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de quelques vaisseaux arrivés inopinément de l'Archipel, sous le commandement du contre-amiral Hugon, décida du rétablissement des autorités turques.
Cependant, les Russes n'avaient pas encore ployé leurs tentes, insolemment dressées au pied de la montagne du Géant. Lors de rengagement du 21 février, le reis-effendi avait bien fait passer à M. de Boutenieff une note ayant pourbut le renvoi de l'escadre russe, mais M. de Boutenieff avait refusé de recevoir cette note, sous prétexte qu'elle était inconvenante, et elle ne lui avait pas été de nouveau présentée. D'un autre côté, Ibrahim n'avait pas remis l'épée dans le fourreau, et il parlait toujours d'aller faire boire son cheval dans les eaux de Scutari.
De sorte qu'il n'y avait de nouveau dans la situation, depuis l'arrivée de l'amiral Roussin, que le déclin de notre influence, et auprès de la Porte et en Égypte : en Égypte, parce que l'ambassadeur français avait pris parti contre Méhémet-Ali sans l'intimider ; auprès de la Porte, parce que le refus de Méhémet-Ali avait décrédité notre intervention, et aussi parce que, dans sa première entrevue avec le sultan, l'amiral Roussin avait eu l'idée plus généreuse qu'opportune de plaider la cause des populations malheureuses de l'Orient. Les ennemis de l'influence française n'avaient pas manqué d'en prendre texte pour effrayer Mahmoud sur ce qu'avait de fatalement révolutionnaire notre politique 5 et, dans l'esprit d'un réformateur despote, cette mauvaise impression n'avait pu être entièrement effacée par la protection manifeste et sincère dont l'amiral Roussin couvrait la Porte.
Pourtant, comme il fallait en finir, ce fut à la médiation française qu'on eut recours. M. de Varennes n'était
HISTOIRE DE DIX ARft.
plus, depuis la nomination de Tamiral Roussin, que pre-^ mier secrétaire d'ambassade. Réchid-Bey, depuis Réchid- Pacha, et le prince Vogoridi s'adressèrent à lui au nom du sultan. Le sultan désirait qu'accompagné de Réchid- Pacha, M. de Varennes se rendît à Kutaya pour y négocier la paix avec Ibrahim. Au point où en étaient les choses, remettre sur le tapis les conditions que l'amiral Roussin avait essayé vainement d'imposer à Méhémet- Ali, c'eût été tout à la fois une faute et une puérilité. La paix ne pouvait plus se conclure qu'au profit de Méhémet- Ali, et la France ne pouvait intervenir dans la négociation qu'en donnant un démenti à la politique adoptée d'abord par son ambassadeur. N'importe, il fallait à tout prix délivrer Constantinople du voisinage des Russes : on ne crut pas acheter leur départ trop cher par la plus éclatante, la plus malheureusedes contradictions. Réchid-Bey etM. de Varennes se mirent en route.
M. de Varennes avait reçu de l'amiral Roussin une lettre qui contenait quelques indications sur la marche à suivre : il la parcourut d'un regard distrait et indifférent, bien décidé à ne prendre conseil que de lui-même.
Ainsi, le nom de la France allait être engagé dans la conclusion d'une paix dont la portée était immense, d'une paix qui n'était pas moins que l'arrangement provisoire du monde; et rien n'avait été réglé par le gouvernement français, qui, tout entier à ses préoccupations égoïstes et à ses passions d'un jour, ne savait même pas de quelle manière on allait mettre en jeu sa responsabilité et dans quelle route on allait précipiter sa politique !
