‹ Histoire de dix ans, 1830-1840Chapitre 81 sur 159 · PREVENUS D'AVRIL · texte numérisé non relu

PREVENUS D'AVRIL

A. Marrast.

Pruvost.

Guinard.

Berrier Fontaine.

Recuit.

!a ruine du parti ? Par les vices des uns, les vertus des autres étaient, ou frappées d'impuissance, ou calomniées. Si donc le parti républicain succomba, c'est que ses ennemis remportèrent sur lui par l'habile combinaison de leurs vices et l'ensemble de leur corruption. Et voilà comme il en vint à se disperser, à se dissoudre, ne laissant après lui, pour le juger, que l'intolérance de la sottise ou de la haine. Du reste, les individus ne sont que des instruments destinés par Dieu à s'user et à se rompre au service

des idées. Au moment même où l'on croyait le parti détruit en France pour jamais, il se trouva que Y opinion qu'il avait personnifiée se déployait avec une puissance nouvelle. Pourquoi s'en étonner? Parmi les républicains, nous l'avons dit, plusieurs étaient des hommes s pi rituel s, brillants, d'une bravoure chevaleresque, toujours prêts à se dévouer. pleinsde gaîtédans le péril, et reproduisant avec (dus de fidélité, plus d'éclat, que le parti légitimiste lui-même l'ancien type Dations!; mais, à côté de ceux-ci on put compter quel-

ques absurdes tribuns, quelques gens sans aveu, des traîtres dont la police salariait la turbulence et ces derniers, quoique formant la minorité, suffirent pour discréditer la cause républicaine, en rendant le parti tout entier responsable de leurs folles prédications, de leur ignorance, de leur orgueil, de leur penchant à parioder, sans les comprendre, 1rs passions 17!W. Ainsi, parce qu'il était arrivé à un petit nombre d'agitateurs dépourvus d'intelligence et incapables de modération, de se proclamer au hasard républicains, et de délinirlarépublique au gré de leurs aveugles colères, on mit en doute si la république n'était pas une chimère ou ne serait pas une calamité. Pour que les esprits sages fussent ramenés à une saine appréciation des choses, il fallait que le parti fût ou parût

momentanément dissous, et qu'il se reformât

plus homogène, plus studieux, pins calme, plus avancé dans lu science des révolutions sociales. Or, à ce parti là, certes, l'avenir pouvait sourire, Car, nous ne saurions hop le répéter : le principe monarchique mis face à face avec le principe électif doit tût ou tard le dévorer ou «'-tri' dévoré par lui. El ce dénouaient, un habile emploi de la corruption peut l'ajourner, non l'empêcher. Que force reste à la loi ! » disent les gouvernements défait, dans l'ivresse de leur fortune. M à cela, les hommes qui ne croient qu'à l'immortalité de la justice, les hommes droit sincères répondent : « Qui sait si la loi « d'aujourd'hui sera celle de demain? Il « faudra bien que force reste à Is vé- « rite. »

Première demande d'observation de la part de L'Espagne. — Politique extérieure de M. Thiers; en ijuki eile diffère de celle du roi. — Secrètes dissidences; lutte entre le roi et M. Thiers. — Le roi défini par M. Thiers. — Scepti politique de M. Gnizot. — L'Angleterre consultée au sujet de l'intervention. — Attitude de l'Ambassade angl • Madrid. — La demande d'intervention est repoussée. - Complote a l'intérieur. — Bruits sinistres. — Attentat du 28 juillet. — Sang-froid de Louis-Philippe. — Arrestation de l'assassin ; machine infernale. — Impression produite par l'attentat. — Physionomie du Château. — Indigne arrestation d'Armand Carrel. — Exploitation de l'attentat par les ministres. — Funérailles. — Discours de l'archevêque de Paris au roi. — Lois <!•' septembre.

L'Espagne commençait à haleter sous le poids de la guerre civile. Les carlistes croissaient en force, et les destinées de la révolution espagnole semblaient sérieusement compromises. Le général GordoVa, hardi et brillant officier, n'avait point dissimulé au Cabinet de Madrid que la situation était très critique et rendait presqu'absolument uéoessaire l'intervention des Français. .Mais le cnef du ministère espagnol, M. Martine/, de la Hosa, éprouvait, pour l'intervention d'une armée française, la plus vive répugnance. L'idée que l'Espagne était trop faible pour pourvoir elle-même à son salut offensait ses susceptibilités d'Espagnol, et il tremblait

d'acheter la liberté de ses concitoyens au prix de leur indépendance. Le mal B'aggravait, cependant, de jour en jour, les périls se multipliaient autour du trône de la jeune Isabelle, et il fallait prendre an parti. Il arriva donc que, malgré la résistance de M. Martine/, de la Hosa, le Cabinet de Madrid résolut de s'adressera la France. M. Martinet dut consentir à adresser au ministère français la demande d'intervention : il s'j résigna, mais il déclara en même temps à h reine Christine qu'il déposait sou portefeuille et désirait qu'on lui trouvât le plus tôt possible un

successeur

l.a demande d'intervention emharr. -

LOUIS BLANC

troubla Louis-Philippe. Dans l'excès de son ardeur pour la paix, il s'inquiétait du moindre mouvement. Mais, parmi ses ministres, il y en avait un dont la demande d'intervention servait merveilleusement les vues politiques.

