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« rien^ d^ou il suit que Fétat social n'est avantageux aux tt bofiime3 qu'autant qu'ils ont tous quelque chose, et « qu'aucun d'eux n'a rien de trop. »
La session de 1833 finissait à peine : soudain l'alarme est semée dans les esprits. On raconte que des travaux, depuis long-temps redoutés, sont poursuivis avec une ardeur menaçante; que malgréropinion, malgréla Chambre, le Pouvoir élève autour de la capitale des forts qui serviront à la contenir ou à la détruire. A cette nouvelle étrange, Paris tout entier s'agite -, les journaul de l'Of^osition, d'un commun accord, s'indignent et protestent; le National rappelle la Restauration, ses ngirs projets, le système des fortificaticms proposé en 1826 par M. de Clermont-Tonnerre. On touchait à l'anniversaire des trois journées : chacun crut toucher à la révolte. Intimidé, le ministère fit déclarer par tous ses organes que les inquiétudes de la population étaient mal fondées, et le Moniteur annonça officiellement la suspei^ion des travaux.
Ces déclarations avaient été accueillies avec défiance ] elles suflirent néanmoins et conjurèrent l'orage. Le gouvernement^ d'ailleurs, tenait en réserve, pour la fête prochaine, un coup de théâtre dont il savait bien que l'effet serait irrésistible sur une race desohlats. Le 29 juillet, tandis que, chantant, par mégarde sans doute, l'hymne de la liberté reconquise, la foule se pressait vers la place Vendôme, un voile se détacha tout-à-coup du haut de la spirale de brooae, et la statue de l'homme impérial fut aperçue debout sur la colonne formée de la matière àe ses victoires. D'immenses aeclamatioiis s'élevèrent. En un instant, tous ces hommes avaîrat oubUé le«rs misères présentes et leur indignation de la veille. Car les peuples
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ont, comme les enfants, des colères qu'on apaise avec des hochets.
Quoi qu'il en soit, ^la polémique soulevée par le projet d'emhastiller Paris ne tarda pas à prendre un autre cours. Mais le gouvernement n'avait pas cessé de couver cette idée fatale, que nous verrons plus tard se reproduire et préva* loir. Toutes les fois que la force n'existe pas dans le Pouvoir par l'unité, il faut qu'elle s'y introduise par la violence.
Déjà, en effet, la monarchie semblait avoir épuisé ses ressources. Un de ses partisans les plus téméraires, M. Yiennet, venait de prononcer, du haut de la tribune, ces mots d'une franchise grossière : la légalité actuelle nous tue; l'administration, de toutes parts, se plaignait de l'impuissance de ses caprices, et la société vacillait éperdue entre l'arbitraire et l'esprit de révolte.
L'ardeur des passions populaires était entretenue, àcette éppque, par les crieurs publics, agents actifs des feuilles démocratiques et moniteurs ambulants de l'insur-rection. Hais, devant eux, la loi était muette et le Pouvoir désarmé. Le préfet de police, M. Gisquet, eut recours au despotisme. Le droit de timbre, d'après la législation existante, ne devait peser que sur les journaux et sur les papiers-nouvelles : M. Gisquet rétendit aux brochures et fit arrêter tout distributeur rebelle à l'établissement de cet impôt forcé. Assignée devant les tribunaux, la police fut condamnée par eux de la manière la plus humiliante et la plus formelle^ mais elle se crut assez forte pour braver la justice, et les arrestations continuèrent.