Arrivé à quelques lieues de Kutaya, M. de Varennes et Réchid-Bey s'arrêtèrent dans un petit village et tinrent
conseil. Qudles bases donneraient-ils à la négociatii»? Réchid-Bey aurait voula qu'on ne proposât d'abord i Ibrahim que la cession des quatre pachaliks de Seyde, de Jérusalem, de Tripoli et de Naplouse/ sauf à aœcnrder davantage dans le cours des débats. Mais M. de Varennes répondit qu'il était imprudent et dérisoire d'assigner pour point de départ à la négociation, des offres déjà refusées si péremptoirement, et qu'on ne pouvait se dispenser d'oflFrir à Ibrahim toute la Syrie. Réchid-Bey n'insista pas. Il avoua même à M. de Varennes que lorsqu'il avait pris congé du sultan, Mahmoud lui avait dit ; <( Entendez- « vous avec M. de Varennes et arrangez cette affaire « comme vous pourrez. » D'où le négociateur français conclut que le sultan voulait sortir à tout prix de la cruelle situation à laquelle il était depuis si long-temps enchaîné. Du reste, cette facilité de Mahmoud n'avait rien de surprenant. Car, comme presque tous les princes investis d'une autorité théoeratique, le sultan ne faisait à son serviteur aucune concession qu'il n'eût l'arrière-pensée de lui retirer à la première occasion favorable. Sa résignation n'était que l'hypocrisie de sa faiblesse.
Quant à Ibrahim, calme et confiant dans sa force, il attendait, sans témoigner aucune impatience, la sanction de ses victoires. Prévenu de l'approche des^négociateurs, il leur envoya courtoisement une escorte. M. de Varennes, qui voyageait à cheval, avait devancé Réchid-Bey, qu'une maladie passagère mais douloureuse condamnait à se faire porter en litière. Cette circonstance, futile en soi, mit en relief l'audacieux mépris qu'affectaient pour le gouvernement turc Ibrahim et ses partisans. M. de Varennes ayant le premier rencontré les gens de l'escorte, il eut beaucoup
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de peine à les décider à attendre Réchid-Bey . « C'est pour c( vous, semblaient-ils dire, et non pour lui, que nous « sommes venus* »
A Kutaya, la ligne de démarcation fut tracée par Ibrahim d'une manière bien plus blessante encore pour l'envoyé turc. M. de Varennes fut admis seul devant le vainqueur de Koniah, qu'il trouva déjeûnant et se livrant sans scrupule à l'usage de la boisson si rigoureusement proscrite par Mahomet. Ibrahim accueillit le négociateur français avec une sorte de grâce sauvage. Pour lui faire honneur, il avait ordonné qu'on célébrât sa visite par la Marseillaise^ qu'exécuta en effet une musique barbare, et dont les paroles furent ensuite grossièrement chantées par des Arabes, qui s'évertuaient à imiter de leur mieux les consonnances françaises. Le langage d'Ibrahim ne démentit pas la politique qu'indiquaientces adroites prévenances. Le fils de Méhémet-Ali s'étendit sur les sentiments d'affection et de reconnaissance qu'il nourrissait pour le peuple de Napoléon. « Les Égyptiens, dit-il à plusieurs « reprises, sont les enfants des Français. » Tout au contraire, il se montra fort animé contre les Russes, et, avec cet esprit de vanterie qui le caractérisait, il manifesta le désir de mesurer ses forces contre eux. Il parla du sultan, de ses tentatives de réforme, de sa soumission à la Russie, de son gouvernement, avec un singulier mélange de compassion et d'insulte. Son père, c'était son dieu. Seulement, il lui reprochait, mais sur le ton du plus profond respect, d'avoir employé une partie des trésors de l'Égypte à construire une flotte qui, quoi qu'on fît, ne serait jamais en état de tenir la mer contre la marine européenne. « L'Égypte, disait-il avec raison, ne saurait être une
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(( Puissance maritime, puisque tous les éléments d'une ti véritable force navale lui manquent. L'intérieur des « terres, voilà notre vrai champ de bataille. >i M. de Varennes étant entré en matière sur l'objet de son voyage à Kutaya, Ibrahim commença par couper court à toute discussion, en déclarant qu'il n'était que l'exécuteur docile des ordres de son père. Or, Méhémet-Ali demandait plus que la Syrie : il demandait le pachalik de Diarbékir, les districts d'Itchyla et d'Alaya, et, surtout, le pachalik d'Adana, c'est-à-dire un pied dans l' Asie-Mineure. De telles prétentions étaient exorbitantes : M. de Varennes les combattit avec fermeté. Mais Ibrahim lui opposa une obstination qui semblait invincible.