Elevé dans les idées de l'empire et facilement tenté par l'éclat des grandes choses, M. Thiers gémissait en secret du rôle subalterne auquel la France était condamnée par la politique opiniâtrement craintive du château. Recommencer, après 1830, la grandeur impériale, opposer à une plus longue domination des insolents traités de 1815 le veto de la France révolutionnaire, revendiquer la ligne du Rhin, accepter la Belgique qui s'offrait, ou, du moins, provoquer dans un congrès un nouveau règlement des affaires du monde, M. Thiers n'avait cru rien de cela possible. Il sentait bien, au fond, que toute partie héroïque jouée en 1830, par son pays, faisait tomber la monarchie dans les chances du hasard. Or, il y avait dans l'avènement des idées démocratiques, quelque chose donts'émouvaitl'incertitude de son cœur. Mais si M. Thiers n'avait pas jugé la France assez forte pour se relever de cette humiliation profonde, qui avait duré quinze ans, assez forte pour se montrer à l'Europe debout et armée, il ne l'avait plus jugée si faible qu'elle dût se traîner servilement à la suite de toutes les chancelleries de l'Europe. II pensait que, sans aller jusqu'à la menace, sans affronter la guerre, sans aspirer aux avantages d'un remaniement européen, nous pouvions, par une attitude ferme et une modeste ambition, nous créer dans la diplomatie une position digne de respect. Remarquant que, dans tous les pays où l'intérêt de la maison de Bourbon avait autrefois ligure, le cours des événements avait (ini par faire naître un intérêt révolutionnaire; remarquant que partout, et notamment en Espagne, en Italie, enBelgique, le mouvement révolutionnaire semblait résulter du passage de l'influence française, et était, en tout cas, de nature à la continuer, M. Thiers pensait qu'on servant l'intérêt de la révolution en Belgique, en

Italie, en Espagne, nous ne nous écartions pas des traditions de notre vieille politique, puisque l'intérêt de la révolution n'était, tout autour de nous, que l'ancien intérêt de la maison de Bourbon transformé. Dans cet ordre d'idées, l'appui naturel de la France, suivant M. Thiers, c'était l'Angleterre. Aussi l'alliance anglaise faisait-elle le fond de sa politique.

Ainsi, s'unir diplomatiquement au Cabinet de Saint-James, et avec son secours, maintenir la ligne de démarcation tracée entre la Hollante et la Belgique par les journées de septembre, empêcher l'Autriche de comprimer tyranniquement les agitations de l'Italie, et tendre la main à la révolution espagnole représentée par Christine, tel était le résumé de la politique de M. Thiers.

Ces vues manquaient de justesse en plus d'un point ; car il est évident, par exemple, qu'en Belgique l'alliance de la France et de l'Angleterre ne pouvait être basée sur aucune communauté d'intérêts. Ces vues manquaient aussi de grandeur ; car, même après les prodiges de cette double épopée . la Révolution et l'Empire, laFranceétant beaucoup moindre en 1830qu'elle ne l'était au milieu du dix-huitième siècle, pendant que la Russie. l'Autriche, la Prusse, l'Angleterre, se trouvaient avoir pris, depuis cette époque, des accroissements considérables, c'était resserrer dans des bornes bien étroites l'ambition de la France que de la confiner en d'obscures menées diplomatiques ayant pour but l'indépendance de la Belgique déclarée neutre, le triomphe de Christine à Madrid, et, pour les Italiens, la l'acuité de se mouvoir sans être aussitôt foulés aux pieds par L'Autriche.

Quoi qu'il en soit, celte politique, toute réservée qu'elle était, ne paraissait au roi qu'une politique d'aventurier. Il la jugeait audacieuse, parce qu'elle n'était pas tout-ài'ait inerte, et il craignait qu'elle ne non» conduisit aux abîmes, parce qu'elle ne nous conduisait pas au néant.

Aussi la demande d'intervention fit-elle éclater entre Louis-Philippe et ML Thiers les plus orageuses dissidences.

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Lo roi était doué, comme homme, d'une séduction de manières incomparables; dans les rapports de la vie privée, il charmai I ministres par un esprit facile, une bonhomie sans effort, une causerie familière, et le pins gracieux oubli des droits que donne la majesté royale; mais, dans les affaires importantes, rien de plus absolu que son vouloir. Cette politique, toute composée de ménagements, qu'il avait embrassée, il la soutenait impérieusement. Avec l'ardeur que Napoléon mettait à chercher la gloire, les intimes de Louis-Philippe assurent qu'il l'évitait. M. Thiers disait de lui, fort spirituellement, qu'il était la gravure en creux, et que Napoléon était In qravnrc en relief.

M. Thiers eut donc à soutenir des combats acharnés ; mais comme, dans le cas particulier dont il s'agissait, la raison, même au point de vue de la dynastie d'Orléans, était évidemment de son côté, il déploya beaucoup de fermeté et de persévérance.

Les considérations qu'il faisait valoir avaient quelque chose de décisif. Louis- Philippe n'était-il pas poussé par un intérêt manifeste à exclure du trône d'Espagne ce Don Carlos dont les prétentions étaient liées si intimement à celles de Henri V ! Et si de la question dynastique on passait à la question française, comment mettre en doute l'énorme avantage qu'il y aurait pour la France à consolider son influence en Espagne? Est-ce (jue telle n'avait pas été la politique de Louis XIV, continuée par celle de Napoléon ? La France, perpétuellement exposée aux attaques du Nord, pouvait-elle sans courir risque de la vie, laisser au Midi «me Puissance dont l'alliance fût incertaine et l'amitié douteuse? Ce qui faisait la principale force de la Russie, n'était-ce pas précisément sa position qui lui permettait d'aller en avant sans être obligée de regarder derrière elle ? Par où Napoléon avait-il péril Parla nécessité funeste qui retenait les troupes de Suchet en Espagne, tandis que la coalition envahissait toute la Champagne.