Alors se passa, au centre de Paris, une scène plus émouvante que celle par laquelle Hampden avait ouvert la révo* lation d'Angleterre*
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Parmi les journaux consacrés, en 1833, à la propagande des idées démocratiques, le Populaire et le Bon Sens étaient particulièrement menacés par le nouveau système de persécutions que la police avait adopté. Rédigé avec beaucoup de hardiesse et de verdeur par M, Gabet, le Populaire agissait puissamment sur la partie vive de la nation. Le Bon Sens était plus timide, mais il se distinguait, entre tous les journaux, par l'appel incessant et direct qu'il faisait à l'intelligence du peuple. Non content de publier presque chaque jour et à plusieurs milliers d'exemplaires les brochures qu'il jugeait utiles à la cause du prolétariat, le Bon Sens s'était imposé la loi d'admettre, dans des colonnes réservées sous le titre de ÎWbme des Prolétavres, le? œuvres gorties de la plume des ouvriers. Beaucoup d'entre eux parurent dans cette arène intellectuelle, et il se trouva que des tailleurs, des cordonniers, des ébénistes, cachaient des hommes d'État, des philosophes, des poètes. Il devenait ainsi manifeste que le régime inauguré en 1789 n'avait pas enfanté la liberté véritable , puisque tant de facultés précieuses étaient restées sans emploi , puisque tant d'aptitudes avaient été déplacées et les fonctions sociales distribuées au gré du hasard, puisque des hommes d'élite s'étaient vus plongés vivants dans le tombeau des ateliers modernes, puisqu'enfin la société, victime d'un système d'exclusion' et d'étouffement, avait été condamnée à perdre des trésors d'intelligence et de poésie enfouis à jamais dans le sein du peuple ! Telle était la démonstration glorieuse qu'avait entreprise le Bon Sens^ sous la direction de MM. Cauchois- Lemaire et Rodde.
Un patriotisme réfléchi et plein de réserve, beaucoup de
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fermeté dans la modération et d'urbanité dans les attaques , un esprit fin et délicat, un style sculpté avec soin, un talent composé de bon goût, d'ironie subtile et d'atticisme, voilà par quelles qualités se faisait remarquer M. Gauchois- Lemaire.
M. Rodde, au contraire, était un homme d'une impétuosité sans égale, et n'ayant jamais su fart des ménagements. Il ne connaissait pas la peur et la comprenait a peine. Son style était brutal, quoique ennobli souvent par la passion ^ sa sensibilité , violente et sauvage, éclatait tour à tour en élans de tendresse, de générosité, et en invincibles transports de colère. Du reste, par une sorte de contradiction bizarre , il était aussi modéré dans ses opinions que fougueux dans ses sentiments. Ennemi de toutes les idées trop hardies et de tous les partis extrêmes, il s'était toujours tenu un peu à l'écart des républicains, bien qu'U combattît leurs adversaires avec une énergie indomptable -, timide par l'esprit, audacieux par le cœur.
A un homme de cette tremjje, l'afiaire des crieurs publics offrait une occasion admirable de se montrer tout entier. Apprenant que, malgré les décisions de la justice et en violation des lois, la police faisait arrêter les distributeurs, M. Rodde écrivit à tous les journaux, le 8 octobre 1 833, que, le dimanche suivant, à deux heures après midi, il irait sur la place de la Bourse distribuer les brochures dont on avait arbitrairement saisi plusieurs exemplaires. Sa résolution était prise, et il la faisait connaître à tous ; il allait défendre son droit jusqu'à la mort.
A cette nouvelle, plusieurs amis de M. Rodde courent chez lui pour le détourner de son dessein. On lui représente qu'après avoir bravé avec tant d'insolence Tautoritc IV. 7
delà magistrature, la police osera tout -, que la résistance annoncée ne peut avoir qu'une issue sanglante ; qu'il sera inévitablement meurtrier, puis victime, et qu'il va mettre Paris en feu. C'était l'avis de la plupart, l'avis d'Armand Carrel lui-même.
