèrent^ et, quittant la rive droite de la Seine, ils entrèrent, par le milieu du pont, dans l'île de la Cité. Débouchant ensuite sur le quai dé l'Horloge, ils gagnèrent l'entrée du ponl Notre-Dame, où ils s'arrêtèrent un instant.
L'ITotel-de-YiHe était Occupé, depuis In
pointe du jour, par quelques jeunes geni intrépides, et beaucoup de citoyens craintif-. qui s'y étaient rendus pour veiller à Pordre public, y étaient entrés parce que la place était vide, et paraissaient fort effrayés de la fougue de leurs compagnons. Mais sur la place de Grève et dans toutes les rues qui viennent y aboutir, se pressaient des hommes indomptables. Le tocsin sonnait à l'église de Saint-Séverin, et le bourdon de Notre-Dame répondait à ce bruit de deuil par un bruit plus formidable encore. Le tambour retentissait dans la rue Planche-Mibrav. qui fait face au pont Notre-Dame, et la foule se précipitait vers le quai.
La garde s'avança sur le pont. et. s'ouvrant tout à coup, démasqua deux pièces d'artillerie. Le bruit du tambour cessa; sur le pavé de la rue il ne resta que les morts. La garde passa le pont, se déploya sur les quais de Gèvres et Pelletier, laissa un peloton pour garder l'entrée de la rue Planche- Mibray, et se répandit sur la place de Grève, chassant devant elleles Parisiens, qui s'écoulèrent rapidement par toutes les issues de la place, tandis que les défenseurs de l'IIotel-de- Yille s'échappaient par les portes de derrière en tirant des coups de fusil.
Le 15e léger était resté de l'autre coté du pont, et couvrait le marché aux Fleurs. Immobiles, l'arme au pied, les soldats du l'i assistaient au combat sans y prendre part. Devant eux passaient à toul moment des citoyens en armes, et l'officier se contentait de leur dire, en leur montrant de la pointe de sou épée des ouvriers qu'on emportait toul sanglants : Vous voyez!... de grâce, n'allez « pas de ce côté. » Mais des tirailleurs venus du passage Dauphine et du faubourg Saint- Jacques s'entassaient peu à peu, saus que rien pût l<is retenir, sur le quai de la Cité. La hauteur (h\ parapet de la Seine les mettait
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à l'abri du feu que la garde dirigeait sur eux de la rive droite, et les balles qu'ils lançaient allaient frapper à coup sûr les soldats qui couvraient la place de Grève. Telle était, du reste, l'ardeur des hommes du peuple, que beaucoup d'entre eux s'élancèrent sur le pont suspendu qui conduit à la place, au milieu de laquelle une pièce de canon était en batterie. Plusieurs coups furent tirés à mitraille, et, plusieurs fois de suite, le pont fut horriblement balayé. Un élève de l'Ecole polytechnique, M. Charras, était sur la rive gauche, l'épée à la main. Il hérita du fusil d'un ouvrier qui venait de recevoir , à ses côtés, une balle dans la poitrine; mais les munitions manquaient. Un enfant de quinze ou seize ans s'approcha de M. Charras, et lui montrant un paquet de cartouches : « Nous « partagerons, si vous voulez, mais à candice tion que vous me prêterez votre fusil, pour « que je tire ma part. » Le fusil lui est remis, et il court se placer sur le tablier. En ce moment un peleton de gardes royaux s'avança sur le pont. Les insurgés disparurent dans les rues qui débouchent sur le quai, et, au milieu d'eux, l'intrépide enfant. Ce fut sur ce même champ de bataille que fut poussé, par un jeune homme qui portait un drapeau tricolore, ce cri héroïque : « Mes amis, si je « meurs, souvenez-vous que je me nomme « d'Arcole. » Il tomba mort, en effet; mais le pont qui reçut son cadavre a, du moins, gardé son nom.
A quelques pas de ce champ de bataille, des étudiants élevaient des barricades. Puis, c'étaient des tambours de la garde nationale qui couraient çà et là, battant le rappel et la générale. Il y eut dans ce drame fabuleux des épisodes d'une inconcevable grandeur. Au coin du boulevard, vis-à-vis du faubourg Montmartre, un groupe armé, dont faisait partie le célèbre sculpteur David (d'Angers), avait planté une perche surmontée d'un lambeau tricolore et au pied de laquelle gisait un cadavre : des pelotons d'infanterie vinrent défiler devant le trophée glorieux et sinistre. Les soldats étaient mornes, silencieux. Quand passa le dernier peloton, l'officier s'arrêta,
salua le mort en abaissant son épée, et les soldats portèrent les armes. Des spectacles singuliers venaient quelquefois se mêler à tout ce qu'un pareil drame avait de terrible. Dans la rue Saint-André-des-Arts, par exemple, on vit une colonne de quinze à vingt hommes conduite par un violon. Les femmes étaient aux croisées, applaudissant à tout homme armé qui passait. A ces encouragements s'en joignaient d'autres d'une nature différente, et particulièrement adressés aux troupes. On répandait de petits imprimés contenant ces mots : La patrie tient un bâton de maréchal à la disposition du premier colonel qui fera cause commune avec le peuple. Ainsi tout concourait à augmenter l'énergie de ce mouvement, le plus extraordinaire qui ait jamais emporté la population d'une grande ville.
Mais, dans les quartiers riches, l'insurrection avait un tout autre caractère que dans ceux d'où sortaient les combattants de la place de Grève. Au faubourg Saint-Honoré, ce qui dominait les âmes, c'était l'amour de l'ordre, le désir de la conservation. Ce sentiment avait conduit à la mairie du 1er arrondissement un grand nombre de gardes nationaux : un détachement du 6e de la garde y fut envoyé, sous les ordres de M. Sala; mais pas un coup de fusil ne fut tiré. « Nous « ne sommes ici, criaient les gardes natio- « naux, que pour assurer la conservation des « propriétés. » — « C'est dans le même but « que nous venons, » répondit l'officier. L'altercation fut vive. Enfin les gardes nationaux cédèrent, et M. Sala qui, d'après les instructions du général Saint-Hilaire, devait les retenir prisonniers, les renvoya chez eux l'un après l'autre, rassurés et satisfaits. Le bataillon continuant sa marche, une demicompagnie fut assaillie, devant la Madeleine, par des ouvriers armés de fusils et de pistolets. Ils furent reçus vigoureusement, et pendant que les uns se dispersaient dans les rues voisines, les autres couraient se réfugier dans l'église. Une compagnie les y suivit, à travers les barricades renversées. Les ouvriers montent dans les combles. On les menace de met-
La hauteur du parapet de la Seine les mettait à l'abri du feu (P. 43). D'après une lithographie de l'époque.
tre le feu aux échafaudages, au moyen de la paille semée sur les dalles. Ils descendent, et sont enfermés dans l'église. Deux heures après, un autre détachement accourut, et les mit en liberté. Les soldats qui venaient de se battre à la Madeleine et dans les environs, avaient versé du sang, et ils en avaient perdu. Leur situation était douloureuse, leur tristesse profonde. Et pourtant, quand sonna l'heure de leur repas ordinaire, on les entendit se répandre en plaisanteries sur la surprise et l'impatience de leurs cuisiniers, restés à Saint-Denis. Voilà ce qu'était cette guerre. Le rire y fut continuellement à côté des larmes. Tantôt généreuse et courtoise, tantôt implacable; grave comme sur un champ de bataille, et, par instants, bouffonne comme sur des tréteaux, elle mit en relief dans tout son éclat, mais aussi dans toute sa mobilité, le génie de notre nation.