Découragé et irrité, le négociateur français fut au moment de rompre la négociation et de quitter Kutaya : les prières de Réchid-Bey le retinrent. De son côté, Ibrahim consentit enGn V à renoncer aux districts d'Itchyla et d'Alaya ; 2^ à remettre à des arrangements ultérieurs le sort du pachalik de Diarbékir. Relativement à la cession d'Adana, il fut intraitable. Ce pachalik était comme une porte ouverte sur l'Asie-Mineure, il complétait le système de défense de la Syrie, et, de plus, il produisait en abondance des bois de construction, ressource précieuse pour les chantiers de Méhémet-Ali.
Dans une dernière conférence, M. de Varennes employa tout,jusqu'à la menace, pour faire céder Ibrahim. 11 avait remarqué, dans le cours des précédentes discussions, que le mot protocole^ prononcé devant le fils de Méhémet-Ali, suffisait pour le faire tressaillir : il s'attacha donc à lui mettre sous les yeux, comme conséquence inévitable de son obstination à abuser de la victoire, les protocoles de
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l'Europe occidentale coalisée contre Tambitionda pacha d'Égypte; il fit plus : il lui rappela Navarin ! Pendant que M. de Yarennes parlait, Ibrahim faisait des efforts visibles pour mettre un frein à sa colère; le sang lui était monté au visage, il avait l'œil en feu, et toute son attitude trahissait la violence des sentiments dont il était agité. Il parvint néanmoins à se contenir, mais il demeura inébranlable-, et, sur le dernier point en discussion, M. de Varennes dut fléchir.
Ibrahim ne tarda pas à lui envoyer de riches présents. Le négociateur français était trop mécontent de son œuvre pour les accepter ; il répondit : « On croirait que je vous (( ai vendu la paix. )> Il craignait, en eflet, que les con- <litions accordées à Ibrahim ne parussent exagérées à la diplomatie européenne et n'amenassent des complications funestes.
Dans le temps même où l'on concluait à Kutaya l'arrangement qui rendait l'intervention russe inutile, cette intervention prenait des proportions de plus en plus effrayantes. Un corps d'armée, évalué à 24,000 hommes, se mettait en mouvement, et une division de l'escadre d'Odessa venait jeter 5,000 hommes de débarquement sur la côte d'Asie, vis-à-vis de Bujukdéré et de Thérapia. 11 y avait dans un tel luxe de secours superflus une rare insolence. Le sultan les reçut néanmoins avec une affectation de gratitude qui, moins mensongère, n'en eût pas ^té moins honteuse. Il combla les officiers de marques 4'estime et afficha pour la tenue des troupes une admiration bruyante, les flattant par des comparaisons inju^rieuses pour ses propres sujets, et, jusque dans les plus petites choses, sacrifiant sa dignité impériale au désir de
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plaire à ses dangereux protecteurs. C'est ainsi qu'après avoir fait promettre son portrait à M. de Varennes, ce qui est considéré en Turquie comme une haute faveur, il n'hé-
^ sita pas, Tarrangement de Kutaya.une fois conclu, à reve-
nir sur sa promesse, de peur de mécontenter la Russie, qui feignait d'être irritée de l'importance des concessions obtenues par Ibrahim. Instruit de ce manque de parole et de ce que Mahmoud avait l'intention de faire pour en adoucir l'injure, M. de Varennes i*efusa d'avance tout dédommagement etrépondit : a Je vois bien que, décidément, « la Turquie n'est plus qu'une province russe. »
Et en eflFet, le 6 mai, c'est-à-dire le lendemain du jour
^ où la grande querelle de Méhémet-Ali et de Mahmoud se
terminait d'une manière définitive par la solution de quelques difficultés relatives à la cession d'Âdana, le comte Orloflf arrivait à Constantinople, muni de pouvoirs extraordinaires. Était-ce un défi? L'empereur Nicolas avait-il Toulu nous faire peur de son ascendant oriental? On eût tnalaisément assigné une cause sérieuse à une mission •d'une solennité aussi tardive 5 car déjà Ibrahim se disposait à évacuer l'Âsie-Mineure. Le 24 mai il abandonna Kutaya, et, avant le mois de juillet, il avait laissé le Taurus derrière lui.