Cependant, au jour indiqué , une fouie immense stationnait, dès midi, sur la place de la Bourse. Quelques élèves de l'École polytechnique et un grand nombre de gardes nationaux en costume parcouraient la place d'un air inquiet. Jamais attente n'avait été plus solennelle. Les fenêtres étaient garnies de spectateurs. Comment allait finir cette lutte étrange? Déjà le bruit courait, dans certains groupes, que M. Rodde ne paraîtrait pas, lorsque tout-à-coup, à deux heures précises, un grand mouvement se fit dans la foule, et l'on vit, au milieu du peuple ému, s'avancer un homme à la taille athlétique, à la démarche hautaine, au regard enflammé. Deux pistolets étaient dans la boite que portait cet honune, et il avait le costume des crieurs publics : une blouse amaranthe et un chapeau verni sur lequel on lisait ces mots : publications patriotiques. L'air fut ébranlé de mille cris : Vive le défenseur delà liberté! Vive M . Rodde ! Respect à la loi ! Les chapeaux étaient levés en l'air; les mouchoirs étaient agités aux fenêtres-, des gardes nationaux se pressaient autour de l'intrépide distributeur, prêts à le défendre ou à le venger. Hais le Pouvoir avait eu peur de sa propre violence. La distribution se fit sans obstacle. Ayant de la sorte accompli sa promesse, M. Rodde voulut se retirer. Il l'essaya en vain. Entouré, e»trainé, porté par la multitude, il dut chercher refuge dans la maison Lointier. Un instant après il paraissait sur le balcon et conjurait le peuple de se montrer, en cette circons-
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tance, digne et capable de la liberté. A la nuit tombante, la foule avait disparu. Un calme profond régnait dans Paris ; ^t Ton n'entendait plus, sur la place de la Bourse et aux environs, que le pas mesuré des patrouilles vigilantes.
Mais à cette société où tout n'était que haine, oppression et désordre, chaque jour apportait un sujet nouveau d'inquiétude. Vers la fin du mois d'octobre, des coalitions d'ouvriers s'étaient formées sur tous les points du royaume, et l'on passait de l'anarchie politique à l'anarchie sociale. A Lyon, les ouvriers charrons et les ouvriers tireurs d'or cessèrent leurs travaux. A Caen , les ouvriers menuisiers s'ameutèrent, réclamant une réduction du temps de travail. Au Mans, les ouvriers tailleurs avaient déserté leurs ateliers -, les maîtres appelèrent des ouvriers étrangers et prirent des arrangements avec eux. Plus heureux que leurs frères du Mans, les porcelainiers de Limoges parvinrent à faire adopter leur tarif. Mais ce fut à Paris, surtout, que ce mouvement de la classe laborieuse éclata d'une manière poignante et redoutable. Les ouvriers bijoutiers demandaient une diminution d'une heure dans la jouri^ de travail .Le 20 octobre, ils se réunirent, au nombre de douze ou quinze cents^ à la barrière des Amandier^, et là ils décidèrent qu'ils formeraient une association de secours mutuels ; qu'ils se grouperaient en divisions de vingt membres dont chacune choisirait un délégué , et que les délégués réunis nommeraient une commission de cinq membres chargée de traiter avec les fabricants. Le 27 octobre, une réunion d'ouvriers cordonniers eut lieu à la barrière du Maine, et une commission fut nommée pour proposer et débattre une augmentation de salaire. Les garçons boulangers, dont le travail est si rude et la vie si
courte, avaient aussi élevé la voix pour que l'existence leur fût mesurée avec moins de cruauté et d'avarice ; ils consentirent, néanmoins, à travailler au taux de l'ancien tarif pendant tout le temps nécessaire à rétablissement d'un tarif nouveau, et les syndics de la boulangerie furent choisis comme arbitres. Enfin, et pour terminer cette lamentable énumération, le 28 octobre, une assemblée de plus de trois mille tailleurs, réunie à la Rotonde, barrière du Maine, décidait ce qui suit :