Ces raisons n'étaient pas sans faire un- I il

pression sur l'esprit do roi. Plus d'une il parut ébranlé; mais il ne tardait pai venir a son système favori, l'inaction. Le souvenir des malheurs qui avaient assailli les Français en Espagne, sous Napoléon 1 paraissait le préoccuper vivement I.

dition que demandait M. Thiers réussiraitelle \ Nos troupes a'aUaient-eUes pas trouver! au-delà des Pyrénées, tous les dangers de cette guerre de partisans qui avait fait pâlir l'étoile du plus grand capitaine des temps modernes ? Voiià ce que le roi apposait a son ministre, et il n'écoutait qu'avec une froide incrédulité tout ce que celui-ci d<de l'impossibilité où serait don Carlos d< maintenir entre une invasion française et lés troupes de Christine. L'Bspagne n'est plus qu'une Vendée épuisée, répétait sans cesse M. Thiers ; il ne lui est pas plus donné de recommencer les prodiges de cette résistance qui étonna Napoléon, qu'il n'a été donné à la Vendée de se réveiller à la voix de la duchesse de Berri, et de se montrer telle que l'avaient faite Cathelineau, Bonchamps, Larochejaquelein et Lescure. Et, à l'appui de son opinion, M. Thiers citait celle de M. de Rayneval, ambassadeur de France à Madrid, qui, dans toutes ses dépêches, insistait vivement pour l'intervention, et déclarait le gouvernement de Christine perdu, si l'orage qui grondait autour d'elle n'était detourné par une démarche, dont il affirmai! l'importance décisive en même temps qu'il en niait le péril.

Mais le roi n'entendait pas jouer son repos et la paix sur les hasards d'une semblable appréciation. Peut-être aussi \ avait-il un motif secret à l'opiniâtreté de ->,, résistance^ On a cru que don Carlos lui avait fait mystérieusement donner L'assurance que. s'il consentait à rester neutre, lui, don Car s engageait à ne prêter aucun appui a la cause île Henri V.

Quoi qu'il en soit de cette conjecture, M. Thiers se vil bientôt réduit à la nécessité de rompre ouvertement avec Louis Philippe.

Pour triompher de la volonté du mon

il avait de tonte- les i i

LOUIS BLANC

après celles qui se puisaient dans de graves intérêts politiques, il avait invoqué celles qui se rattachaient à des idées d'honneur; il avait rappelé que l'intervention, après tout, n'était que l'accomplissement d'une promesse sacrée, que l'inévitable exécution du traité de la quadruple alliance, qu'une conséquence forcée de l'amitié politique qui nous unissait aux Anglais. '. — Vains efforts! Il fallait céder : il parla d'offrir sa démission.

Restait à savoir quelle serait, après un tel éclat, l'attitude des autres membres du Cabinet. Sondé par M. Mignet, M. de Broglie répondit que son opinion sur la nécessité d'intervenir en Espagne, n'était point parfaitement fixée; qu'il y voyait autant d'inconvénients que d'avantages ; mais — ce furent ses propres expressions, — mais que c'était au plus convaincu à l'emporter, et que. par conséquent, il suivrait M. Thiers. Pour ce qui est de M. Guizot, il apportait dans la solution du problème plus que de l'indécision: de l'indifférence. « On peut « prendre, dit-il, l'un ou l'autre parti. » Et, en cela, M. Guizot ne sortait pas de son caractère. Car, passionné pour la possession du pouvoir, M. Guizot envisageait froidement les idées que le pouvoir sert à réaliser. Ce qu'il aimait dans les affaires, c'était le commandement, à la différence de M. Thiers, qui, dans les affaires, n'aimait que l'action.

Le Conseil s'étant rassemblé pour une décision définitive, la dissolution du Cabinet semblait imminente, lorsque M. de Broglie lit observer qu'aux termes mêmes du traité de la quadruple alliance, la France n'était engagée à intervenir qu'après s'être entendue sur ce point avec les Puissances alliées. Il fallait donc, suivant M. de Broglie, consulter l'Angleterre et attendre son avis.

M. Thiers ne pouvait combattre cette opinion, puisqu'elle s'appuyait réellement sur le texte du traité ; mais il sentit bien que, dis ce moment, la cause soutenue par lui était perdue. Le Cabinet de Sainl-.lanu's. en effet; étail représenté, à Madrid, par

Georges Villiers, depuis lord Clarendon.

homme asservi à des habitudes d'élégance frivole, et mêlant volontiers la vie des salons à celle des affaires. Une rivalité qui n'avait rien de politique étant survenue entre Georges Villiers et M. de Toréno, membre du Cabinet de Madrid, l'ambassadeur, anglais s'était détaché, presqu'à son insu, comme il arrive en pareille occurrence, du parti dont M. de Toréno était un des chefs, et les exaltés l'avaient entouré. Ses dépêches s'en ressentirent, et durent rendre naturellement plus réservés, à l'égard du ministère espagnol, les chefs du Cabinet de Saint-James, d'autant qu'il suivait avec jalousie les progrès de l'influence française à la Cour de Madrid. Cette disposition, jointe sans doute à la manière adroite dont la question d'intervention fut posée par les Tuileries, décida l'Angleterre à répondre négativement. C'est ce que Louis-Philippe avait espéré. M. Thiers était vaincu, et il ne lui restait pas même un prétexte pour offrir de nouveau sa démission, que le roi, si elle avait été isolée, aurait acceptée avec joie.

On refusa donc à l'Espagne les secours qu'elle avait demandés ; mais quand la nouvelle de ce refus parvint à Madrid, M. Martinez de la Rosa n'était plus ministre, et M. de Toréno le remplaçait dans la présidence du Conseil.

Au reste, des événements intérieurs, d'une douloureuse gravité, ne tardèrent pas à détourner de l'Espagne l'attention de^ ministres français.

Depuis quelque temps le roi semblait ne plus marcher qu'environné d'embûches.

Quelques fanatiques avaient ouvert leuràme a de noirs projets, et diverses tentatives de complot, successivement découvertes, tirent soupçonner que des poignards étaient aiguises dans L'ombre. Mais, comme les preuves n'étaient jamais suffisantes, les accusés ne faisaient que passer devant la justice, et l'on voyait s'épaissir les ténèbres autour d'un trône qu'allait désormais assiéger l'épouvante.

