TOI. V
évidemment. Et alors quelles clameurs! quelle panique! Une pareille crise pouvait devenir terrible, et c'était le comble de l'imprudence que de l'affronter. » M. Jacques Laffitte concluait de là que, tout en réduisant les rentes, il fallait ménager à leurs possesseurs un attrait qui les portât à préférer la conversion au remboursement. Et cet attrait, il le trouvait dans l'émission du trois et demi pour cent à quatre-vingt-trois francs trente-trois centimes, parce que, dans ce système, les rentiers avaient pour se consoler de la diminution de leur revenu, l'espoir de gagner un jour sur le capital, tandis que la conversion au pair leur imposait une perte sans compensation (I).
Les deux camps une fois dessinés, chacun courut à celui où l'appelaient ses instincts, ses intérêts, ses prédilections personnelles; mais bientôt la mêlée parlementaire devint si confuse, et de si épaisses ténèbres descendirent sur le champ de bataille, qu'il n'y eut plus moyen de s'y reconnaître.
Convertissons au pair, disaient les uns avec M. Garnier- Pagès; mais on leur, répondait : Prenez garde! tous les rentiers vont affluer au trésor : l'opération sera impossible.
Convertissons au-dessous du pair, disaient les autres avec M. Jacques Laffitte; mais on leur répondait : Vous augmentez
(t) Daim le sv*tème soutenu par M. Lafitle, le rentier aurait j>u dire :
• Si j'exige de l'État qu'il me rembourse, je me verrai éo possession d'un » capital que j'aurai peut-être de là peine k placer ou que je placerai » mal. Eh bien, l'État m'offre pour un capital de 85 fr. 33, une rente de » 5 fr. 1/2, c'est comme s'il m'offrait, pour un capital de 100 fr., une » rente de 4 fr. 20 c. Au lien de S fr. que je louebe aujourd'hui,. je ne » toucherai donc plus que 4 Fr. 20. Maïs, en revanche, les rente* 3 1/2 que » je vais posséder, et qui ne valent en ce moment que 83 fr. 55 c. vaudront
• davantage dans quelque temps, puisque dans les époques de paix et de
• calme, les réntci tendent toujours à la hausse, surtout quand elles ne « sont pas au-dessus du pair, comme les rentes 5 p. ^/u. Donc, en me rési- » gnant à perdre momentan-iment quelque ehosc sur les intérêts, je me pré- » parc la chance heureuse et presque certaine de gagner beaucoup de » rentes. i>
Dans le système soutenu par M. Garnior- Pages, le rentier se trouvait dans une position bien différente. Car, à la place de sa rente de 5 fr., ou lui en offrait une moindre et qui avait déjà atteint le pair. Or, il y a deux raisons pour que des rentes au pair ne soient pas susceptible* d'une grande hausse. La première, c'est que, pour des motifs qu'on verra plus bas, il n été interdit a l'amortissement de les racheter, aussitôt qu'elles ont dépassile pair; et l'on sait que le prix d'une marchandise s'élève d'autant moins qu'elle a moins d'acheteurs. La seconde, c'est que les rentes qui ont dépasse le niveau du pair se trouvent par cela seul menacée» d'une conversion prochaine, ce qui tend à les discréditer.
SU
ainsi le capital que l'amortissement est destiné à racheter; et
ne voyez-vous pas combien il est absurde de faire perdre à l'État par l'armorlisscment plus qu'il ne gagnerait par la conversion? l'opération serait ruineuse.
De part et d'autre on avait tort, et le tort venait de ce que nul n'avait compris qu'avant d'aborder le problème de la conversion , il aurait fallu abolir l'amortissement.
L'amortissement aboli, l'argument tiré de l'augmentation du capital tombait de lui-même. Car il imparlait peu, au point de vue financier, que le capital de la dette publique fût indéfiniment accru, si on le considérait comme ne devant jamais être racheté. Cette augmentation, dès lors, devenait un fardeau purement nominal, et le meilleur système, sous le rapport, exclusif, de l'économie à réaliser, se pouvait résumer de la sorte : Augmentons indéfiniment le capital de la dette, charge fictive, et réduisons indéfiniment l'intérêt de la dette, charge réelle.