« Considérant que, par une circulaire en date du 28 « octobre courant, les maîtres tailleurs ont été invités à « se réunir entre eux pour s'entendre contre les ouvriers ; « que, par suite de cette coalition autorisée par la police, » plusieurs ateliers de maîtres tailleurs ont été fermés, w l'assemblée arrête les mesures ci-après : 1* la société u philanthropique des ouvriers tailleurs vote à l'unanimité u qu'elle met à la disposition de son conseil les fonds de « la société, pour créer un établissement de travail; « 2* rétablissement ne vendra, strictement, que le prix a courant de la marchandise, prise de première main ; « 3* le conseil de la société philanthropique réglera les in- « térêts de l'établissement, et des mesures seront prises » pour en faire l'ouverture avant la fin de la semaine ^ « 4° les ouvriers sont organisés par compagnie de vingt « pour la distribution des secours qui leur sont néces- « saires -, dans chaque conjpagnie, les ouvriers de cette « corporation provisoire se nourriront à l'instar des mili- « taires. Les ouvriers travaillant chez les maîtres dont « l'ouvrage ne peut éprouver aucune augmentation, s'ente gagent volontairement à apporter leurs dons, par ver- « sèment ftxe, pour les ouvriers sans travail. »
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Ainsi le principe inhumain de la concurrence portait ses fruits ! Ainsi, sous le gouvernement imbécile du laissezfaire et du laissez-passer^ la guerre commençait entre le maître et l'ouvrier, guerre petite à son origine, mais d'une portée sublime et formidable ; car elle devait avoir pour résultat final de compléter les victoires de l'Évangile, par l'abolitiondu prolétariat, seconde formede l'esclavage.
Cette portée des coalitions, les ministres avaient la vue trop courte pour l'apercevoir. Dans les symptômes d'une prochaine révolte du monde, dans les premiers tressaillements d'une race proclamée libre et pourtant asservie, leur ignorance ne vit que quelques tentatives factieuses, et un vaste système d'arrestations s'organisa.
Une association républicaine s'était formée pour la défense de la liberté individuelle et de la liberté de la presse, et cette association comprenait divers comités *. Le comité d'enquête fut chargé de recueillir tous les faits relatifs aux arrestations : et ces faits furent exposés, dans un rapport aussi poignant qu'énergique, par M. Pagnerre, l'un des secrétaires du comité d'enquête. Le rapport reçut une publicité considérable, souleva une polémique ar*
dente Maison dissipa les réunions d'ouvriers par la
force ; on contint les mécontents par la menace. Dfe pauvres journaliers furent traités en malfaiteurs -, les prisons se remplirent, et les ministres crurent avoir pourvu suffisamment au salut de la civilisation menacée.
' Ces comités se composaient de MM. Lafayette, Garnier-Pagès, Gormenio , Voyer-d'Argenson, Joly, Audry de Puyraveau, Cabet, députés; A. Carrel, A.Marrast, Guinard, J. Bernard, Pagnerre, Dupont, Marie, Boussi, RitUez, Audiat, Boissaye, Conseil, Desijardins, G. Gayaignac, Marchais, Fenet, Et. Arago.
Mais ce qui échappait à la sagacité du gouvernement,, ses ennemis le mettaient en relief avec un zèle infatigable, tantôt découvrant les plaies, tantôt dierchant les remèdes.
Déjà au mois de février 1833, un grand citoyen, M, Charles Teste , avait publié un projet de constitution qui avait pour bases les deux articles que voici : « Tous « les biens mobiliers ou immobiliers renfermés dans le « territoire national, ou possédés ailleurs par les mem- « bres de la société, appartiennent au peuple, qui, seul, « 'peut en régler la répartition. — Le travail est une dette u que tout citoyen valide doit à la société ^ Toisiveté doit <( être flétrie comme un larcin et comme une source inta- « rissable de mauvaises mœurs. » Toutes les dispositions du projet portaient l'empreinte de ce courageux et noble puritanisme. C'est ainsi que M. Charles Teste établissait des comités de réformateurs chargés de veiller sur les mœurs publiques et de faire dépendre de l'accomplisse-^ ment des devoirs d'honnête homme l'exercice des droits de citoyen. Mais de semblables dispositions n'étaient de nature ni à être acceptées ni à être comprises, au milieu d'une civilisation profondément corrompue. Et M. Charles Teste lui-même était si loin de se faire illusion sur l'état des esprits, que, pour ménager le voltairianisme de plusieurs de ses amis, il' s'était abstenu de donner pour fondement à sa constitution le sentiment religieux, qu'il savait être la source de toute poésie, de toute force et de toute grandeur.