WH

Pour ce qui est du roi, il déployait une grande sérénité. Ceux qui s'étudient ;ï rapetisser toute chose, ont prétendu que Louis- Philippe avait mis dans les calculs de sa politique L'affectation du courage. Mais nous croyons, nous, qu'il fuirait réellement dans sa nature de délier le péril. Peut-être aussi if était-il pas sans avoir deviné que les hommes chargés dr la responsabilité de ses jour-; enflaient systématiquement ses dangers pour mieux établir leur importance et faire valoir leurs services.

Toujours est-il que chaque jour apportait un nouveau sujet d'alarme. Et comment couper le mal par la racine ? Comment arrêter les coupables par la terreur du châtiment ? il aurait fallu, pour cela, ne pas étouffer les complots à leur origine, et les laisser se développer jusqu'au flagrant délit. Sur ces entrefaites, M. Thiers apprit que, profitant d'un voyage que le roi devait faire de Neuilly à Paris, des conspirateurs avaient formé le dessein de lancer dans la voilure royale un projectile enflammé. Il prend aussitôt sou parti,, se rend auprès du roi, et lui demande, pour les faire monter dans la voiture, ses aides-de-camp. A cette proposition inattendue, le roi s'étant récrié : « C'est « leur devoir de s'exposer, sire, pour votre « personne, répondit M. Thiers; et pour- « ront-ils se plaindre quand ils verront le « ministre de l'intérieur à côté d'eux? » Bien que la police eût pris toutes les précautions convenables pour empêcher que la conspiration n'atteignît, en éclatant, son horrible but, l'offre de M. Thiers témoignait d'un incontestable dévoùment. Le roi mit beaucoup de noblesse à la repousser, et déclara qu'il entendait jouer lui-même celle partie. Sa résolution est en vain combattue par M. Thiers, et les préparatifs sont ordonnés. Mais, au moment du départ, la reine et les princesses se présentent tout-à-coup, éplorées, éperdues; soit qu'une habile indiscrétion les eût initiées au secret de ce qui venait de Be passer, suit qu'elles n'eussent reçu d'autre avertissement que celui des instincts du cœur, la

unie voulut être du voyage, et il fut impossible de la faire céder. M. Thiers, alors, eu égard aux circonstances, sollicita l'honneur de prendre place dans la voiture mena' et ion risqua le voyage. Il n'est pas de suites, les conspirateurs, qui se sentaient surveillés, ayant renoncé a leur dessein . mais rien ne montre mieux à quelles an-

Qéaéral Moraud.

goisses la royauté en France se trouvait condamnée.

Cependant, des bruits étranges et sinistres commencent à se répandre, et en France, et au-dehors. L'anniversaire de la révolution de juillet approche; et. suivant le-< mystérieux discours qui circulent dans le public, cet anniversaire doit être marqué par un attentat. I ne lettre écrite île Berlin,

le 26 juillet (4833 . porte: Le bruit court généralement ici qu'il \ aura une cataa-

« trophe pendant l'anniversaire îles trois pmrs. » La même nouvelle a ete donnée,

le 2.vi juillet, par un article inséré dans le Correspondant de Hambourg. A Goblents, à

Turin, à ,\ix, à Cbainbéry. les mots de

LOUIS BLANC

machine infernale ont été prononcés. Enfin, l'on raconte que, passant dans un village de Suisse, deux voyageurs ont écrit sur un registre d'auberge, â la suite des noms de Louis-Philippe et de ses fils : qu'ils reposent en paix !

La veille du 28, jour fixé pour la promenade solennelle de Louis-Philippe dans Paris, un jeune ouvrier, nommé Boireau, employé dans les ateliers de M. Vernert, lampiste, reçut la visite de deux personnages richement vêtus. Et quelque temps après, un commis de la maison, auquel Boireau avait fait confidence de cette visite, disait à son père, en parlant de la revue du lendemain : « Vous n'irez pas si vous m'en « croyez. . » Les soupçons qu'éveillaient de telles paroles parviennent, comme renseignement, au commissaire de police de la Chaussée -d'Antin, M. Dyonnet ; mais, outre que l'indication était très vague, la fatalité ne permit pas qu'on mit la main sur l'homme qui seul pouvait donner le mot de cette redoutable énigme.

Le soleil du 28 se leva sur la ville, effrayée déjà par de sourdes rumeurs et comme oppressée. Vainement le tambour avait- il appelé, de grand matin, la garde nationale sous les armes. On remarquait partout une sorte d'apathie où entrait quelque défiance. Vers dix heures, les légions s'étendaient sur une ligne immense, le long des boulevards faisant face à quarante mille soldats, fantassins ou cavaliers. Le boulevard du Temple ayant été désigné, dans les rumeurs étranges dont nous avons parlé, comme le théâtre du crime prévu, des agents de police avaient reçu l'ordre de longer les maisons et de surveiller les fenêtres. 11 paraît même que, La veille, M. Thiers avait fait fouiller, de ce côté, un assez grand nombre de maisons ; mais les réclamations <lrs habitants du quartier s'étaient produites avec tant de violence, qu'il avait fallu abandonner les perquisitions commencées.

L horloge du château marquai I dix heures lorsque Le roi sortit à cheval des Tuileries. Il était accompagné de ses lils, les ducs

d'Orléans, de Nemours et de Joinville; des maréchaux Mortier et Lobau, des ministres, et d'une foule nombreuse de généraux, d'officiers supérieurs, de fonctionnaires. Sur toute la ligne parcourue régnait un silence morne, qu'interrompaient seulement, d'intervalle en intervalle, les acclamations obligées des soldats.