Rien, d'ailleurs, n'eût été plus facile que de prouver combien l'institution de l'amortissement était onéreuse et insensée (1). C'est ce que sentait parfaitement M. Laflitte. Lui aussi, il avait cru autrefois aux merveilles tant vantées de l'amortissement; mais depuis, il était bien revenu de son illusion; et
(1) Nous croyons faire plaisir à nos lecteurs en plaçant ici, après la description de ce bizarre mécanisme, la démonstration de ses vices essentiels. Aussi bien, l'histoire de l'amortissement doit avoir sa place dans la partie financière du travail que nous avons entrepris.
Histoikb de l'imortisskiibnt. — La caisse d'amortissement a été créée en France par la loi du 28 avril 1816. Sa dotation avait d'abord été fixée à 20 millions do revenu par an; elle fut portée à 40 miHion» par la loi du 25 mars 1817.
La caisse devait, au moyen de cette somme, racheter successivement les rentes, au cours de la bourse; mais les renées rachetées ne (levaient pas é:rc annulées. Jusqu'il ce qu'il en fût autrement décidé par la législature, elles devaient être payées par l'Etat à l'amortissement et s'ajouter à sa tlolalion.
L'idée île l'amortissement reposait sur la théorie des intérêts composés, c'est-à-dire des intérêts qui, «'accumulant chaque année pour élre ajoutés au principal , portent eux-mêmes intérêt pour les années suivantes s théorie mer veilleuse au premier abord, puisque avec une dotation de un pour °/o par an, successivement accrue dts intérêts du capital racheté, une dette en 5 pour o/ 0 $ e trouve éteinte, par des rachats au pair, dans l'espace de trente-six ans! Aussi le docteur Price n'avait-il pas eu beaucoup de peine à séduire les esprits par la magie d'une semblable arithmétique. Mais, pour que ces beaux calculs n'eussent pas été une source du déceptions, il aurait fallu que, tandis qu'on amortissait d'une main, on n'eût pas été obligé
il avait, en matière de finances, trop de sagacité pour ne pas voir que le système des conversions au-dessous du pair avait
d'emprunter de l'autre. Or, c'était justement là ce qui devait arriver en France.
Voici à quoi se réduit ce mécanisme tant vanté :
Une crise éclate. L'Etat est placé sous le coup de circonstances critiques. Il emprunte en rentes 5 pour •/*'• Pour chaque rente de 5 fr. qu'il émettra, il sera censé avoir reçu 100 fr. et se reconnaîtra débiteur de cette somme. En réalité, cependant, combien aura-t-il louché? Pas plus de 52 fr., peutêtre. Le reste sera tombé dans la bourse des banquiers entremetteurs de l'emprunt. Mais la crise se dissipe, la confiance renaît, le cours des rentes s'élève. Survient alors Pamoriisscment, qui rachète au prix de 82 ou 85 fr. les renies pour lesquelles l'Etal n'en avait reçu que 52. Qu'imaginer de plus ruineux, de plus absurde qu'une pareille combinaison ? Or, il n'y a rien d'hypothétique dans ce que nous venons de dire : nous n'avons fait que raconter l'histoire de 1817.
Depuis 1816 jusqu'à la fin de 1825,1e trésor a emprunté 1,792,183,139 fr., pendant qu'il employait à l'amortissement des renies, 1,276,462,554 fr. Qu'on calcule tout ce qu'un tel mécanisme a dû coûter à l'Etal !
Kn 1825, pourtant, on avait commencé à comprendre que suivre celle voie, e'etait marcher vers un précipice, et que l'État pourrait bien se ruiner à force d'être dégrevé de la sorte. Une loi fut portée qui interdisait à l'amortissement la faculté de racheter au dessus du pair, c'est-à-dire audessus de 100 fr. Les rentes 5 pour <>/«> étaient alors au-dessus du pair, ou, en d'autres termes, elles coûtaient à la bourse plus de 100 fr. : elles furent donc soustraites à l'action de l'amortissement. Le but du législateur était manifeste : les rentes 5 pour °/o coûtaient trop cher, et il déclarait qu'il y aurail ruine à les racheter. Bien de mieux. Mais les rentes 5 pour "/o étaient alors à 81 fr., par conséquent au-dessous du pair ; et celles-là , il était permis à l'amortissement de les racheter. Or, là était la folie. Car une rente de 3 fr. qu'on ne se procure qu'au prix de 81 fr.. coûte plus cher en réalité qu'une renie de 5 fr. qu'on oblient au prix de 110. Ainsi, par une inconséquence ridicule, la loi de 1825 défendait à l'amorlissemenl de racheter les renies qui coûtaient le moins, en lui laissant la faculté de "racheter celles qui coûtaient le plus ! Et cela parce que les premières étaient audessus «le celte limite de convention qu'on appelle le pair, et les secondes au-dessous !