Au sein de cette immense et confuse mêlée,
la plupart des officiers de la garde crurent devoir rester inviolablement fidèles à leur drapeau. Quelques-uns, tels que M. Lemotheux, écrivirent leur démission, bien résolus à ne la notifier qu'après le combat. D'autres comprirent .leur devoir d'une manière différente. M. le comte Raoul de la Tour-du- Pin, par exemple, adressa au prince de Polignac la lettre saivante :
« Monseigneur,
« Après une journée do massacres et de désastres, entreprise contre toutes les lois divines et humaines et à laquelle je n'ai pris part que par un respect humain que je me reproche, ma conscience me défend impérieusement de servir un moment de plus. J'ai donne dans ma vie d'assez nombreuses preuves de devcùment au roi, pour qu'il me soit permis, sans que mes intentions puissent être calomniées, de distinguer ce qui émane de lui des atrocités qui se commettent en sou nom. J'ai donc l'houneur de vous prier, Monseigneur, de mettre sous les yeux du roi ma démission de capitaine de sa garde*. »
1. « Je n'ai jamais reçu cette lettre : je l'eusse renvoyée à son auteur. Au moment du danger, on u accepte la démission de personne. <>
(Nott manuscrits de- M. de Polignac.)
LOUIS BLANC
Cependant, une colonne commandée par M de Saint-Chamans, et composée de deux bataillons du Ie' de la garde, d'un bataillon du 6e et d'environ 150 lanciers, s'était dirigée par les boulevards vers la place de la Bastille, traînant avec elle deux pièces de canon. Elle' marcha longtemps sans rencontrer une résistance bien vive, mais, arrivée à la hauteur des portes Saint-Denis et Saint-Martin, elle fut assaillie avec une extrême vigueur. Là, combattaient à la tête d'une foule héroïque et en guenilles, des jeunes gens qui apportaient au milieu du péril la vieille gaîté française, chefs de prolétaires qu'à leur bravoure élégante et à leur ardeur chevaleresque, on eût pris pour les héritiers de cette vaillante noblesse qui vainquit à Fontenoy. Attaquées de toutes parts, les troupes royales s'arrêtèrent et firent feu. Il n'y eut, cette fois, ni morts ni blessés. Les combattants s'en aperçurent et revinrent à la charge avec des éclats de rire qui.se mêlèrent au bruit sinistre de la fusillade. On fit avancer les canons : au moment où on al??it y mettre le feu, un enfant s'élance, court sur les soldats, et leur tire un coup de pistolet à bout portant. Les troupes royales continuèrent leur marche, mais derrière elles la foule s'amoncelait; les arbres ues boulevards tombaient sous la hache, et de solides barricades-, construites avec une étonnante rapidité, venaient enlever aux soldats tout espoir de retour. Sur la place de la Bastille, M. de Saint-Chamans rencontra un rassemblement nombreux composé en partie de femmes et d'enfants. « Du travail! du pain! » tris étaient les cris qui sortaient du sein de ce rassemblement. Ceux qui le formaient étaient presque tous sans armes. Chose étrange! Pendant qu'ailleurs le peuple combattait avec des cris dont il ignorait le sens, sur la place de la Bastille il poussait son vrai cri de guerre sans spngeràse battre! M. de Saint-Chamans s'avança au milieu des groupes-, et distribua tout l'argent qu'il portail sur lui.
Il avait trouvé sur la place un régiment des cuirassiers de la garde, le l\()c régiment d'infanterie de Ligne et an escadron de gendarmerie. Bien que ces troupes n'eussent pas
été mises sous son commandement, M. de Saint-Chamans ordonna aux cuirassiers et au 50e de marcher sur la place de Grève pour maintenir les communications libres entre sa colonne et les soldats envoyés à l'Hôtel-de- Ville. Mais le 50e et les cuirassiers n'ayant pu remplir cette mission, revinrent se mettre en position sur la place de la Bastille.
De son côté, M. de Saint-Chamans s'était engagé dans le faubourg Saint-Antoine, dont il se rendit maître après une heure de combat. De retour sur la place de la Bastille, il y retrouva le 50e et les cuirassiers. Les chefs lui rendirent compte des obstacles qui avaient empêché l'exécution des ordres reçus; et, d'après leurs rapports, il se décida aussitôt à entrer dans la rue Saint-Antoine, à la tête de cette même colonne qu'il avait amenée du boulevard de la Madeleine. Le trajet fut long et sanglant. Des groupes de tirailleurs invisibles faisaient pleuvoir sur les troupes une grêle de balles, et de chaque fenêtre tombaient des fragments de bouteilles, des tuiles, des meubles. De faibles femmes portaient au haut de leurs maisons de lourds pavés, pour les précipiter ensuite sur la tète des soldats. Le nombre des hommes du peuple qui étaient descendus dans la rue un fusil à la main, n'était pas en réalité bien considérable, mais le nombre de ceux qui prenaient au combat une part indirecte était immense. Au plus fort de la fusillade, on vit dans la rue Culture- Sainte-Catherine, qui aboutit à la rue Saint- Antoine, plusieurs hommes en blouse glisser, suspendus à des cordes, le long des murs de la caserne des pompiers. C'étaient des combattants qui avaient été faits prisonniers, qu'on avait déposés dans la caserne, et que les pompiers renvoyaient de la sorte au combat. Plusieurs coups de canon furent tirés, mais celte situation extrême qui faisait dune ville un champ de bataille, exaltait les courages et répandait dans l'air une ivresse contagieuse. Des portes s'ouvraient aux hommes du peuple pour les recevoir a l'instant du danger, et se refermaient subitement sur eux: les blessés étaient recueillis avec empresse* ment et soignés par des mains caressantes :
Révolution de 1830. — Combat
rue ^aint-Actoiûe
faire de la charpie ou broyer de la poudre était, dans chaque maison, l'occupation drs femmes : mères, sœurs ou épouses de ceux qui allaient mourir! Le soleil ne fut jamais si brûlant : il ajoutait à cette lièvre des âmes.
A la hauteur de l'église Samt-Gervais, la colonne de M. de Sàint-Chamans vint se heurter à une énorme barricade, qu'escaladèrent vivement les voltigeurs d'avant-garde, mais qu'on ne put démolir malgré de courageux efforts. La cavalerie et l'artillerie se trouvaient donc invinciblement arrêtées. Ce fut alors qu'après avoir brûlé ses dernières cartouches, M. de Saint-Chamans prit par la gauche pour aller passer la Seine au pont d'Austcrlitz, gagner l'esplanade des Invalides en suivant les boulevards neufs, et se rendre sur la place Louis XV. Tel était, du reste, l'ordre formel qu'il avait reçu avant son entrée dans la rue Saint-Antoine, ordre consigné dans une dépêche que lui avait remise un individu vêtu en bourgeois.
Pendant ce temps, les soldats qui occupaient la place de Grève se défendaient avec beaucoup de courage et de tristesse. Chaque maison était devenue un château-fort, et on tirait de toutes les fenêtres. Trois hommes s'étaient postés derrière une cheminée, et àe là ils faisaient depuis longtemps sur la troupe un feu meurtrier, lorsqu'ils furent enfin découverts. Un canon fut pointé contre cette cheminée fatale, mais avant de l'abattre, te canonnier lit signe à ceux qu'elle protégeait de se retirer. Il n'y avait pas dans les assaillants moins de bravoure et de générosité. Mais qu'attaquaient ceux-ci? Que défendaient ceux-là? D'autres le savaient! Tout à coup, il se fit sur le quai de la Grève un grand bruit d'armes et de chevaux. Un détachement du .'il)', précédé par des cuirassiers, arrivait par les quais pour gagner la place de Grève. On le lit entrer dans la cour de l'Hôtel, et ses cartouches, dont il refusa de faire usage, furent distribuées aux soldats de la garde, défenseurs plus persévérants de la royauté. Un détachement suisse avait été envoyé des Tuileries au secours de l'Hôtel-de- Ville : il entra sur la place de Grève au pas de charge.
A l'aspect de ces uniformes rouges, la Fureur des insurgés redouble; de chaque ruelle
lancent des combattants nouveaux; une barricade est occupée par le peuple. Les Suisses soutiennent cette attaque avec vigueur, la garde arrivé pour les appuyer, et déjà tes Parisiens pliaient, lorsqu'un jeune homme, pour les ranimer, s'avance agitant un drapeau tricolore au bout d'une lance ei criant : « Je vais vous apprendre à mourir. » A dixpas de la garde, il tomba percé de balles. Cet engagement fut terrible : les Suisses laissèrent beaucoup des leurs sur le pavé.