Il fallait pourtant que cette civilisation égarée retrouvât son chemin , car elle marchait évidemment vers quelque horrible catastrophe. Dans des écrits où malheureusement
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Tautorité de la science était affaiblie par les couleurs trop vives de la passion et de la haine, les républicains établirent que, depuis plusieurs sièdes, le prix des objets de subsistance s'était accru dans une proportion beaucoup plus forte que le taux des salaires ^ que le peuple n'avait gagné à Tabolition du servage qu'un sentiment de dignité qui lui rendait plus amer son asservissement réel ^ que le mouvement de la population, dans les hôpitaux, avait pris un développement monstrueux ^ que , dans l'espace de moins d'un demi-siècle, et sous l'influence du régime des tours rendu nécessaire par l'accroissement des infanticides, le rapport des enfants trouvés à la population avait plus que triplé \ que, dans l'espace de dix ans, le nombre des détenus pour dettes avait suivi la même progression ; que de 1811 à 1833, le nombre des faillites avait quintuplé ^ que de 1809 à 1831, les engagements du mont-depiété s'étaient accrus de 70 pour cent -, que la consommation annuelle de la viande, qui, d'après Lavoisier ,était de 40 livres par personne en 1789 ^ et, d'après Sauvepain, de 14 livres 3/4 en 1806 -, et, d'après Chaptal, de 11 livres 1/3 en 1 81 2, avait fini par tomber au-dessous de 8 livres, chiffre de cette consommation en 1 826 -, et que le peuple descendait ainsi, par une pente irrésistible, vers Textrême misère, c'est-à-dire, vers les bouleversements ou la mort.
Sur ces entrefaites, la Société des Droits de l'Homme publia un manifeste brûlant. Faible d'abord, elle avait pris possession de la France rapidement et avec empire. En 1833, sa puissance, à Paris, reposait sur l'ardeur de plus de trois mille sectionnaires, orateurs de club ou ckwnbattants-, et elle agitait la province par une foule de socié-
tés qui, sur les principaux points du royaume, s'étaient formées en son nom et à son image. Entretenir Télan imprimé au peuple en 1 830, alimenter Tenthousiasme, préparer les moyens d^attaque en élaborant les idées nouvelles, tenir en haleine Topinion et souffler sans cesse aux âmes atteintes de langueur la colère, le courage, l'espérance, tel était son but, et elle y avait marché la tête haute, avec une énergie, avec un vouloir extraordinaires. Souscriptions en faveur des prisonniers politiques ou des journaux condamnés , prédications populaires , voyages, correspondances, tout était mis en œuvre. De sorte que la révolte avait, au milieu même de l'État, son gouvernement, son administration , ses divisions géographiqueis, son armée.
C'était un grand désordre, sans doute *, mais il y avait là, du moins, un élément de vitalité, un principe de force. Des idées de dévoûment s'associaient à ces projets de rébellion ; dans cette lutte de tous les instants, le sentiment de la fraternité s'exaltait, on s'y exerçait à jouer avec le péril, on y vivait enfin d'une vie pleine de sève. La 5ociété des Droits de l'Homme était nécessaire en ce sens qu'elle réagissait contre l'action énervante qui, sous une oligarchie de gens d'affaires, tendait à précipiter la nation dans les sordides anxiétés de Tégoïsme et l'hébétement de la peur. La France était poussée par le régime victorieux dans des voies si impures, que l'agitation y était devenue indispensable pour ajourner l'abaissement des caractères : l'anarchie faisait contrepoids.