Aussi, qn'arriva-t-il ? Que tout l'effort de l'amortissement s'étant porté sur les renies 5 pour o/ 0 , elles montèrent à un prix excessif, en vertu de la loi qui fait qu'une marchandise se vend d'autant plus cher qu'elle est plus demandée. Celle bâtisse extraordinaire, qui l'avait produite? l'amortissement. Qui en souffrait? l'amortissement.
Il fallut metlre un terme à ce mouvement désastreux. En 1831, il fut arrêté que la dotation de l'amorlissemenl serait répartie entre les diverses espèces de rentes, et que la portion de celte dotation affectée au rachat des renies 5 p. oj u serait mise en réserve.
Mais que faire de celte réserve? On imagina de la convertir en bons du trésor, ei ce que les contribuables avaient volé pour la réduclion de la dette publique reçut une tout autre destination.
L'Etat restait débiteur de celle réserve vis-à-vis de la caisse d'amortissement. Pour le libérer, que fit-on? En 1833 et 1834, diver. créait* eo
un corollaire inévitable dans la suppression de l'amortissement. Il n'osa point la demander, cependant, convaincu peut-être
rentes avaient clé accordés au gouvernement. Les renies qui venaient de lui être allouées, il les fit inscrire au nom de la caisse, eu échange des bons du trésor qui la constituaient créancière de l'État? Celte opération singulière fut pompeusement appelée consolidation de la dette publique , et tout fut dit. De sorte que les millions demandés à la misère des conlribua- * bles pour le rachat des rentes déjà émises, on les employait à émettre impunément des rentes nouvelles ! De sorte qu'on augmentait la dette publique par le jeu même des fonds donnés pour la réduire!
Cependant, le 5 continuant à se maintenir au-dessus du pair, on s'avisa d'appliquer la réserve aux travaux publics.
Telle est en peu de mots l'histoire de cette institution, qu'on n'avait pu conserver, comme on vient de voir, qu'à la condition de la dénaturer sans cesse.
Prouvons maintenant que, lors même qu'il n'est point paralysé, ou détourné de sa destination , l'amortissement est pour la société une cause de ruine.
A bso a dits »b l'amobtissembrt. — Que fait un commerçant qui veut s'enrichir? Il achète en gros et vend en détail. L'amortissement fait tout le contraire.
Chacun sait que plus une marchandise est courue, plus son prix s'élève. Or, l'amortissement, gros acheteur de rentes, ne saurait paraître sur le marché sans faire hausser par sa présence même les rentes qu'il doit acheter. Singulière façon d'alléger les charges de l'État!
En temps de prospérité, à quoi bon I imortissemcnt ? Puisque le cours des rentes, alors, s'élève rapidement, les racheter est une duperie.
En temps de crise, à la bonne heure. Mais, en temps de crise, les gouvernements sont forcés de recourir à des emprunts, et à des emprunts onéreux. L'État qui, en de telles circonstances, emprunte pour amortir, ne ressemble- 1 ! pas au négociant qui achèterait des grains dans des jours de disette pour les vendre plus tard à une époque d'abondance? Les grains ici, ce sont les capitaux. Ce qu'on demande aux contribuables pour l'amortissement, mieux vaudrait ceut fois le leur demander pour échapper à l'emprunt et s'affranchir de l'intervention ruineuse des banquiers.
Et alors même qu'il n'y aurait plus d'emprunts à faire, plus de primes à distribuer aux banquiers, plus de conditions usut aires à subir; alors même que les receltes de l'État présenteraient un notable excédant sur les dépenses, le jeu de l'amortissement serait funeste. Car, l'excédant des receltes sur les dépenses peut-il jamais être pour un pouvoir intelligent et ami du bien public un sujet d'embarras? N'y a-t-il pas des travaux importants à entreprendre, des roules à percer, des canaux à améliorer, des
teliers à ouvrir? Et n'y eût-il rien de tout cela à faire, l'excédant des «ocelles sur les dépeuses ne serait-il pas employé d'une manière beaucoup ■•lus féconde, appliqué à la diminution de l'impôt, que consacré à celle - 'e la dette publique? Consacrer cet excédant à l'extinction de la dette, „ est enlever au contribuable un capital qui, bien manié, lui aurait rapporté, selon toute apparence, un revenu supérieur à celui qu'exige l'aquiltement du tribut annuel levé sur la production par les rentiers. Les millions donnés pour le rachat des rentes, qui les paye* ? N'est-ce pas le laboureur sur ses semences, le manufacturier sur ses matières premières, l'artisan sur ses
que devant une réforme aussi radicale la chambre reculerail épouvantée. Et cette réserve de M. Laffitte était d'autant plus
outils, l'ouvrier eur son salaire , et celui qui consomme , et celui qui produit ? L'amortissement n'a donc pas seulement pour effet de régulariser les gaspillages de l'emprunt, il absorbe des ressources qu'on ne se procure qu'en attaquant la production avec toute l'aveugle brutalité qui caractérise l'impôt. Résultat deux fois funeste!