Les Russes se décidèrent alors à délivrer Constantinople du poids de leiy: pjésence : il ne leur restait même plus l'ombre d'un pmexte. Toutefois, ils ne lâchèrent leur proie qu'après avoir obtenu de la condescendance du sultan un traité ^ qui, valable pour huit années,' nouait entre la Russie et la Turquie une alliance défensive, et fermait aux vaisseaux de toutes les nations autres que la na- * Voir aux docilments Ustoriqaes, n* 5, le tratté d'Unkiàr-Skelessi.
tioD russe, le détroit des Dardanelles. L'Europe prit ombrage de ce traité, sans eil avoir saisi la signification véritable. Au fond, les Russes n'avaient nul besoin, — leur récente expédition le prouvait du reste, — qu'une stipulation diplomatique leur conférât le droit d'occuper le Bosphore quand bon leur semblerait. Ce droit, ils le puisaient dans leurs précédentes conquêtes, dans leur prépondérance, dans leur voisinage, dans leur force. Le traité d'Unkiar-Skelessi n'avait donc que la valeur d'une bravade, mais d'une bravade habile ; car elle parlait vivement à l'imagination des Turcs, et elle accoutumait l'Europe à trouver naturelle la suzeraineté de Saint-Pétersbourg sur Constantinople.
On peut voir maintenant combien fut fatale aux intérêts de la France la manière dont s'engagea cette question d'Orient, source de tant d'orages. Nous ne saurions trop le répéter : dès qu'à tort ou à raison, le gouvernement français adoptait pour principe l'intégrité de l'empire ottoman et son maintien soUs un prince légitime, il y avait folie ou mauvaise foi à permettre que Méhémet-Âli s'agrandit aux dépens de la Porte. La poUtique de l'amiral Roussin était, par conséquent, dans le système auquel on se résignait, et la plus loyale et la plus sage. Malheureusement, cette politique oscilla et se démentit d'une façon déplorable, grâce à l'inconsistance du gouvernement français et au désordre diplomatiqiP qui en fut le fruit. Entre le système que représentaient les mesures arrêtées en faveur de Mahmoud le 21 février par Tamiral Roussin, et les conditions consenties plus tard à Kutaya en faveur de Méhémèt-Ali, il y a un abîme. Or, de ces deux systèmes, le premier, qui avorta, ébranlait notre crédit auprès
CHAPITM III.
du pacha d'Égypte*, le second, qui prévalut, ruinait notre influence auprès du sultan. Le premier tendait à nous aliéner Alexandrie^ le second Constantinople. Il est vrai que c'était à notre médiation que Méhémet-Ali semblait devoir le couronnement de ses conquêtes-, mais quel mérite une pareille médiation pouvait-elle avoir à ses yeux, après nos sommations menaçantes et sa déclaration formelle qu'il ne céderait pas?
Quant au résultat matériel des négociations, et en laissant de côté leurs conséquences morales, il faisait évidemment les affaires, non de la France, mais des Russes. Car livrer à Méhémet-Ali toute la Syrie et les Portes de PAsie- Mineure, c'était couper en deux l'empire ottoman, c'était l'affaiblir, c'était rendre la dépendance de Mahmoud à l'égard de l'empereur Nicolas plus nécessaire et plus complète, c'était avancer pour Constantinople, et sans compensations pour nous, l'heure fatale.de la servitude. Si, malgré tout cela, le Cabinet de Saint-Pétersbourg se montra contraire aux prétentions de Méhémet-Ali et mécontent des avantages qu'on lui faisait, c'est qu'il entrait dans la politique russe -de joro^er Mahmoud. D'ailleurs, de quel prétexte la Puissance moscovite aurait-elle couvert son irruption dans le Bosphore, si elle n'y avait paru en qualité de protectrice?
Ainsi se termina notre première campagne diplomatique en Orient. La suite, comme on le verra, répondit au dé-
Vers la même époque, le Cabinet des Tuileries contrac- , tait envers celui de Saint-James un engagement qui passa presqu'inaperçu alors, enseveli qu'il était dans l'ombre des chancelleries, mais qui devait, quelques années plus
but!
BISTOIU M m ANS.
tard, réveiller en France des haines, mal éteintes et y soulever de formidables débats.