A midi et quelques minutes, le cortège royal arriva devant le front de la 8e légion, stationnée sur le boulevard du Temple, à la hauteur du Jardin-Turc. Là, le roi se penchant pour recevoir une ^pétition des mains d'un garde national, on entendit lout-à-coup comme un feu de peloton bien nourri. En un instant, la terre. est jonchée de morlset de mourants. Frappés à la tête, le maréchal Mortier et le général Lâchasse de Vérigny tombent baignés dans leur sang-. Un jeune capitaine d'artillerie, M. de Villate, glisse du haut de son cheval, les bras étendus, ainsi qu'un Christ en'croix : il a été atteint à la tête, il expire. Au nombre des victimes, on compte le colonel de gendarmerie Raffé ; M. Rieussec, lieutenant- colonel de la8elégion; les gardes nationaux Prudhomme, Benetter, Ricard, Léger; un vieillard plus que septuagénaire, M. Labrouste ; une pauvre ouvrière en franges, nomméeLangeray : et une jeune fille à peine âgée de quatorze ans, nommée Sophie Rémy. Le roi n'est pas blessé; mais, dans la confusion, son cheval s'est cabré, et il a lui-même reçu au liras gauche un choc violent. Le duc d'Orléans a une légère contusion à la cuisse. Une halle a frappé la croupe du cheval du duc de Joinville. Ainsi. L'affreuse tentative a manqué son but: la famille royale est sauvée! Quelle parole humaine pourrait exprimer l'horreur produite par cet épouvantable et lâche attentat?

On envoya sur le champ rassurer la reine, cl le roi Continua sa marche au milieu des plus ai'. lents témoignages de sympathie et d'enthousiasme. Réaction bien nature le cl qui, pour la centième fois, venait prouver que la théorie de L'&ssassinat tt'esl pas moins stupide qu'odieuse! Car. même en admet-

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tan L le succès, nous l'avons déjà dit dans ce livre cl nous le répétons : quand le mal

asiate, c'est qu'il est dans les choses, et là seulement il le faudra poursuivre ; si un homme le représente, en faisant disparaître cet homme, on ne détruit pas la personnification on la renouvelle : César assassiné renaquit plus terrible dans Octave.

Des personnages gravesontraoont£, d'après le maréchal Maison, et pour donner une idée du sang-froid de Louis -Philippe, qu'ayant entrevu tout d'abord le parti qu'il était possible de tirer de la situation, il avait dit, au plus fort des préoccupations nées de l'attentat : « Maintenant, nous sommes sûrs « d'obtenir nos apanages. » Mais on ne doit accueillir ce fait, qu'avec la défiance que mérite tout ce qui est invaisemblable.

Cependant, au moment de la détonation, on avait vu des tlots de fumée s'échapper d'une fenêtre du troisième étage de la maison n° 50. Un homme s'y élança, saisit une double corde qui s'y trouvait suspendue, et se laissa glisser jusqu'au niveau d'un petit toit. L'inconnu était à demi-vètu, et avait lo visage couvert de sang-. Un pot de fleurs qu'entraîna le mouvement de la corde lorsqu'il l'abandonna, lit, en se brisant sur le pavé, lever les yeux à un agent de police posté dans la cour. « Yoilà l'assassin qui « se sauve par le toit, » s'écria l'agent, et un garde national somma le fugitif de se rendre, le menaçant de faire feu. Mais lui, écartant de sa main le voile de sang étendu sur ses yeux, il poursuivit sa route, et s'élan- <;a, par une fenêtre ouverte, dans une maison voisine. Renverser une femme qui fuyait (levant luiéchevelée et gémissante, traverser la maison, descendre l'escalier, toul cela ne fut pour l'assassin (pic l'a lia ire d'une inimité ; niais une traînée de sang indiquait son passage, connue >i son propre crime l'eût poursuivi. 11 arriva trop lard dans la cour et fut arrêté.

Dans la chambre d'où il s'était enfui on trouva les débris fumants de la machine qui avait servi au forfait. Ella était montée

sur une espèce d'échafaudage que soutenaient quatre pilastri i liés entre aux par àt fortes traverses en bois de chêne. Viugt-cinq canons de fusil s'appuyaient par la culasse sur la traverse de derrière, plu- élevée que celle de devant de huit pouces environ. Les bouta des' eau on s posai. Mit sur de-, entailles.

Les lumières étaient en haut et un.

la môme ligne, de manière à s'enflammei d'un seul coup, au moyen d'une traînée de poudre. Telle était la disposition des fusils, que la mitraille qu'ils renfermaient devait prendre le cortège en écharpe et embrasser un vaste carré, s'élevant des pieds des chevaux à la tête des cavaliers. La charge de chaque fusil était quadruple. Heureusement les prévisions de l'assassin furent trompées. Deux fusils ne prirent pas feu, quatre crevèrent, et ce hasard fut sans doute ce qui sauva le roi.

La chambre contenait une alcôve, et dans cette alcôve un matelas, plié en i\i>ux, laissait lire sur un de ses coins le mot Girard, nom du locataire de l'appartement. Girard, d'après les informations prises, habitait la maison depuis quelques mois. Il se donnait pour mécanicien. Jamais la concierge n'était entrée chez lui: il n'y avait reçu qu'un homme qu'il faisait passer pour son oncle, et trois femmes qu'il disait ses maîtresses. Le -v juillet, on l'avait vu aller et venir, monter et descendre, dans un état manifeste d'agitation, et il était entré dans un café voisin pour y boire, contre son habitude, un petit verre d'eau-de-vie. Au corps-de-garde où on l'avait conduit après son arrestation un garde national lui ayant demandé : «Qui êtes (f — Cela ne \ous regarde pasj avait-il réu pondu avec assurance : je le dirai quand je

serai intei i 11 portail sur lui de la

poudre : interrogé sur l'usage qu'il en voulait faire, il dit : Pour lu gioirc. l'ois tard, à l'époque de son procès, dous ferons connaître ce misérable, dont le véritable nom était l'ieschi, et nous dirons les maneuvres à

jamais honteuses qui furent pratiquées pour lui arracher des aveux. Nous n'arriverons, hélas '■ que trop têt à des détails que non-

LOUIS BLANC

ne pourrons transcrire sans que le rouge nous monte au front.