La guerre éclatait dans tout Paris en scènes bizarres , héroïques , lamentables. Dans la colonnade du Louvre, en face de Saint-Germain-l'Auxcr-rois, le marquis d'Au^ tichamp était assis sur une chaise. Accablé d'années et pouvant à peine se soutenir, il animait les Suisses au combat par sa présence, et, les bras croisés, il contemplait ce spectacle de deuil avec une impassibilité stoïque. Sur le boulevard de l'Hôpital, une bande courait attaquer la poudrière d'Ivry, enfonçait les portes à coups de hache et de merlin, inondait la cour, et forçait les employés à lui jeter par les fenêtres des paquets de poudre, que, dans la fougue de leurs préoccupations, les insurgés recevaient la pipe à la bouche, et emportaient rapidement danleurs bras. Sur un autre point, les détenus pour dettes, au moyen d'une poutre transformée en bélier, brisaient les portes de Sainte-Pélagie, et se joignaient ensuite au poste pour empêcher l'évasion des malfaiteurs. Une rencontre sanglante eut lieu dans la rue des Prouvaires, et présenta le spectacle assez commun dans les guerres civiles, de frères combattant dans des rangs oppo$ C'était par toute la ville une .sorte d'ivresse morale dont la parole humaine est impuissante à rendre la physionomie. A travers les coups de fusil, le roulement des tambours, les cris, les gémissements, mille bruits étranges se répandaient et Venaient ajouter au frémissement universel. Dans quelques quartiers on promena un chapeau à plumes qu'on disait être celui du duc de Raguse
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dont on annonçait la mort. Il y avait quelque chose de surnaturel dans l'audace de certains combattants. Un ouvrier voyant une compagnie du 5e de ligne déboucher sur la place de la Bourse, court droit au capitaine et lui décharge sur la tête une barre de fer. Ce capitaine se nommait Caumann. Il chancelle et son visage se couvre de sang; mais, par un mouvement sublime, il peut encore relever avec son épée les baïonnettes de ses soldats
Le maréchal de Marmont, duc de Raguse. 1774-1852.
qui allaient faire feu sur l'agresseur. A l'intrépidité les hommes du peuple joignaient l'abnégation la plus absolue, et ils se rangeaient de préférence sous les ordres de tout combattant, qu'une mise plus élégante leur indiquait comme appartenant à .une condition favorisée. Au reste, les jeunes gens trouvaient à chaque pas, pour guider leur inexpérience, d'anciens militaires échappés aux batailles de l'empire, génération guerrière, que les Bourbons, en 1815, avaient irritée à jamais.
Mais la magnanimité de ce peuple n'était pas moins étonnante que son courage. Dans
l'ardeur du combat, s'il arrivait que le riche offrît sa bourse au pauvre, haletant et prêt à défaillir, le pauvre n'acceptait que le nécessaire et courait rendre, jusque sous les balles, le reste de la pièce d'or qu'il avait reçue dans ces jours de brûlante et passagère fraternité. Souvent il se mêlait à ce désintéressement glorieux une poésie, telle que peuvent seuls la comprendre de nobles cœurs battant sous des haillons. Quelques ouvriers défendaient une barricade élevée dans la rue Saint-Joseph. Un bourgeois, qui combattait à leur côté, vit l'un d'eux s'appuyer languissamment contre les pierres de la barricade. Il le crut blessé ; car la chemise du jeune homme était ensanglantée, et son visage couvert d'une pâleur mortelle. Le bourgeois se penche sur lui; mais l'ouvrier dit d'une voix faible : « J'ai faim. » Une pièce de cinq francs lui est offerte. iVlors, glissant sa main sous sa chemise sanglante, il tire de son sein un lambeau d'étendard royaliste, et dit à celui qui l'avait assisté : « Prenez, Monsieur : voici ce que je vous « donne en échange. »
Et au milieu de tant de scènes lugubres, que d'épisodes consolants ! Sur la place des Victoires, où campaient les troupes du général Wall, des femmes du peuple furent vues portant des cruches remplies d'eau et de vin, qu'elles présentaient aux lèvres altérées des soldats. En même temps, le général entrait en négociation avec M. Degousée pour le transport des blessés. On plaçait ces malheureux sur des charrettes, et c'était un chef d'insurgés qui, suivi de quatre fantassins, vêtu d'une blouse, un bonnet de police sur la tète et un fusil à la main, se chargeait de conduire à travers Paris en deuil ce convoi gémissant et funèbre. Guerre inouïe, où tout combattant affrontait la mort deux fois : pour frapper son ennemi d'abord, et ensuite pour le sauver!
Mais c'était au marché des Innocents qu'était le fort de l'action. Le bataillon qui partit de là, pour éclairer jusqu'au boulevard la rue Saint-Denis, ne put qu'avec des efforts incroyables remplir sa triste mission. Arrivé à la cour Batave, il essuya une fusillade meur-
HlSiOlUK DE DIX AXS
Entrevue des parlementaires avec M. de Raguse. (P. 52). D'après une lithographie de Blauc.
trière, et ne parvint à la porte Saint-Denis qu'après avoir eu près de trente hommes tués ou blessés. Son brave colonel, M. de Pleineselve, avait été blessé : les soldats le portaient sur un brancard. La rue Saint- Denis, à mesure que le bataillon avançait, s'était couverte de barricades : il ne put revenir sur ses pas. Le général Quinsonnas resta donc au marché des Innocents avec un petit nombre d'hommes, et enveloppé par l'insurrection.
Pendant que la lutte s'engageait ainsi sur divers points de Paris, voici ce que taisaient les députés. M. Audry de Puyraveau leur avait donné rendez-vous à midi dans son hôtel. M. Audry était puissant et riche, alors. Depuis, il est tombé dans la pauvreté el dans l'abandon ; il s'est senti frappé à tontes les parties sensibles du cœur, et aujourd'hui même il erre en pays étranger, n'ayant pu trouver où reposer sa tète sur une terre où il
avait cru fonder la liberté ! M. Audry se déliait de la fermeté de ses collègues. Avant de leur ouvrir les portes de sa maison, il lit savoir secrètement à plusieurs étudiants et à un grand nombre d'ouvriers qu'une réunion de députés devait avoir lieu chez lui. et que. pour les pousser à une résolution énergique, il fallait leur faire peur. Aussi, en arrivant chez M. Audry de Puyraveau, les députés trouvèrent-ils la cour (h1 l'hôtel remplie d'une foule bruyante et animée. Quelques jeunes gens essayèrent de s'introduire dans la salle de délibération : ce fut en vain ; mais cette salle était au rez-de-chaussée ; les fenêtres étaient ouvertes : il fallut délibérer sous l'œil du peuple. M. Mauguin prit le premier la parole. « (Vt'st une révolution que nous avons « ;'i conduire, dit-il ; entre la garde royale cl (i le peuple nous avons à choisir. » Ces mots tirent tressaillir MM. Sébastiani et Charles Dupin, qui s'écrièrent vivement : « Restons
LOUIS BLANC
dans Tordre légal ! » M. de Lafayette se mit à sourire avec dédain; et, pendant que AI. Guizot proposait à ses collègues d'intervenir dans l'insurrection comme médiateurs, on apporta la fausse nouvelle que l'Hôtel-de- Ville venait de tomber au pouvoir du peuple. Ce fut alors qu'au milieu de cette assemblée, en proie à une double terreur, M. Guizot se leva, tenant h la main un projet de protestation conçue en ces termes :
