CHAPITRE X
les Parisiens, et à la Conciergerie les Lyonnais rebelles, ne retenant dans la prison du Luxembourg que les prévenus qu'il espérait gagner. Pour ces derniers, le régime de la prison Tut adouci autant que possible ; pour éux le visage des geôliers devint moins Tarouche, et une nourriture plus saine leur fut mesurée d'une main plus libérale. Ët en même temps, on traitait les malheureux hôtes de Sainte-Pélagie, de la Conciergerie et de l'Abbaye, avec une rigueur calculée. Quiconque laissait percer de l'indécision ou de la fatigue devenait sur-le-champ, de la part des agents du Pouvoir, l'objet d'égards empressés et de délicates prévenances. On mit en jeu tour à tour les excitations de la misère, de la vanité, de la douleur. L'abbé Noir, accusé Lyonnais, ayant perdu sa mère, on vint le trouver au milieu de ses larmes, pour arracher à son affliction un consentement qu'il avait toujours refusé, et que, même alors, on ne put obtenir de lui. Des prisonniers sur qui le Pouvoir comptait, quelques-uns, quoiqu'on très-petit nombre, appartenaient à la lie de la société, ne se piquaient en aucune sorte d'être républicains, avaient beaucoup moins de vertus que de vices, et ne s'étaient jetés sur la place publique que par esprit de désordre. Ceux-là, pourtant, le Pouvoir les glorifia •, et les meilleurs, il les appelait des misérables!
De leur côté, les républicains n'épargnaient rien pour encourager à la constance ceux des prisonniers qui, n'étant pas hommes de parti, menaçaient de faiblir. Dans des articles qu'on eût dit bur'més avec la pointe d'une épée, Armand Carrel célébrait le courage des accusés et leur dévoûment -, on exposait leurs portraits dans les rues -, on distribuait leur biographie-, des lettres de félicitations et
HISTOmi DE m ANS.
de sympathie étaient, pour eux, adressées de toutes partsaux fenilies radicales ; on consacra d^avance aux plus^ pauTres d'entre eux le produit d'une souscription de 20,000 frpncs, ouverte d'enthousiasme^ et, pourqu'il restât Men démontré , aux yeux de la France, que les soutiens ne manqueraient pas aux prévenus, les plus zélés d'entre les défenseurs résolurent de se lier à leur sort par un acte éclatant de fraternité. Us se réunirent donc, un jour, au nombre de vingt-cinq ou trente, dans la rue des Maçons-Sorbonne^ et là on fit lecture d'une lettre qu'il s'agissait d'adresser publiquement aux accusés, et dont le rédacteur était M. Michel (de Bourges). La lettre est approuvée, les assistants y apposent leurs signatures, quelques-uns signent pour des amis absents dont ils ne doutent pas plus que d'eux-mêmes, et l'on décide la publication immédiate. M. Trélat, président de l'assemblée, n'^it pas d'avis d'une précipitation qui imposait à tant de graves personnages le joug d'une solidarité sur laquelle ils n'avaient pas été appelés à se prononcer. Mais la décision prise était impérieuse : M. Trélat envoya la lettre aux journaux républicains, et, le lendemain, elle parut dans la Tribtme et le Réformateur^ avec les noms des défenseurs *. Il y était dit^ : « Persévérez, citoyens-, montrez- (c vous, comme par le passé, calmes, fiers, énergiques 5 « vous êtes les défenseurs du droit commun \ ce que vous « voulez, la France le veut -, toutes les opinions géné- « reuses le veulent ^ la France ne verra jamais des juges- (( où il n'y a pas de défenseurs. Sans doute, au point où (( les choses en sont venues, la Cour des pairs continuera.
* Voiraui documents historiques, n*^ 15.
^ La Tribune portait 91 signatures, et \t Réformateur 109.