Tout Paris connaissait déjà les malheurs de la journée, et la consternation qu'ils y avaient répandue est plus facile à concevoir qu'à décrire ; l'affliction était universelle, profonde, et, chez quelques-uns, mêlée d'effroi. Sur les places, dans les rues on ne s'abordait que par des questions sinistres. Que signifiait cette rage aveugle ? Comment

Fieschi, dit Girard ou Gérard.

un aussi exécrable forfait avait-il été possible dans un pays qui était la France? Et l'on disait le nombre des victimes, combien elles différaient par l'âge, combien par le rang et la renommée, ce qui les avait séparées durant la vie, et l'affreuse nouveauté du crime qui les réunissait pour toujours. Aux calamités irréparables on ajoutait les calamités possibles. On parlait du duc do Joinvillc menacé de si près, du duc d'Orléans légèrement blessé ; de M. deBroglie atteint d'une balle qui ne l'avait épargné que parce qu'elle avait glissé sur la plaque de sa décoration de grand-croix. Quelques-uns frémissaient en

songeant aux désordres que la mort inopinée du roi aurait peut-être déchaînés sur la France. Car, telle est la misère des monarchies, tel est le vice de l'engrenage politique dont elles forment le principal ressort, que la destinée d'un grand peuple y semble dépendre de l'existence d'un seul homme, c'est-à-dire d'un coup de poignard, dune maladie aiguë, d'une roue de voiture qui se brise, d'un cheval qui s'emporte ! Aussi peut-on dire que le régime monarchique abaisse outre mesure le niveau de l'humanité!

Quant à la responsabilité de l'attentat, les partis se montrèrent un moment disposés à se la renvoyer l'un à l'autre, par une tactique trop commune et qui n'en est pas moins dégradante. Parce qu'on avait trouvé dans la chambre de l'assassin une lithographie représentant le duc de Bordeaux, les légitimistes furent accusés. Et à leur tour, certaines feuilles légitimistes s'abaissèrent, contre les républicains, à des allusions dont la cruauté égalait à peine la bêtise. Hâtonsnous de le dire, à la gloire de notre nation, ces mutuelles récriminations furent passagères, et bientôt, grâce à un généreux sentiment de pudeur publique, le cri qui domina fut celui-ci : « C'est le crime d'un fanatique isolé. » Mais ce qu'un pareil cri avait de noble et de vraiment français, les courtisans, race obstinément vile, les courtisans étaient hors d'état de l'apprécier. Ils ne comprirent pas qu'en essayant d'étendre la solidarité de l'attentat, ils calomniaient leur pays ; et, comme c'était le parti républicain qu'ils redoutaient le plus, ce fut à lui que s'adressa d'abord l'outrage de leurs soupçons. Un loyal militaire, le général Morand, s'était rendu au château. 11 y annonce que certains détails, à lui communiqués, tendent à assigner au complot une origine légitimiste, el qu'il est prêt à en faire part à la justice. Aussitôt on s'indigne, on l'interpelle avec aigreur. Pourquoi ne pas laisser sur un parti qu'on a un intérêt spécial à noircir, l'odieux d'un semblable crime? « Ce sont les républieains, » murmurent les courtisans; et une voix qu'on n'avait pas coutume de contre-

dire, s'écrie: :< Nous savons d'où le coup est parti; les légitimistes n'y sont pour rien. » «Ce sont les républicains, » s'était aussi écrié Bonaparte, après l'attentat de nivôse.

Quant aux ministres, ils avaient hâte de mettre à profit l'événement. Sans autre guide que le soupçon, sans autre règle que la haine, ils ordonnent visites domiciliaires, arrestations préventives, poursuites. Qui le croirait ? M. Thiers étant ministre, Armand Carrel se vit enveloppé dans une persécution ayant pour but ou pour prétexte la recherche des complices d'un assassine M.

Thiers, pourtant, avait connu Armand Carrel dans l'intimité, et il le savait loyal jusqu'au scrupule. S'il le fit arrêter par calcul ou par vengeance, c'est ce qu'il importe peu d'examiner : dans l'un et l'autre cas, le fait n'admet pas d'excuse, et il restera comme une tache sur la mémoire de M. Thiers.

Les ministres ne s'en tinrent pas là. Il y a dans la vie d'un peuple des moments de stupeur si étranges, qu'il n'est rien qui, alors, ne se puisse obtenir de son imbécillité. Les ministres virent bien que la France était dans un de ces moments de surprise épaisse, et ils en profitèrent pour lui ravir ses libertés. « Mon gouvernement connaît ses devoirs, « et il saura les remplir, » avait dit une proclamation royale. Et les journaux ministériels de commenter la menace : il était temps enfin de pourvoir au salut du chef de l'Etat par des mesures énergiques ; il fallait rendre la justice plus prompte dans son action et plus terrible dans ses vengeances; il fallait rendre l'institution du jury plus dure aux accusés; il fallait museler la presse et placer définitivement au-dessus de toute discussion, non-seulement la personne du roi, mais encore la monarchie constitutionnelle. Qui* tardait-on? L'attentat du '2H juillet ne venait-il pas de révéler la source empestée du mal ? Voilà ce que les feuilles dugouverment soutenaient à l'envi. Comme s'il existaitle moindre rapport entre le droit de discussion et les inspirations de la perfidie ! Comme si l'acte d'un fou sanguinaire suffi-

sait pour faire mettre en interdit la raiso.. humaine !

Elle n'était pas nouvelle, an surplus, cett'insolente exploitation de l'élourdissement d'un peuple, et les ministres de Louis-Philippe n'étaient ici que les plagiaires de la Restauration. Après l'assassinat du duc de Berri par Louvel, les royalistes if avaientils pas dit : « C'est de la presse de l'Op- « position que le coup est parti. Le prince

De Quéleu, archevêque de Paris.