« Les soussignés, régulièrement élus à la « députation par les collèges d'arrondisse- « ments et de départements ci-dessous nomce mes en vertu de l'ordonnance royale du..., « et conformément à la Charte constitutionce nelle et aux lois sur les élections des...., et « se trouvant actuellement à Paris, se regar- « dent comme absolument obligés, parleur « devoir envers le roi et la France, de protes- « ter contre les mesures que les conseillers <( de la Couronne, trompant les intentions du « monarque, ont fait naguère prévaloir pour a le renversement du système légal des élec- « tions et la ruine de la liberté de la presse. ce Lesdites mesures, contenues dans les orée donnancesde , sont, aux yeux des sousce signés, directement contraires à la Charte c< constitutionnelle, aux droits constitutionce nels de la Chambre des pairs, au droit puce blic des Français, aux attributions et aux ce arrêts des tribunaux, et propres à jeter l'Ecc tat dans une confusion qui compromet égaee lement la paix du présent et la sécurité de ce l'avenir. En conséquence, les soussignés, ce inviolablement fidèles à leur serment au roi ce et à la Charte constitutionnelle, protestent ce d'un commun accord, non seulement contre ce lesdites mesures, mais contre tous les actes ce qui en pourraient être la conséquence. Et, ■ attendu, d'une part, que la Chambre des ce députés, n'ayant pas été constituée, n'a pu « être légalement dissoute, ; d'autre part, que « la tentative de former une autre Chambre « des députés, d'après un mode nouveau et a arbitraire, est en contradiction formelle « avec la Charte constitutionnelle et les droits ce acquis des électeurs, les soussignés déclan ponl qu'ils s»1 considèrent toujours cornue'
ce légalement élus à la députation par les colce lèges d'arrondissements et de départements ce dont ils ont obtenu les suffrages, et comme ce ne pouvant être remplacés qu'en vertu d'éee lections faites selon les principes et les force mes voulues par les lois. Etsi les soussignés ce n'exercent pas effectivement les droits et ne ce s'acquittent pas de tous les devoirs qu'ils ce tiennent de leur élection légale, c'est qu'ils ee en sont empêchés par une violence maté- 'c rielle contre laquelle ils ne cesseront de ce protester. »
Des flots de sang coulaient dans Paris au moment où M. Guizot donna lecture de cet acte. Il fut diversement accueilli. Les uns. comme MM. de Lafayette, Laffitte, Audry de Puyraveau, Bérard, Daunou, de Schonen, Mauguin, Bavoux, de Laborde, Labbey de Pompières, avaient peine à comprendre qu'on parlât de fidélité au roi et de conseillers trompant les intentions du monarque, au sein d'une ville ravagée et à la lueur de cent combats. Les autres, tels que MM. Charles Dupin et Sébastiani, trouvaient la déclaration téméraire. M. Casimir Périer se faisait remarquer, entre tous, par son agitation convulsive. Il s'approcha de M. Laffitte et lui dit : ce II faut ee absolument négocier avec Marmont. Quatre ee millions ici ne seraient pas mal employés. » L'idée d'une démarche à faire auprès de Marmont ne tarda pas à se répandre dans l'assemblée. M. Laffitte est chargé de désigner les cinq membres qui doivent composer la députation. Il nomme MM. Casimir Périer, Mauguin, Lobau et Gérard. Une nouvelle réunion est indiquée pour quatre heures chez M. Bérard. La séance est levée, et les cinq commissaires se mettent en marche pour le quartiergénéral, après s'être rendus préalablement chez M. Laflitte pour s'y concerter. En mettant le pied sur la place du Carrousel, M. Casimir Périer. dans l'excès de son trouble, ne put s'empêcher de dire à M. Laffitte : e< Je ee crains bien que nous n'allions nous jeter ce dans la gueule du loup. »
Les députés furent précédés auprès du duc de Haguse par M. Ara go. Ce jour-là même, dans la matinée, M. Arago avait reçu une
MIST01HK DE DIX ANS
lettre do M",e de Boignes. Cette dame le conjurait d'aller trouver Marmont, et d'essayer l'empire qu'il avait sur L'esprit du maréchal, afin de sauver Paris d'un irréparable désastre.
M. Arago hésitait: dans les discordes civiles, la haine est si soupçonneuse. ! Une noble inspiration le décida. Il fait venir son fils aîné et lui ordonne de le suivie un pore ne pouvant être soupçonné d'avoir voulu faillir en présence de son fils. Ils partent ; ils arrivent à l' état-major à travers les balles. Une salle s'ouvre devant eux. Au milieu, une table de billard sur laquelle M. Laurentie rédigeait un article pour la Quotidienne, et dans toute cette enceinte, la plus effroyable confusion. Les aides-de-camp se croisaient en désordre, pAles, couverts de sueur et de poussière. De la pièce occupée par le général en chef, des dépêches partaient à chaque instant ; mille rumeurs orageuses venaient du dehors, mêlées au bruit des coups de fusil ; et, réunis là pèle-mêlo, les officiers supérieurs suivaient avec anxiété les péripéties du combat, debout, l'oreille attentive et le visage altéré.
Quand M. Arago se présenta tout a coup avec sa taille colossale, sa tête puissante et son o'il ardent, ce fut une agitation terrible. On l'entoure de toutes parts avec des accents de frayeur ou des menaces, comme si on eût VU apparaître en lui quelque soudaine et vivante imagé du peuple soulevé. Alors un officier polonais, M. Komiérawski, s'approchant de lui rapidement : « Monsieur, si quel- « qu'un porte la main sur vous, je lui fais « tomber le poignet d'un coup de sabre. »
M. Arago est conduit auprès du général en chef. .Mais, avant qu'il eût ouvert la boucbe, .Marinont lui criait d'une voix brève et en étendant le bras :
« Ne nie proposez rien qui me déshonore. « — Ce que je viens vous proposer vous ■ honorerait, an contraire, .le ne vous de- « mande pas de tourner voire épée contre • Charles X; niais refusez tout commandeii ment , et parte/ à l'instant même pour « Saint-Cloud. — Comment ! que j'abandonne « le poste où la confiance du roi m'a placé! a que je lâche pied. moi. soldat, devant des
bourgeois ameutés! que je fasse dire à
« l'Europe que nos braves troupes ont reculé
«levant une populace armée depierresetde • bâtons! G'esl impossible! c'esl impossible! « vous connaissez mes sentiments. Vous " savez si je les ai approuvées, ers ordon- << nances maudites! Mais une- horrible fata- « lité pèse sur moi : il faut que mon destin « s'accomplisse. — Vous pouvez combattre « cette fatalité. Un moyen vous reste pour « elfacer dans la mémoire des Parisiens les <c souvenirs de l'invasion... Partez, pariez « sans retard! »
En ce moment, un homme s'élance dans la salle d'attente. Il est en veste et porte une casquette de loutre. A l'aspect de cet inconnu, on se trouble, on veut l'arrêter, et c'est à peine s'il a le temps d'abattre sa casquette d'un revers de main, en s'écriant : «Vous ne « me reconnaissez donc pas ! Je suis l'aide-de- « camp du général Ouinsonnas. J'ai coupé « mes moustaches pour pouvoir arriver jus; « qu'ici. » Il demande à parler au duc de Itaguse. Il lui annonce que les troupes postées au marché des Innocents ont déjà beaucoup souffert; qu'un renfort est nécessaire. — « Eh! n'avez-vous pas du canon? — « Du (( canon, Monsieur le maréchal! mais on ne c« dresse pas les canons en l'air! Et que « peuvent les canons contre les pavés, les « meubles qui, de chaque fenêtre, tombent « sur la tête des soldats? »
On apporta en effet dans la salle voisine- un lancier qui venait d'être renversé de cheval. Ce malheureux était tout taché de sang, et son uniforme entr'onvert laissait voir, enfoncés dans sa poitrine, des caractères d'imprimerie qui avaient été employés en guisç de balles.
Le duc de llaguse se promenait à grands
pas; les mouvements tumultueux de son cœur
passaient rapidement sur son visage. ■ Bes ■ bataillons, dit-il avec impatience à l'aide-
de-Camp! .le n'ai pas de bataillons à leur
envoyer. Qu'Us se tirent de là comme il>
pourront! ■
L'aide-de-camp sortit, et M. Arago reprenant ses exhortations avec une chaleur crois-;
LOUIS BLANC
santé. — « Eh bien!... murmurait le duc de « Raguse... ce soir... je verrai... — Ce soir! « mais y songez-vous? Ce soir des milliers « de familles seront en deuil! Ce soir, tout « sera fini ! Et quel que soit le sort du com- « bat, votre position sera terrible. Vainqueur, « on ne vous pardonnera jamais tout ce « sang'. »
Le maréchal parut ébranlé. Alors, continuant avec plus de force : — « Faut-il tout « vous dire, s'écria M. Arago? J'ai recueilli « dans la foule, sur mon passage, des paroles « sinistres : On mitraille le peuple ; c'est Mar- « mont qui paie ses dettes?... » A ces mots, Marmont porta la main à la garde de son épée.