Nul n'ignore en quoi consiste la traite, cet infâme recrutement d'esclaves, ce hideux commerce de chair humaine, que Mirabeau flétrissait si énergiqu^ent lorsqu'il donnait aux vaisseaux négriers le noïn de bières omÂutanies. Le 16 pluviôse an II (1794), la Convention française avait eu la gloire d'abolir, par une décision qu'annula Bonaparte, non-seulement l'esclavage, mais la traite, qui perpétue l'esclavage au moyen du vol des nègres africains. L'exemple fut suivi par l'Angleterre : en 1808, le parlement anglais, à une très-forte majorité, proscrivit la traite. Une faisait en cela que compléter la politique à laquelle les nègres des colonies anglaises avaient dû leur liberté. On a cru et on a dit, dans presque tous les pays, de l'Ëurope, qu'en décrétant l'abolition de l'esclavage, legouvemement anglais avait caché sous le manteau de la philanthropie les calculs d'un égoîsme profond ^ qu'il avait voulu, par l'émancipation des nèfn^, ruiner la culture du sucre des Antilles, pour assurer à son sucre indien la possession du marché de l'univers. Les combinaisons machiavéliques sur lesquelles l'aristocratie anglaise a londé^ sa domination et le maintien de l'esclavage dans les Indes- Orientales, autorisent l'hypothèse, mais ne suffisent paspour permettre l'affirmation. Attribuer avec légèreté à des motifs sordides les actes qu^expliquent naturellement des. raisons puisées à ces grandes sources du cœur qui ne sont ^jamais tout-à-fait tari^, c'est tenir en trop petit?, estimo et soi-mème.et l'humanité. Il faut, d'ailleurs, reconnattro que c'est la Ration anglaise, et non le gouvernement anglais, qui l'a poussé enfin, ce cri d'émancipation, l'un do^
CBASiTlE m.
plus ^leands et des plus puissants qui aient jamais retenti dans le monde. Sans les efforts des quakers et des diverses sectes rdigieuses de TAngleterre^ sans leurs prédications et le mouvement imprimé à Topinion publique, la résistance opposée à l'immortelle motion de WelberfcNTce n'eût peut-être pas été vaincue. Quoi qu'il en soit, après avoir proclamé l'émancipation des esclaves dans ses propres colonies, le gouvernement anglais se trouvait amené à vouloir que l'émancipation eût lieu dans les colonies étrangères, et la question d'humanité devenait ainsi pour lui une question d'intérêt. Aussi n'avait-il cessé de poursuivre l'abdition de l'esclavage et la destruction delà traite avec cette persévérance qui caractérise les Anglais. Après la révolution de 1830, l'occasion lui parut bonne pour faire servir la France à l'accomplissement de ses desseins, et, le 30 novembre 1831, le comte Horace Sébastiani et le vicomte Granville signaient, au nom de leurs Cours respectives, un traité ayant pour objet la répression de la tiraite des noirs.
Ce traité portait que, dans des parages qu'il déterminait en les spécifiant, chacune des deux nations aurait le droit de visiter les navires de commerce de l'autre, que le BCHnbre des bâtiments à investir de ce droit serait fixé, chaque année, par une convention spéciale-, qu'il pourrait n'être pas le même pour l'une et l'autre nation, mais que, dans aucun cas, le nombre des croiseurs de Tune ne devrait être de plus du double de celui des croiseurs de l'autre; que les navires capturés pour s'être livrés à la traite, ou comme soupçonnés d'être armés en vue de ce barbare trafic, seraient, ainsi que leurs équipages, remis sans délai à la juridiction de la nation k laquelle ils ap-»
HlSTOnS BB DIX ANS.
partiendraient, sauf à n'être jugés que d'après les lois de leurs pays respectifs.