« vient d'être poignardé par une idée Iibé- « raie. » Or, ceux à qui s'adressait la calomnie, à celte époque, c'étaient, entre autres libéraux. MM. de Broglie, Thiers, Guiiol aujourd'hui ministres! Le dernier fut même frappé alors du coup qui atteignit II. Deeases, son patron, proclamé par M. Claïuel de Goussergues le complice d< Louvel. Btmain tenant, M. Guizot ne rougissait pas de se faire l'artisan d'une iniquité dont il avait jadis souffert lui-même ! Si cela s'appelle la

politique, je ne saurais exprimer jusqu'à quel point la politique me fait pitié.

Il avait été décidé qu'on ferait aux vie-

LOUIS BLANC

times de l'attentat du 28 des funérailles magnifiques, de vraies funérailles nationales. Auguste et touchante pensée, si le ministère n'y eût associé le projet de faire servir la douleur publique au triomphe des mesures qu'il méditait! Léo août (1835), les funérailles eurent lieu. Elles offrirent un inconcevable caractère de tristesse et de grandeur. De l'église Saint-Paul, où les corps avaient été provisoirement déposés, jusqu'à l'hôtel des Invalides, leur destination suprême, ce n'était qu'un océan de têtes, océan dont aucune tempête ne devait, cette fois, troubler les profondeurs, et qui roulait lentement à travers la ville, en la remplissant de son silence. Quatorze chars funèbres furent vus s'avançant l'un après l'autre sur le boulevard. Le premier était celui de la jeune fille si cruellement moissonnée par un hasard terrible ; le dernier, celui du vieux soldat impérial que la mort était venue surprendre dans les distractions d'une fête, après tant et de si dévorantes mêlées ! Venait ensuite, tout couvert de noires draperies, le cheval de bataille, accompagnant son cavalier immobile à jamais. L'église des Invalides reçut sous ses voûtes en deuil et inondées de clartés sépulcrales, les dépôts mortels qu'on lui venait confier. Puis, le roi, suivi de ses enfants, jeta l'eau bénite sur les corps. Et la foule s'écoula peu à peu, toujours silencieuse et recueillie.

L'attitude du clergé dans ces circonstances eut quelque chose de manifestement hostile à la dynastie d'Orléans. Après des hésitations offensantes pour la royauté, l'archevêque de Paris s'était enfin décidé à rendre au roi une visite, et même à oflicier au service funèbre qui devait être célébré dans l'église des Invalides. Mais les regrets du clergé pour la branche aînée se trahirent dans ces paroles singulières de l'archevêque au roi : « Sire. « en voyant aujourd'hui le chef et les corps « de L'État, doublement averlis par le nial- « heur et le bienfait, venir apporter aux pieds « des saints anicls un juste tribut de remer- « chncnls cl d'horamages, la religion espère ! « Elle espère pour la France. Car, si l'in-

« gratitude envers Dieu a le funeste privi- « lége d'arrêter le cours de ses dons, la re- « connaissance de la foi a le pouvoir, au « contraire, de les multiplier et de les faire « couler avec abondance sur les princes et « sur les peuples. »

S'il est une règle d'éternelle sagesse,, c'est celle qui prescrit au législateur de se garder, lorsqu'il médite la loi, de toute précipitation passionnée, de toute impression de nature à altérer la sérénité de son jugement. Cependant, dès le 4 août 1835, la Chambre des députés était saisie des projets de lois annoncés par la polémique ministérielle. Dans un exposé des motifs qui démentait l'idée qu'il avait donnée de son caractère, M. de Broglie fit de L'état de la France, sous l'empire de la presse, un tableau qui présentait, avec le fameux rapport de M. de Chant elauze en 1830, des analogies frappantes. Comme conclusions de l'exposé des motifs, trois projets de lois furent présentés par M. Persil.

L'un, relatif aux cours d'assises, investissait le ministre de la justice, à l'égard des citoyens accusés de rébellion, du pouvoir de former autant de cours d'assises que le besoin l'exigerait, et chaque procureur-général d'abréger, en cas de besoin, les formalités de la mise en jugement. Il donnait aussi au président de la cour d'assises le droit de faire amener de force les accusés qui troubleraient l'audience et de faire passer outre aux débats en leur absence.

L'autre, relatif au jury, lui attribuait le vote secret, statuait que la majorité des voix nécessaire pour la condamnation serait réduite de 8 à 7, et aggravait la peine de la déportation.

Le troisième, relatif à la presse, déclarait punissables de la détention et i»'i m. lmende de 10,000 à 50,000 in. L'offense à lapersonnedi roi et toute attaqi b contre le principe m eoc-

\ l.ltM.Ml'.M . COMMISE r\li VOIE DE PUBLI4 vilo\. Il

défendait aux citoyens, sous des peines exorbitantes, quoique moins Bévèn s. de prendre

la qualification de républicain, de mêler la personne du roi à la discussion des actes du gouvernement, d'exprimer le vœu ou l'espoir

de la destruction de l'ordre trionarohique el

constitutionnel, d'exprimer le VOBU ou l'espoir de la restauration du gouvernement déchu, d'attribuer des droits au trône a quelqu'un des membres de la famille bannie, de publier les noms des jurés avant ou après la condamnation, de rendre compte des déli - Itérations intérieures du jury, d'organiser des souscriptions en faveur des journaux condamnés... 11 enlevait aux gérants la faculté de donner des signatures en blanc; il leur imposait l'obligation de dénoncer les auteurs des articles incriminés ; il les privait de l'administration des journaux durant le cours de l'emprisonnement. Il statuait qu'aucun dessin, aucun emblème, aucune gravure, aucune lithographie, ne pourraient être exposés, publiés, mis en vente, qu'après avoir subi la censure préalable ; et qu'à cette seule condition un spectacle pourrait être établi et une pièce de théâtre jouée.