On annonça l'arrivée de cinq députés qui venaient parlementer. M. Arago leur céda la place et fut témoin, à l'instant même, d'une scène extraordinaire. Le gouverneur des Tuileries, M. Glandevez, ayant pressé la main à un des cinq négociateurs, M. d'Ambrugeac avait osé dire qu'il s'en plaindrait au roi. Indigné, le général Tromelin pousse droit à lui, l'apostrophe d'une voix tonnante, et se félicite d'avoir enfin trouvé une occasion de faire éclater ce qu'il avaitau fond de l'âme. L'explosion de cette colère fut si impétueuse que, si elle avait rencontré quelque résistance, les épées seraient sorties du fourreau, tant il y a d'antipathies ardentes sous cette froide et trompeuse uniformité de la vie des cours !
En se retirant, M. Arago apprit à M. Delarue, aide-de-camp du duc de Raguse, qu'il avait vu sur la place de l'Odéon des soldats disposés à se joindre au peuple. Vivement frappé de cette nouvelle, M. Delarue court la communiquer au prince de Polignac, et revient découragé, en disant : « 11 veut que, si « la troupe passe du côté du peuple, on tire « aussi sur la troupe. »
Sur ces entrefaites, arrivèrent les cinq commissaires. Ils furent introduits dans l'appartement du duc de Raguse. Il était seul. M. Lafiitte, prenant la parole au nom de ses collègues, conjura le maréchal de faire arrêter l'effusion du sang. Il lui représenta tout ce qu'il y aurait de funeste, non seulement
pour la nation, mais pour le trône, dans une violation obstinée de toutes les lois constitutives du pays. Le maréchal répondit qu'il ne lui appartenait pas de juger de l'inconstitutionnalité des ordonnances ; qu'il était militaire et devait, sous peine d'infamie, rester au poste où la confiance du roi l'avait placé ; que, d'ailleurs, avant de demander la révocation des ordonnances, il fallait faire mettre bas les armes aux Parisiens, et qu'il y allait de son honneur de ne pas céder. En prononçant ces paroles, il interrogeait du geste et du regard les généraux Gérard et Lobau. — « Votre honneur, reprit alors vivement « M. Laffîtte ! Votre honneur! Monsieur le (( maréchal; mais il n'y a pas deux honneurs, « et de tous les- crimes, le plus grand est de « verser le sang de ses concitoyens ! — Pouce vez-vous bien me tenir ce langage, Mon- « sieur Laffîtte, vous qui me connaissez, dil « le duc de Raguse d'une voix pénétrée? Eh! « que puis-je faire? J'écrirai au roi. »
M. Laffîtte ayant alors demandé à Marmont s'il avait quelque espoir dans le succès de cette dernière tentative, Marmont secoua tristement la tète. « Dans ce cas, ajouta « M. Laffîtte, je suis décidé à me jeter corps « et biens dans le mouvement. »
Un officier entra et entretint Marmont à voix basse. Tout à coup se retournant vers les négociateurs : « Répugneriez-vous, leur « dit le maréchal, à voir le prince de Police gnac? » Sur leur réponse négative, il sortit, mais rentra presque aussitôt. Le prince refusait de voir les députés. Tel était, en eiïet, l'indomptable fanatisme de cet homme. Dans la nuit même qui suivit cette journée sanglante, il disait à un officier nommé Blanchard, qui avait une fort belle voix, et qui, le 28, avait fait jouer le canon sur la place de Grève : •< Monsieur, j'ai souvent ad- « miré votre voix; mais jamais elle ne ma « rie au cœur comme aujourd'hui ! »
Le duc de Raguse, on l'a vu, n'avait accepté qu'en frémissant la mission funeste qui lui avait été imposée. Cependant il avait dà lancer des mandats d'arrestation contre quelques hommes depuis longtemps suspects à la
Cour, tels que MM. Lafayette, Laffitte, Audry de Puyraveau, Eusèbe de Salverte, Marrliais. Il profita de la visite des députés pour retirer ces cruels mandats. Sa loyauté lui servait ici de prétexte. Il écrivit ensuite au roi, comme il l'avait promis. C'était la troisième lettre qu'il adressait à Charles X, depuis la mise en état de siège de la capitale. La première s'était égaré»'. Dans la seconde il disait : « Sire, ce n'est plus une émeute, « c'est une révolution. L'honneur de la cou- « ronne peut encore être sauvé : demain « peut-être il ne serait plus temps. » Dans la troisième, enfin, après avoir rendu compte au roi de la démarche des cinq commissaires, il le pressait de retirer les ordonnances, tout en lui donnant avis que les troupes pouvaient tenir un mois. M. de Polignac lut cette lettre,, et, s'appuyant sur les assurances qu'elle contenait, il écrivit à son tour à Charles X pour l'encourager à une résistance vigoureuse. La dépèche du maréchal fut portée àSaint-Cloud par M. Komiérawski ; mais il ne partit que quelques instants après le courrier que, de son côté, le prince de Polignac expédiait à Charles X. Aussi les recommandations du maréchal ne firent-elles aucune impression sur l'esprit du roi, qui lui fit répondre par M. Komiérawski de rassembler les troupes autour du palais des Tuileries et d'agir avec des masses.
Mais déjà il n'était plus temps de placer dans de nouvelles dispositions stratégiques le salut de la monarchie. L'insurrection croissait de minute en minute ; tous les quartiers s'ébranlaient . Comment éteindre cet incendie allumé sur mille points divers? La révolte avait, depuis longtemps, [tassé la Seine. Le passage Dauphine était une véritable place d'armes d'où sortaient à tout moment des combattants nouveaux. 11 régnait là un enthousiasme qui tenait du délire. Armand Car-
rel, qui déplorait des combats qu'il jugeait inutiles, s'était rendu au milieu de ses amis, pour leur représenter ce qu'il y avait de nécessairement stérile dans leur héroïsme, et, monté sur une table, il était occupé à les haranguer, lorsqu'un pistolet dirigé contre sa
poitrine lui montra combien le mouvement était devenu irrésistible. I Ses clameurs furieuses retentissaient rue de Grenelle-Sainte Germain, autour de l'hôtel du ministn- de la guerre. Eilrav ée, M",c de Bourmontavait ellemême fait arborer le drapeau tricolore; M. d»- Champagny le fit disparaître.
Cet officier supérieur ne négligeait rien depuis deux jours pour s'employer au service de sa cause; mais on lui laissait tout ignorer
La duchesse de Berri. LT98- ï!
et on ne le consultait pas. C'était d'un homme parfaitement étranger au ministère
de la guerre que le prince de Polignac recevait les informations militaires dont il avait besoin ; et tel était l'esprit de vertige qui avait saisi les chefs, qu'où n'axait pasmême songé à prévenir les camps de I.unéville et de Saint- Omer. M. de Champagny en lit la proposition expresse. Mais la ligne télégraphique était coupée. Des trois frères directeurs du I graphe, deux étaient libéraux, le troisième royaliste. La dépêche fui portée jusqu'à Lcouen. à travers les barricades, par un pau-
LOUIS BLANC
vre invalide qui avait une jambe de bois. C'était enfin dans la haute sphère, d'où tous les ordres devaient partir, une imprévoyance complète, une confusion inexprimable. Aucune distribution régulière de vivres n'avait encore été faite aux troupes. M. de Champagny, apprenant que la manutention était menacée, en fit sur-le-champ passer l'avis au quartier-général. On y envoya deux compagnies de vétérans qui, à peine arrivées, se laissèrent désarmer. M. de Champagny s'adressa aussitôt à M. de Latour-Maubourg, gouverneur des Invalides, et, avec les approvisionnements particuliers de l'hôtel, on établit à l'École militaire une sorte de manutention nouvelle. Efforts inutiles ! Quand il fut question de faire escorter les vivres destinés aux troupes, les communications étaient interrompues, et la faim vint s'ajouter à toutes les souffrances qui, dans cette journée, accablèrent le soldat.