Rien de plus sacré, rien de plus auguste, que le but avoué de ce traité. L'Europe ne saurait tolérer sans s'avilir un commerce de marchandises humaines. Il lui est commandé de flétrir les négriers comme des misérables, de les poursuivre et de les châtier comme des assassins. S'il a été admis par toutes les nations civilisées qu'en temps de guerre on pourrait visiter les vaisseaux neutres soupçonnés de porter des armes à l'ennemi, pourquoi ne serait-il pas admis qu'en temps de paix on pourra visiter les navires soupçonnés de porter à la servitude sa pâture vivante.? Si le pirate, qui vole de l'or, n'est point protégé par le pavillon dont il cherche à couvrir ses rapines, pourquoi n'en serait-il pas de même du négrier, qui fait métier de voler des hommes? Malheureusement, le traité passé à ce sujet entre la France et l'Angleterre tendait à la réalisation d'un bon principe par un moyen détestable. Pour avoir raison de la traite, il aurait fallu en appeler, contre une telle infamie, à une croisade de toutes les Puissances, unies cette fois par le double lien de la religion et de l'humanité-, il aurait fallu pourvoir à l'établissement d'une flottille neutre commissionnée non par . telle ou telle nation en particulier, mais par l'Europe*. Et, en
* Cette solution, lorsque plus tard le droit de visite fut débattu, cette solution a été celle de tous les esprits sincères et élevés. Mais hélas ! c'est sur la difficulté d'exécution que les adversaires de la mesure ont triomphé ! Les souverains s'entendent aisément et n'ont pas de peine à former des congrès lorsqu'il s'agit pour eux de tyranniser les peuples avec ensemble ou de se les partager ainsi qu'un vil bétail ; mais il parait qu'entre ces mêmes souverains l'union devient très-difficile lorsqu'il ne s'agit plus que d'arracher à quelques brigands des milliers de pauvres victimes !.....
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effet pour rendre inefficace la convention du droit de visite, ne suffisait-il pas qu'une seule nation refusât son concours ? L'Amérique, par exemple, qui se déshonore en tolérant l'esclavage, elle qui se dit républicaine, l'Amérique ne fournissait-elle pas aux négriers un moyen infaillible de se soustraire à toute poursuite en arborant le pavillon américain ? Le traité signé entre MM. Sébastiani et Granville était donc attaquable sous ce rapport. Il avait, de plus, l'inconvénient grave de donner aux Anglais, tyrans bien connus, tyrans incorrigibles des solitudes de la mer, le prétexte de vexer notre marine, d'entraver notre commerce, d'humilier nos matelots, de contrôler nos mouvements avec insulte, et tout cela au nom de la philanthropie, artificieusement invoquée. Il est vrai que, le droit étanrréciproque, la voie des représailles nous restait ouverte^ mais, outre que le traité rétrécissait devant nous cette voie en autorisant l'Angleterre à entretenir deux fois plus de croiseurs que la France, tout système de représailles mène à la guerre, et la témérité est grande de déposer au fond d'une alliance le germe d'inévitables discordes*.
Et pourtant, ce fut ce traité, si mal conçu et si dangereux, que le gouvernement français, en 1833, consentit à confirmer et à étendre. S'il avait pu rester un doute sur les arrière-pensées de l'Angleterre, il aurait été levé par les clauses de la convention supplémentaire que signèrent à Paris, le 22 mars 1833, le vicomte Granville et le duc de Broglie, notre ministre des affaires étrangères. Car la
' Voilà ce que n'a peut-être pas suffisamment pesé M. Schœlcher, le plus noble assurément et lé plus sérieux de tons les défenseurs de ce traité do droit de visite, devenu si célèbre.
cmveniion supplémentaire ne se bornait pas, comme on Pa' * prétendu depuis, à développer les principes posés et k ré-' sondre les difScultés qui s^étaient présentées dans Fexé^ cution du traité primitif; elle tendait à en modifier la natuYe et les efifëts. C^est ainsi quil était stipulé dans Far^* tide 6 que tout bâtiment de commerce des deux nations serait présumé de plein droit s'être livré à la traite des noirs ou avoir été armé pour ce trafic, si Ton trouvait à son bord : des écoutilles en treillis et non en planches ordinaires, ou des planches en réserve propres à établir nn pont volant, ou des chaînes et des menottes^ ou une plus grande provision d'eau que les besoins d'uïi bâtiment marchand n'en exigent, ou trop de gamelles et de. bidons, ou trop de riz, de farine, de manioc du Brésil, de blé de» Indes ^
Considérer comme indices du crime, des chaînes et des menottes, on le pouvait assurément ; mais permettre d'avance qu'un navire fût détourné de sa destination, enlevé à son commerce, traîné dans un port pour y subir les lenteurs et les désagréments d'un procès, parce qu'il aurait plu à un étranger de trouver à bord un peu trop de farine ou de riz, n'était-ce pas donner au droit de visite une extension dérisoire et propre à en changer le carac-r tère ? N'était-ce pas exposer la marine marchande à des vexations de toute espèce, contre lesquelles il n'y aurait de recours que dans des représailles brutales ? Il était fort étrange que le Cabinet des Tuileries, si passionné pour la paix, l'eût nnse ainsi à la< merci de tous les hasards ! Il était étrange qu'il la fît dépendre de l'injustice ou de la grossièreté du premier marin venu! Et en faut-il davan-
I Voir aux documents historiques, 6.