Quand on songe que cet cil rayant ensemble de dispositions despotiques était motivé sur les fureurs solitaires d'un misérable; quand on songe que c'était une nation tout entière qu'on punissait ainsi du crime d'un scélérat qui lui faisait horreur ; et que c'était d'une situation exceptionnelle, passagère, qu'on faisait sortir la permanence de pareilles lois dans le pays le plus civilisé du monde, le plus jaloux de sa liberté, le plus éprouvé par les

révolutions L'esprit reste confondu d'é-

tonnement, el L'on se demande si tout cela n'est pas un rêve.

Mais ce qui n'est pas moins triste à rappeler, c'est que les Chambres répondirent avec une sorte d'impatience grossière à L'appel qui leur était l'ail. Les projets du gouvernement ne rencontrèrent qu'une approbation convulsive dans les trois commissions nommées, dont les rapporteurs furent : pour la loi sur les cours d'assises, M. Hébert; pour la loi sur le jury, M. Parent; pour la loi sur la liberté de la presse, M Sauzet. El même, tant était grand le vertigel la dernière commission ne craignil pas d'ajouter aux lois proposées desdisposilionsquien exagéraient les rigueurs, déjà excessives. Elle demanda

qu'on déclarai punissables de L'amende et ds la prisai les attaques contre la propriété, le sermon! el le respect du aux lois; que le I du cautionnement des journaui fût élevé 18,000 IV. a 200,000 Lechiffre de 100,000 fait adopté par la chambre : qu'on en exigeai le versement en numéraire, et que le gérant

ne pût entrer en fonctions sans en possédai

le tiers en son nom propre.

La discussion s'ouvrit à la Chambre des députés le 13 août. Elle souleva une lutte ardente mais courte, et eut le résultat pré .m on avait délibéré sous le joug de la passion. Le ministère obtint donc plus encore qu'il n'avait demandé. Le concours de la Chambre des pairs ne pouvait manquer aux ministres; elle s'empressa de donner la consécration de son vote à ces lois fameuses qui devaient rester dans la mémoire du peuple et dans l'histoire sous le nom de lois de ieptemèr*. Pour les flétrir, M. Royer-Collard avait rompu un long silence, et son discours commença le châtiment des ministres.

Les lois de septembre dépouillèrent les accusés de leurs garanties les plus précieuses. Elles assimilèrent à un attentat la discussion d'une théorie. Elles firent de la puissance de la presse l'arme exclusive de la haute bourgeoisie, et enlevèrent tout organe à la défense des intérêts sacrés du pauvre. C'était à cela que la révolution de juillet étail venue aboutir !

Les *lois de septembre rétablissaient aussi la censure, cette censure contre laquelle les libéraux, aujourd'hui vainqueurs, av si énergiquemenl élevé la voix, au temps de la Restauration. Qu'on eut essaj é d'imprimer aux théâtres une direction sociale, ri. l] mieux, suivant nous. De tous les mo gouvernement, il n'en est pas de plus efficace et de plus légitime que le thé Permettre à un simple particulier d' au gré de son caprice, sur les hommes

ssemblés, par les séductions de la scène,

L'intérêt du drame, la beauté des femmes,

le talent des artistes, l'enchantement des

peintures el des Ilots de Lumières, c'est li-

vrer au premier corrupteur venu l'àm. du

LOUIS BLANC

peapleenpùture; c'est abandonner au passant le droit d'empoisonner les sources de l'intelligence humaine. Dans un pays où le gouvernement serait digne de ce nom, l'Etat ne saurait renoncer à la direction morale de la société par le théâtre, sans abdiquer. Mais si les ministres du 11 octobre s'étaient proposé pour but la réalisation d'une aussi noble pensée, au lieu de revenir à ce que la censure avait eu de plus tyrannique et de plus inepte, ils auraient demandé qu'on retirât aux spéculateurs, pour la confier à l'État, l'exploitation des théâtres; et ils en auraient attribué la surveillance à un jury véritablement national, c'est-à-dire électif, temporaire, amovible par le peuple et responsable. C'est le contraire qu'ils firent, dominés qu'ils étaient par des passions mesquines ei des idées sans profondeur.

Ainsi, les droits de la raison et ceux de la presse étaient foulés aux pieds de la manière la plus brutale : par M. Thiers, que la presse avait poussé au faîte des grandeurs; par M. de Broglie, qui, sous la Restauration, s'était fait ouvertement le protecteur de la liberté d'écrire ; par M. Guizot, qui, soit comme publiciste, soit comme professeur,

n'avait cessé de proclamer la souveraineté de la raison. Et ces trois hommes venaient gravement affirmer, à la face du monde, qu'au-delà de la monarchie qu'ils voulaient et qu'ils avaient intérêt à vouloir, il n'était plus de progrès possible; que l'intelligence, ici-bas, s'arrêtait fatalement aux limites tracées par eux; que l'humanité devait rester emprisonnée jusqu'au bout dans leur formule; qu'il y avait crime, enfin, à les importuner, ne fut-ce que par un vœu, que par un espoir, dans la jouissance de leur fortune constitutionnelle ! Et ces prétentions, d'une bouffonnerie à peine croyable, elles devenaient lois de l'Etat! Et toutes ces choses se passaient au milieu des ruines de cinq ou six gouvernements renversés l'un sur l'autre, parce que tous, ils avaient eu l'insolence de s'écrier: « Je suis inviolable, indiscutable, « immortel! » Qu'ajouter au tableau d'un pareil désordre ? On avait décrété en France l'anarchie des cultes, et l'on y déclarait factieuse la lutte pacifique des systèmes! 11 n'était plus permis de se dire républicain là où il l'était de se dire athée! Discuter Dieu restait un droit; discuter le roi devenait un crime !

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