A quatre heures, les députés, commeon en était convenu, se trouvèrent réunis chez M. Bérard. Une vive anxiété se peignait sur tous les visages. M. Laffitte rendit compte de la démarche des commissaires auprès du duc de Raguse. Ainsi donc, la royauté ne se jugeait pas en péril ! elle se croyait même" en mesure de dicter des conditions. N'était-ilpas bien imprudent de braver un pouvoir aussi sur de lui-même? Des exclamations parties de tous les coins de la salle témoignèrent de l'effroi de l'assemblée. D'un autre côté la persistance des Parisiens dans la révolte, les cris de mort poussés dans la cour même de l'hôtel, l'ardeur bruyante des citoyens qui se pressaient aux portes ; le bruit lointain des cloches mêlé aux détonations de la mousqueterie et aux roulements des tambours, tout cela prouvait que ce n'était pas à Saint- Cloud seulement qu'était la force, et que, comme la royauté, le peuple avait ses passions. Quel parti prendre? Celui du courage,
disaient Al . Bérard cl quelques-uns do ses amis. Deux journalistes, MM. Audra et Barbaroux, s'étaient précipités dans la salle, et ils étaient là. faisant honte aux députés de leur Faiblesse, les adjurant de se mettre à la
tète des insurgés, et de ne pas laisser sans chefs une population armée pour la querelle de la bourgeoisie. M. Coste apportait en même temps une épreuve de la protestation que nous avons rapportée et qu'il avait été chargé d'imprimer; mais, non content de l'avoir purgée de toute expressionmonarchique, il refusait de la publier, à moins que les députés n'y apposassent leurs signatures. Il fallait se décider. M. Sébastiani eut peur, et sortit accompagné de M. Bertin de Vaux et du général Gérard. Peu à peu l'assemblée se trouva réduite à un fort petit nombre de membres. Pour échapper au danger des signatures réelles, on imagina de faire une liste de noms : c'était laisser à chacun la ressource d'un désaveu; et, comme le moyen ne paraissait pas encore assez rassurant, on proposa de grossir cette liste des noms de tous les députés libéraux absents de Paris. « Voilà « qui est fort bien vu, dit M. Laffitte d'un ton « railleur : si nous sommes vaincus, personne « n'aura signé; si nous sommes vainqueurs, « les signatures ne manqueront pas. » M. Dupin aine n'assistait point à cette réunion. Son nom fut porté sur la liste, mais rayé par M. Mauguin, qui paraissait craindre de la part do son collègue une réclamation violente en cas d'insuccès. Les députés, en se retirant, eurent à traverser une foule que leur conduite remplissait d'indignation. M. Sébastiani, entre autres, fut poursuivi par celle malédiction populaire qui, deux jours après, se perdait dans des chants de triomphe !
Le général Vincent qui, en compagnie du général Pajol, avait parcouru divers quartiers de celle ville en feu, partit pour Sainl- Cloud dans la soirée. Il allait rendre compte à Charles X de ses impressions, et lui apprendre que la situation s'assombrissait de plus en plus ; qu'on n'avait reçu de nouvelles ni du comte de Sainf-Chanians ni du général Talon ; que les troupes étaient sans vivres. qu'elles mouraient de soif, et ne trouvaient sur leur passage que visages menaçants ou portes fermées, l'n courtisan (pie le général Vincent rencontra en roule, el auquel il lit
IIISTOIIiK DE DIX ANS
part do ces tristes détails, trouva moyen de le devancer à Saint-Cloud pour l'y démentir d'avance, bien sûr de faire sa cour au monarque en le tenant en garde contre la vérité. Charles X reçut donc avec froideur les renseignements douloureux, mais fidèles, que le général Vincent lui apportait. « LesPari- « siens sont dans l'anarchie, lui dit-il, « l'anarchie les ramènera nécessairement à « mes pieds. » Semblable en cela à tous les princes, Charles X ne croyait guère qu'au dévoùmcnt de ceux qui consentaient à entrer dans ses illusions. Or, comme en un tel moment, on ne pouvait les caresser sans le trahir, les courtisans le trahissaient dans la crainte de lui déplaire.
Au reste, à mesure que les heures s'écoulaient, l'anxiété des hommes de transactions devenait plus vive. Casimir Périer, surtout, se montrait saisi d'épouvante. Il avait dit à M. Alexandre de Girardin, dans la matinée du 28 : « Ce qui convient le mieux à la « France, ce sont les Bourbons sans les « ultra. » Et en effet, il ne songeait alors qu'à garantir le trône de Charles X. D'accord avec lui, M. Alexandre de Girardin courut à Saint- Cloud presser le monarque de rapporter les ordonnances.
Une sourde agitation s'était répandue dans la demeure royale. Personne n'y était à son poste ; le service du château était presque entièrement interrompu, et les gens de la haute domesticité s'esquivaient l'un après l'autre. Toutefois, chez les courtisans les plus exercés, l'inquiétude était tempérée par la crainte d'offenser le maître; quelques-uns même se montraient pleins de confiance, par un raffinement d'adulation que dénonçait leur pâleur.
Dans la matinée. M"10 de Gontaut traversa encourant la salle des gardes; elle se dirigeait vers l'appartement de Charles X, et. cachant à demi son visage dans ses mains, elle s'écriait: « Sauvez le roi, Messieurs! « sauvez le roi ! A l'instant, chacun fut sur pied; les gardes mirent leurs casques en toute hâte ; M. de Damas, qui si1 promenait dans le parc avec son royal élève, le prit dans
ses brasel se Bail à gravir rapidement le Trc cadéro, suivi par M. Mazas. qui soutenait M",e (h- Damas consternée. Le cri aua armesi poussé mal à propos par un factionnaire, avail suffi pour mettre en émoi tous les habitants du château.
.M. de Girardin trouva cependant Charles \ parfaitement convaincu du succès, cl inébranlable dans son dessein! Mais, pendant qu'il le suppliait de rapporter les ordonnances, la duchesse de Berri parut; et comme elle parlait avec emportement de la nécessité de sauver par une attitude ferme la majesté royale : « Eh mon Dieu ! Madame, s'écria le premier « veneur, ce ne sont pas mes intérêts que je « défends ici, mais bien les vôtres. Le roi ne « joue *pas seulement sa couronne, il joue « celle de monseigneur le Dauphin; il joue celle de votre fils, Madame ! » Et il continua ses sollicitations. Charles X l'envoya au Dauphin; mais celui-ci répondit d'un ton sec :
« Je suis le premier sujet du royaume, et, « comme tel, je ne dois pas avoir d'autre « volonté que celle du roi. » Politique des princes, obéissants jusqu'au servilisme, ou traîtres jusqu'à l'assassinat.
D'autres tentatives du même genre furent faites dans cette journée auprès de Charles- X. Le baron de Yitrolles parut au château. II engagea lé roi en termes fort pressants à traiter avec les factieux, lui représentant qu'il était bon de céder quelquefois aux circonstances pour mieux se mettre en mesure d< les dominer plus tard ; que cette politique avait été celle de Mazarin. et, jusqu'à un certain point, celle de Richelieu lui-même.
Charles X ne cacha point la répugnance qu'il éprouverait à ruser avec la révolta» D'ailleurs, il croyait la force de sou côté, et il parla du triomphe inévitable de sa volonté avec tant d'assurance, que le baron fut un
moment convaincu. Mais, quand le soir il
rentra dans Paris, à travers des barricades
ensanglantées et au bruit de la fusillade, il jugea que la voix des courtisans, toujours menteuse, endormait le malheureux roi sur les bords d'un ahinie. Il revit le docteur Thibault, qui lui remit, non pas précisément de
LOUIS BLANC
la part du général Gérard, mais en son nom, un lambeau de papier sur lequel étaient écrits deux noms : ceux de MM. de Mortemart et Gérard . Le baron de Vitrolles se chargea d'aller le lendemain à Saint-Cloud proposer au roi les deux ministres qui venaient d'être désignés. Et telle fut l'origine de ce ministère Mortemart , qui devait être si vite emporté par la tempête.
