‹ Histoire de dix ans: 1830-40, Volume 4Chapitre 19 sur 140 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

cessaire. Cette histoire, M. Marrast la résumait en ces termes : u La Chambre qui consentitauxtribunauxd^excep-

« tion et aux cours prévôtales ; la Chambre qui toléra les

« conspirations de police ; la Chambre qui laissa violer

« la Charte impunément ; la Chambre qui prodigua les

« trésors de FÉtat aux intérêts dont elle profitait la pre-

« miëre ; la Chambre qui abandonna la sûreté individuelle

« des citoyens à l'arbitraire des ministres ; la Chambre

c( qui poursuivit à outrance la liberté des opinions

« qu'étaient-elles ? quel nom leur donner ? La Chambrequi

« accrut incessamment les traitementsdes fonctionnaires,

« qui les livra ensuite pieds et poings liés à l'administra-

« tibn; la Chambre qui entassa emprunts sur emprunts,

« qui prodigua les fonds secrets, qui maintint tous les

« privilèges , qui éleva des autels aux basses passions de

« l'avidité, qui encouragea l'agiotage par l'amortisse-

« ment, qui fit tout graviter vers le centre impur de la

a Bourse, qui jeta honneur, dignité nationale, trésor pu-

« blic à la voirie des loùps-cerviers -, toutes ces Chambres,

« messieurs prostituées! prostituées! » S'attaquant à

la corruption du jour, « ce n'est, poursuivit M. Marrast, « un secret pour personne que ces spéculations heureuses c( dont on a tant abusé, l'année dernière, pour les jeux de « Bourse ! Tout le monde se rappelle ces nouvelles conte nues de la veille et publiées seulement le lendemain, « après que d'importantes opérations avaient pu être con- « sommées. La Chambre y était-elle étrangère ? Sans « doute . Et pourtant, on affichait dans l'intérieur des K séances la cote des fonds, comme pendant h Tordre du « jour! Vos intentions doivent être excellentes, messieiurs, « et cependant, vous avez voté dans deux ans plus de

H18T01R1 DE IHX ANS.

(( fbnds secrets que la Restauration xCeri a deman- « dé pendant les six dernières années. Vous êtes parti foitemenl indifférents à la prime des sucres ^ et cepen- « «Unt, cette prime s'est accrue, depuis 1830, de 7 « millions k 19 ; et chose étrange, !e tiers à peu près de « cette somme est partagé entre six grandes maisons, au « nombre desquelles marchent en première ligne celle de « certains membres que vous honorez de toute votre « considération, et notamment celle d'un ministre. Et « en effets dans les ordonnances de primes pour 1832 on « voit figurer: la maison Périer frères, pour 900,000 tr. ; « la maison Delessert^ pour 600,000 fr.*, la maison Hu- <( mann, pour 600,000 fr. ^ la maisonFould, pour 600,000 n te. -, la maison Santerre, pour 800,000 fr. 5 la maison M Durand, de Marseille, pour un million. » Après avoir < ainsi accumulé faits sur faits, accusations sur accusations ^ après avoir rappelé que la Tribune ne paraissait à la barre de rassemblée que sur la dénonciation d'un homme qui avait eu le courage de « vanter publiquement les bienfaits « de la clé d'or et les charmes des fonds secrets » , M . Marrast avait atteint le terme de sa brûlante plaidoirie*, il finit en s'écriant : « Si c'est une guerre contre la Tribune seule, <( elle est puérile ; si c'est une guerre contre la presse, c( vous y périrez. »

Malgré la réserve qu'elle s'était commandée, l'assemblée rie put se défendre d'un sourde agitation. Au moment où allait être rendu ce vote, qui était un jugement, M. Cavaignac se leva et dit : <c La Chambre sait que M. Lionne est (( traduit devant elle par suite d'une fiction : plus vous « élèverez l'amende qui frappera le journal, plus vous di- « minuerez la peine de la prison , qui ne frapperait que

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« M. Lionne, lequel ne peut être eonskitèré eomne le vrai ■« coupable. Voici comment je voterais, et je pei^ que !a « Chambre votera ainsi : forte amende, faible prison. » Alors les défenseurs et le prévenu se retirèrent -, six tables furent placées dans FenceiMe circulaire pour le dépouillement du scrutin ; et, Tappel nominal terminé, chaque membre alla déposer son vote dans Turne, au milieu d'une confusion extrême. Le résultat était prévu* 204 voix sur 304 condamnèrent le gérant de la Tribune à trois ans de prison et à dix mille francs d'amende.

Mais la vengeance ne se fit pas attendre. Il y avait à la Chambre 122 députés fonctionnaires, lesquels touchaient annuellement, en traitements légaux, plus de deux millions, et cela pour des fonctions qu'ils ne pouvaient remplir, témoin M. d'Estourmel, député du Nord et ministre lia Colombie: la Tribune mit vivement en relief ce fait monstrueux et montra que les 122 députés recevaient, ea traitements qu'ils ne gagnaient point, la subsistance de plus de huit mille citoyens pauvres. Le droit sur les fers, fontes et aciers, provenant des pays étrangers, avait été, pour l'année, de 2 millions 380,000 francs, impôt énorme et désastreux levé sur l'agriculture et sur toutes les industries, pour qui le fer est un élément nécessaire de production: la Tribvne affirma que cet impôt n'était maintenu que parce qu'il pro6tait à vingt-six députés ministériels, sans compter deux ministres, associés de M. Decazes •dans l'exploitation des forges nouvelles del'Aveyron. L'accusation monta plus haut encore. Au nom de la loi violée, .au nom de l'intérêt public sacrifié à des scrupules decour- ^isan, le ministre des finances fut sommé de faire renktrer dans les coffres de l'État une somme de 3 millions

503,607 francs, que, depuis trop long-temps, la liste civile devait au trésor. On rappela qu'au mépris des traditions les plus inviolables de la monarchie, Louis-Philippe, le 6 août 1830, n'avait pas craint défaire donation à ses enfants de ses biens, qu'il voulait soustraire au domaine de l'État, et l'on s'étonnait que le droit d'enregistrement, payable d'' avance aux termes de la loi, ne se trouvât pas, après trois ans, payé d'une manière intégrale. Le souvenir de la forêt de Breteuil , vendue au roi par M. Laflitte, fut aussi évoqué, mais on dirigea contre le roi, à ce sujet, une accusation aussi injuste que mensongère : on prétendit que, pour frauder l'enregistrement, il n'avait porté qu'à 6 millions, dans l'acte de vente, ce qui en réalité lui en avait coûté 10. L'allégation était fausse * : elle passa pour vraie dans l'esprit des hommes prévenus ^ les attaques redoublèrent de vivacité , plus que jamais on parla de Kœsner, de ce vide de plusieurs millions qu'il avait laissé dans le trésor, et du mystère dans lequel on avait permis que cette honteuse affaire restât ensevelie 5 on se demanda s'il était possible qu'à l'insu du baron Louis, ministre des finances, M. Kœsner eût risqué l'argent de tous dans les impurs tripotages de la Bourse, et entretenu avec les agents de change des relations patentes, cyniques, journalières^ on alla jusqu'à étendre, plus qu'il n'était permis de le faire ouvertement, une responsabilitéqueM. Martin (du Nord)avait concentrée tout entière sur la tête de M. Kœsner, dans un rapport qui fut le commencement de sa fortune politique. Enfin, l'on fit revivre tout ce qui, depuis 1830, se liait à des manœuvres de corruption, à des scandales de cupidité. * Nous nous sommes fait montrer l'acte de vente.

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