OHÂPinui m.
tage pour indiquer combien était impérieuse, à cette époque, l'influence de l'Angleterre aux Tuileries?
L'attitude des ministres français vis-à-vis du Portugal ne révélait pas moins clairement le fond de leUr politique, toute de condescendance et de peur. Depuis long-temps le Portugal était troublé par la lutte de deux frères, don Pédro et don Miguel ^ et l'un et l'autre, avec un acharnement implacable, ils poursuivaient la victoire : ufte couronne en était le prix. Après de nombreuses vicissitudes, le père dé dona Maria s'était rendu maître de Porto, et <ion Miguel l'y assiégeait. Porto n'était qu'un point bien petit sur la carte, et cependant l'Europe entière avait l'œil fixé sur ce point, d'où pouvaient jaillir les premières étiri-' «eHes d'un embrasement général. Contempteur déclaré 4es chartes modernes, et franchement despote, don Miguel avait les sympathies des Puissances ultra-monarchiques du Continent, il en recevait des encouragements, des secours-, et il s^appuyait, en outre, sur le peuple, dont l'ignorance fait si aisément pacte avec le despotisme, dans tout pays où la superstition a passé. Don Pédrb apportait au Portugal une Charte à la façon des Anglais *, il invo- •quait, par conséquent, à l'appui des droits de dona Maria ^a fille, la Grande-BMagne et la France.
Lé gouvernement français fit des vœux pour don Pédro, et n'osa faire davantage. Appelé à Porto pour y soutenir de ses talents militaires et de sa vieille expérience la dause constitutionnelle, le général Solignac n'avait trouvé dans le Cabinet des Tuileries que réserve et froideur. Aucune somme d'argent ne fut mise, même en secret, à sa disposition -, on voulut bien couvrir d'une tolérance timide les démarches auxquelles il se livrait pour rassembler au-
tour de lui des compagnons de guerre, mais on eut soin de se ménager le moyen de désavouer toute participation officielle au mouvement. La duchesse de Bragance, qui était alors à Paris, et qui eût volontiers mis ses diamants en gage pour obtenir des secours efficaces, dut se résigner à cette situation d'esprit où Tespérance tient moins de place que Tinquiétude *, enfin, le général Solignac n-eut à jeter dans la balance que le poids de son nom et de son épée.
Il faut le dire, la conduite du Cabinet de Saint-James fut ici plus pusillanime encore et plus incertaine que celle du Cabinet des Tuileries. Dirigée en 1833 par le comte Grey et les wighs, que le triomphe de la réforme avait portés aux affaires, la politique anglaise semblait avoir perdu sa clairvoyance et sa vigueur ordinaires. Les wighs ne pouvaient ignorer de quelle haine don Miguel était animé contre eux ; ils s'exposaient donc, en ne prêtant point à don Pédro un appui décisif, au danger de voir un prince ennemi s'installer définitivement sur le trône de Portugal, royaume qu'ils regardaient, depuis le traité de Méthuen, comme une colonie anglaise. Au reste, lord Wellington et lord Aberdeen, prédécesseurs du comte Grey et de lord Palmerston, n'avaient pas eu, à l'égard du Portugal, une politique moins inconsistante. Car ils avaient flétri et soutenu don Miguel tour à tour. Tantôt c'était lord Aberdeen faisant tomber, du haut de la tribune anglaise, sur la cruauté et la lâcheté de don Miguel , un retentissant anathème -, tantôt, c'était lord Wellington ordonnant aux croisières anglaises de foudroyer le navire monté par le général Saldanha et quelques autres partisans de don Pédro. Ordre barbare qui a fait dire que l'An-