Pendant que Charles X ne songeait qu'à répandre autour de lui sa sécurité fatale, un
Henri de Bourbon duc de Bordeaux, comte de Chambord, né à Paris, le 29 septembre 1820.
projet hardi se tramait presque sous ses yeux, dans l'appartement de M,uede Gontaut. Convaincu de l'impuissance du vieux monarque à défendre sa dynastie, le général Vincent avait résolu de sauver la royauté sans le roi, à l'insu du roi, et, s'il le fallait, malgré le roi. Il se rendit auprès de Mmc de Gontaut et lui exposa que, dans l'état des choses, le sort de la monarchie dépendait d'une résolution héroïque. Il lui proposait donc de conduire à Paris la duchesse de Berri et son lils. Ou aurait fait une pointe surNeuilly, on se serait emparé du duo d'Orléans, qu'on
aurait engagé de vive force dans les hasards de l'entreprise, puis on serait entré dans Paris par les faubourgs, et la duchesse de Berri , montrant au peuple l'enfant royal, l'aurait confié à la générosité des combattants. Mme de Gontaut approuva ce projet. Malgré ce qu'il avait d'aventureux, ou plutôt à cause de cela même, il séduisait l'imagination mobile de la duchesse de Berri : tout fut convenu pour l'exécution. Mais l'infidélité d'un confident mit Charles X sur la trace du complot, et il échoua.
Cependant l'insurrection embrasait tous les quartiers de la ville, et partout le peuple avait l'avantage. Un bataillon suisse couvrait le quai de l'Ecole. Le duc de Raguse qui, comme nous l'avons dit, avait reçu ordre de concentrer ses troupes autour des Tuileries, envoya dire au lieutenant-colonel, M. de Maillardoz , de se rendre sur-le-champ au marché des Innocents, et d'en ramener le général Quinsonnas, qui y était cerné de toutes parts. M. de Maillardoz partit du quai de l'Ecole à la tête des Suisses, et atteignit par la rue de la Monnaie la pointe Saint-Eustache ; mais, au lieu de redescendre au marché des Innocents par la rue Montmartre, il suivit la rue Montorgueil. Erreur fatale ! car il n'était pas arrivé à la rue Mandar que déjà le pavé était jonché de morts ; et quand il fallut entrer dans cette rue, que fermait une énorme barricade, ce fut une horrible boucherie. La barricade fut franchie cependant ; mais le lendemain, sur les pierres dont elle était formée, on voyait étendus les cadavres de plusieurs soldats suisses, et en travers celui d'un de leurs officiers : monumenl funèbre de l'intrépidité et des vengeances du peuple ! M. de Maillardoz poursuivit sa route, regagna la rue Montmartre et la parcourut, au milieu des coups de fusil, jusqu'au marché des Innocents. Là ses soldats, se réunissant à ceux du général Quinsonnas, descendirent avec eux vers le fleuve, et allèrent prendre position au quai de l'Ecole.
Quant aux troupes qui occupaient FHôtelde-Ville, elles continuaient à se défendre contre une masse sans cesse renouvelée
IUSTOÏKE DE DIX AXS
Vanneau reçut dans le front une balle qui l étendit mort (caserne de Babylone). (Page 66.)
D'après N. Martinet.
d'insurgés. Postées aux fenêtres de l'Hôtelde-Ville, elles faisaient de là sur toutes les rues qui l'entourent un feu plongeant et continu. Le nombre des victimes sur ce point était considérable à onze heures du soir, c'està-dire au moment où, réunis pour la seconde fois chez M. Audry de Puyraveau, les députés y donnaient le spectacle de leurs incertitudes et de leur impuissance. Dans cette réunion, MM. Laffitte, Lafayette, Mauguin, Audry, de Laborde, Bavoux, Ghardel, déployèrent une fermeté honorable. Mais M. Sébastian! s'y montra plus partisan que jamais de l'ordre légal. « Nous négocions, Mrs- « sieurs, disait-il. Notre rôle ici est celui de « médiateurs, el nous n'avons même plus la « qualité de députés. — Nous conspirons « comme conspire le peuple, et avec lui, » répondait M. Mauguin d'une voix émue, el M. Laffitte rappelait cette menace qu'il avait
faite au duc de Raguse : « Si lés ordonnances « ne sont pas retirées, je me jette corps et « biens dans le mouvement. » La salle était au rez-de-chaussée, le peuple entendait tout par les fenêtres, que M. Audry de Puyraveau avait fait ouvrir. Ce ne fut bientôt contre le général Sébastiani qu'un cri de colère. Plusieurs combattants s'étaient élancés dans la cour : ils venaient dire combien la lutte avait été meurtrière. Alors, pénétrés de douleur, MM. de Lafayette, Laffitte, Audry de Puyraveau, de Laborde. s'écrièrent t-uis qu'il fallait diriger les efforts du peuple, s'associer à ses périls, adopter son étendard. M. Guizot restait silencieux et immobile. M. Méchin laissait percer dans l'expression de son \ isage son mécontentement et son embarras. Quant à M. Sébastiani, il n'eut pas plutôt entendu parler du drapeau tricolore, une. se levant avec les signes de la plus violente anxiété, il
LOUIS BLANC
déclara que, pour son compte, il ne pouvait prendre part à de semblables discussions, et qu'il n'y avait de drapeau national que le drapeau blanc. Puis, s' adressant à M. Méchîn : « Venez-vous? lui dit-il. » Et ils sortirent. « C'est assez de tant de paroles vaines, <( dit M. Audry de Puyraveau, il est temps « d'agir. Montrons-nous au peuple, et en « armes. » De son côté, M. de Lafayette demandait qu'on lui assignat imposte, ajoutant qu'il était résolu à s'y rendre à l'instant même. On se sépara encore une fois sans rien conclure, et en se donnant rendez-vous chez M. Laffitte pour six heures du matin. Mais cette séance pouvait servir à apprécier plus tard certains hommes qu'on vit parmi les triomphateurs.
Lafayette fut accueilli, en sortant, par quelques vives acclamations. L'âge avait affaibli son corps, sans glacer son cœur. Ivre d'ailleurs de popularité, il était prêt au sacriiice de sa vie. Mais son ardeur était continuellement combattue et attiédie par les personnes de son entourage. Dans cette nuit du 28 au 29, il chemina quelque temps à pied, appuyé sur le bras de M. Carbonnel et suivi de M. de Lasteyrie et d'un domestique. Il ouvrait déjà l'oreille aux cris qui, le lendemain, salueraient sans doute son passage, et respirait avec exaltation ces parfums de révolte répandus dans la ville. Arrivé à sa voiture, il allait y monter, lorsqu'un citoyen se présente : « Général, je vais à la cour des « Fontaines, où m'attendent quelques insur- « gés. Je leur parlerai en votre nom; je « leur dirai que la garde nationale est sous (( vos ordres. — Y pensez-vous, Monsieur? « s'écrie aussitôt M. Carbonnel, vous voulez « donc faire fusiller le général ? » Voilà quelles influences poursuivaient Lafayette au si'in (l'une crise où il lui était commandé de jouer sa trie. Aussi bien, quelle que soit la puissance des noms connus, elle ne suffit pas toujours; et certes, parmi les combattants de juillet, il y eu avait plus d'un capable de comprendre que les agitations populaires permet- .•ul tout à L'audace des hommes nouveaux. En effet, tandis que, sur un point de Paris,
les pins chauds amis de Lafayette craignaient de voir compromettre ce grand nom, voici la scène caractéristique qui se passait sur un autre point. A la même heure, deux citoyens, MM. Higonnct et Degouséc, se promenaient sur la place des Petits-Pères, devenue déserte. Un inconnu les aborde et leur dit : « Le combat recommence demain. « Je suis militaire. Avez-vous besoin d'un « général? — D'un général, répond M. De- « gousée? Pour en faire un en temps de ré- « volution, il suffit d'un tailleur. » Et M. Higonnet ajoute : « Vous voulez être général? « eh bien, prenez un uniforme et courez où « l'on se bat. » Cet inconnu se nommait Dubourg. Il trouva le conseil bon; il le suivit, comme on verra plus bas, et, le lendemain, il fut roi de Paris pendant quelques heures. Le silence était descendu sur la ville avec la nuit. Quelle journée! Paris n'en avait pas eu de plus terrible, même durant les sauvages querelles des Armagnacs et des Bourguignons. Or, pourquoi tout ce sang versé? On avait crié Vive la Charte! mais ce cri avait fait tressaillir au fond de leurs demeures et les députés et la plupart de ceux dont la Charte fondait le pouvoir. On avait crié Vive la Charte! mais quels étaient les combattants? c'étaient quelques jeunes bourgeois, hommes de résolution et de cœur, qui ne voyaient dans la Charte qu'un despotisme habilement déguisé: c'étaient des prolétaires à qui la Charte était inconnue, et qui, la connaissant, l'auraient maudite; c'étaient enfin, et surtout, les enfants des rues de Paris, race étourdie et vaillante, héroïque à force d'insouciance, avide d'amusement et par i même guerrière, parce que les combats son' une manière de jeu. Et comme pour mettre le comble à celte dérision immense et cruelle. le généralissime des troupes royales, le duc de lia- use, condamnait ces ordonnances pour le maintien desquelles il faisait tirer sur le peuple. N'importe, on devait aller jusqu'au bout, car la sottise humaine ne s'épuise pas si vite. On se mit donc, après les massacres du 28, à élever des barricades, en prévision des massacres du 2i). Et dans celte nuit sans
repos, combien de mères attendirent un lils
(|iii ne revint pas !