Vers le milieu de l'année, d'assez graves dissidences avaient partagé en deux camps la Société des Droits de l'Homme ^ les uns voulaient rompre brusquement avec les
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préjugés qu'il s'agissait de détruire et les tyrannies qu'on avait juré de renverser-, les autres recommandaient, comme plus sûres, les voies de la persuasion, les voies indirectes. Après de longs balancements, les deux partis se rapprochèrent; un comité central fut nommé en vue d'une direction plus décidée ; et, dans ce comité, composé de MM. Voyer-d'Argenson , Guinard, Berrier-Fontaine, Lebon, Vignerte, Godefroy Cavaignac, Kersausie, Audry dePuyraveau, Beaumont, Desjardins et Titot, on arrêta qu'une solennelle déclaration de principes serait publiée et adressée à tous les journaux patriotiques, à toutes les associations, à tous les réfugiés politiques.
Le programme de la Société des Droits de l'Homme demandait : un pouvoir central, électif, temporaire, respon- > sable, doué d'une grande force et agissant avec unité; — la souveraineté du peuple mise en action par le suffrage universel 5 — la liberté des communes, restreinte par le droit accordé au gouvernement de surveiller au moyen de ses délégués les votes et la compétence des corps municipaux ; — un système d'éducation publique tendant k élever les générations dans une communauté d'idées compatibles avec le progrès •, — l'organisation du crédit de l'État ; — l'institution du jury généralisée ; — l'émancipation de la classe ouvrière par une meilleure division du travail, une répartition plus équitable des produits et l'association ; — une fédération de l'Europe fondée sur la communauté des principes d'où découle la souveraineté du peuple, sur la liberté absolue du commerce et sur une entière égalité de rapports.
Ces vues étaient développées et justifiées dans un exposé aussi lumineux qu'incisif. Puis, venait la Déclara-
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tim des Droits de VHomme. telle que Tayait présentée h la Convention Maximilien Robespierre *.
L'évocation de ce nom fameux et terrible fit scandale. De fait, il y avait eu deux hommes dans Robespierre : le philosophe et le tribun. Comme philosophe, il n^avait pas été certainement aussi hardi que Jean-Jacques Rousseau, que Mably, que Fénélon. Mais, comme tribun, il avait amassé contre lui un trésor de vengeances 5 supé-
* Voici le texte de cette déclaration,' dont tant de gens parlent sans la connaître :
Art. 1*'. Le but de toute association politique est le maintien des droits naturels et imprescriptibles de Thomme, et le développement de toutes ses facultés.
2. Les principaux droits de l'homme sont ceux de pourvoir à la conservation de l'existence et de la liberté.
3. Ces droits appartiennent également à tous les honmies, quelle que soit la dififérence de leurs forces physiques et morales.
L'égalité des droits est établie par la nature j la société, loin d'y porter atteinte, ne fait que la garantir contre l'abus de la force, qui la rend illusoire.
4. La liberté est le pouvoir qui appartient à l'homme d'exercer, à son gré, toutes ses facultés ; elle a la justice pour règle, les droits d'autrui pour bornes, la nature pour principe et la loi pour sauve-garde.
5. Le droit de s'assembler paisiblement, le droit de manifester ses opinions, soit par la voie de la presse, soit de toute autre manière, sont des conséquences si nécessaires du principe de la liberté de l'honune, que la nécessité de les énoncer suppose ou la présence ou le souvenir récent du despotisme.
6. La propriété est le droit qu'a chaque citoyen de jouir et de disposer, à son gré, de la portion de biens qui lui est garantie par la loi,
7. Le droit de propriété est borné, comme tous les autres, par l'obligation de respecter les droits d'autrui.
8. U ne peut préjudicier ni à la sûreté, ni à la liberté, ni à l'existence, ni à la propriété de nos semblables.
9. Tout trafic qui viole ce principe est essentiellement illicite et immoral.
10. La société est obligée de pourvoir à la subsistance de tous ses