Les troupes, cependant, s'étaient repliées de toutes parts vers les Tuileries, délies qui occupaient l'Hôtel-de-Ville, n'ayant plus ;i minuit que quarante cartouches, s'étaient décidées à la retraite. Les soldats sortirent, emportant ceux de leurs camarades qui
avaient été tués ou blessés. Us marchaient avec défiance, prêtaient l'oreille au moindre bruit, et semblaient soupçonner derrière chaque barricade des assaillants nouveaux. .Mais ils œ rencontrèrent pas d'ennemis. Seulement, il y avait sur leur mule des morts que l'on heurtait du pied dans Les ténèbres.
29 juillet. — Préparatifs du combat. — Abattement des troupes. — Le général Dubourg à l'Hùtel-de- Ville. — 1»
de l'ambassadeur de Suéde saisie ; dispositions du corps diplomatique. — Terreurs des dignitaires du royaume : ils désirent une transaction; départ de MM. de Sémonville et d'Argout pour Saint-Cloud. — Le général \ incent à Versailles. — Entrevue de Charles X et de M. de Sémonville. — Combats dans Paris : prise de la caserne de Babylone. — Invasion du Louvre et des Tuileries; retraite des troupes; frayeur de M. de Talleyrand. — L" peuple le palais des rois; son désintéressement. — Combat dans la rue de Rohan; scènes de vengeance; scènes de g rosité. — Tentatives pour tromper le peuple. — Défection de deux régiments. — Panique à l'hôtel Latïitte. — A la bataille, scènes de fraternité; combien elles durent. — Les voleurs fusillés sur place : philosophie de ces exécutions. — Aspect de l'hôtel Laflitte ; un complot dans une révolution. — Paris gouverné par un pouvoir i naire. — Côté bouffon de ces prodigieux événements. — Commission municipale. — Lafayette à l'Hôtel-de-Ville. — Promenade du général Gérard. — Prévoyance du duc de Choiseul. — Courage mêlé de cruauté. — Les li en retraite rencontrées par le Dauphin; insensibilité de ce prince. — Arrivée des troupes à Saint-Cloud. — Le duc de Mortemart nommé ministre à Saint-Cloud. — Négociations entre le gouvernement de l'Hôtel-de-Ville messagers de Charles X. — La signature de Casimir Périer toute puissante. — Démarche de M. d'Argout auprès de M. Laffitte. — Paroles remarquables du général Pajol. — La famille royale à Saint-Cloud. — Générosité ùe Charles X à l'égard du duc d'Orléans. — Partie de whist. — Étranges scènes qui précèdent la révocation des ordonnances. — M. de Mortemart arrive à Paris. — Nuit du 29.
Le 29, à la pointe du jour, quelques bourgeois vigilants sortirent de la maison de .M. Bande pour parcourir la ville : elle était silencieuse, déserte, et les combats de la veille y avaient laissé des traces sanglantes. Arrivés sur la place de Grève, où gisaient encore quelques cadavres, ils furent frappés du calme lugubre qui y régnait. Ils convinrent alors de se partager les divers quartiers de Paris et d'aller partout répandre la fausse nouvelle qu'un rassemblement immense s'était formé dans l'Hôtel-de-Ville, et qu'on devait partir de là pour marcher sur le Louvre.
Déjà les ouvriers des faubourgs se préparaient à recommencer la lutte, mais des préoccupations d'un autre genre tourmentaient
une certaine portion de la bourgeoisie. M. Baude, suivi d'une bande nombreuse a\ laquelle il avait visité plusieurs casernes ( t interrogé la fidélité du soldat, trouva sur la place Royale une compagnie de gardes nationaux rangés en bataille. Il les har«o. vivement, leur apprit que les troupes se : saient partout désarmer, et voulut les enti ner sur ses pas à l'Hôtel-de-Ville. Us s'y refusèrent obstinément : ilsne s'étaient armés, disaient-ils. que pour sauver leurs mais du pillage.
rendant ce temps un citoyen, nommé Galle, perçait la ligue des factionnaires établie sur la place du Carrousel. 11 s'avançait guide par un inconnu auquel les soldats ouvraient passage. Introduit auprès du duc de
LOUIS BLANC
Raguse : « Monsieur le maréchal, s'écria-t-il « d'une voix tremblante d'émotion, vos trou- « pcs tirent du haut de quelques balcons de « la rue Saint-Honoré sur des citoyens inof- « fensifs ; ne pouvez-vous faire cesser de « telles atrocités? — Yous m'insultez, Mon- « sieur, en me regardant comme l'auteur de « pareils ordres, répondit le duc de Raguse. « Je viens d'ordonner aux troupes de ne faire « feu que pour se défendre : une proclama- « tion va en instruire Paris. — Comment ! « reprit M. Galle, depuis deux jours, Mon- « sieur le maréchal, vous faites tirer sur le <( peuple, et l'autorité municipale ne s'est « pas encore montrée ! — C'est vrai, dit le « maréchal, en portant la main à son front « avec désespoir, c'est vrai ! » Et appelant son secrétaire : « Que les maires de Paris « soient convoqués d'ici à une heure. — « D'ici à une heure, Monsieur ! mais qui <( sait ce qui arrivera d'ici à une heure ? Peut- « être n'existerez-vous plus, ni deux cent « mille Parisiens, ni le roi, ni moi qui vous « parle : Ce qu'il faut faire, Monsieur le « maréchal, permettez-moi de vous le dire : « partez à l'instant, arrêtez ces fusillades que « vous entendez d'ici ; allez à Saint-Cloud « dire au roi que nous avons dépavé nos « rues ; que le haut de nos maisons est rem- « pli de pavés ; que cent mille des plus braves « soldats ne prendraient point Paris; que « beaucoup de gens qui entendent la guerre, « moi, tout le premier, vont se mettre à la « tête de la population si des concessions « immenses ne sont pas faites ! »
Le duc de Raguse répondit avec accablement que le roi savait tout, mais qu'il prêterait peut-être l'oreille à une députation, pourvu que ce fût une députation de la bourgeoisie { .
Le duc de Raguse, au sortir de cet entretien, donna ordre aux maires de se réunir. Quatre d'entre eux se rendirent à cet appel. La proclamation dont le maréchal avait parlé était imprimée. On mil en liberté des prison-
1 Déposition de M. Galle dans le procès dos ministres,