Mais l'amortissement contribue an moins a la baisse de l'intérêt , puisqu'il élève lo cours des rentes? Entendons-nous : l'élévation du cours de» rentes, telle qu'elle est produite par les rachats de l'amortissement, est un résultat factice; il en est un autre plus réel auquel l'amortissement fdil obstacle.
Quand la richesse publique s'accroît, les capitaux se multiplient , et le travail se les procure à des conditions plus avantageuses. Que l'intérêt de l'argent baisse d'une manière normale, toutes les transactions sont faci litées; une énergie nouvelle est imprimée à toutes les industries; née des accroissements de la richesse publique, la baisse de l'intérêt eu élargit encore les sources; elle est tout à la fois effet et cause.
Or, cette baisse de l'intérêt, qu'engendrent l'activité du travail et uiu bonne direction donnée à l'industrie , l'amortissement la ralentit, loin de la provoquer. En quoi consiste, en effet, son action? A déplacer laborieusement des capitaux utilement employés.
Ce qu'il donne au rentier, il a bien fallu qu'il lo prit au contribuable. Et pour arriver de celui-ci à celui-là, quel détour les capitaux n'ont-ils pas du faire I Combien de temps perdu pour la production ! Encore, si ce genre de perle était le seuli Mais du chiffre porté au budget pour la dotation de l'amortissement, n'y a-t-il pas à défalquer la part des receveurs généraux, et celle des receveurs particuliers, et celle des percepteurs , celle enfin de toute la nombreuse légion d'agents que le fisc entretient I Ajoutez à ces frais de perception, qui ne s'élèvent pas à moins de 12 pour o/ 0 , les frais d'administration de la caisse : que de pertes d'argent tout à fait gratuites ! Que d'atteintes au principe de la production ! Que d'entraves à l'établissement général de l'intérêt i
Et notez bien que tous ces sacrifices n'empêchent point le contribuable de rester toujours sous le même fardeau , relativement au service des inlé rêts de la dette. Comment cette pompeuse théorie de l'intérêt composé se réaliserait-elle, je vous prie, si les rentes rachetées étaient annulées; Pour qu'elles le soient, il ne faut pas moins qu'une loi bien et dûment votée par les trois pouvoirs. En attendant, le contribuable paye toujours la même somme de rentes : tant pour les rentiers, tant pour la caisse d'amortissement qui n'amortit rien.
Il faut décidément en Hoir avec cette jonglerie financière. L'amortissement, sans doute, a exercé sur le crédit une action féconde, aussi longtemps qu'il a gardé le prestige de son origine et que ses ressorts ont joue dans l'ombre. Il a été, pourrions-nous l'avoir oublié? le levier terrible avec lequel les puissantes mains du second Pitt ont remué le monde.
Mais aujourd'hui cette institution a cessé d'être, puisque la confiance ignorante qui faisait sa force est détruite. 11 est des institutions qui meurent nécessairement le jour où quelqu'un s'avise de demander pourquoi elles vivent. 1/amortisscment est mort en Angleterre après y avoir été é ventre, suivant «ne énergique parole. Pourquoi ne mourrait-H pas en France?
remarquable qu'il n'avait pas craint d'exposer dans le cours de la discussion des théories de la plus brillante audace, théories dont il n'est pas sans intérêt de présenter ici au lecteur un résumé rapide.
Lorsque la conversion des rentes fut soumise à la discussion, le capital de la dette publique en France ne s'élevait pas à moins de % milliards 800 mille francs. Quel moyen » d'éteindre une dette aussi énorme? Ajouter au budget un impôt de près de trois milliards? Y songer, c'était folie. Maintenir l'amortissement? L'expérience l'avait déjà condamné comme le plus ruineux des mensonges. Que faire donc? Il fallait, suivant M. Laffitte, tendre constamment , et par une série de conversions au-dessous du pair, à réduire l'intérêt de la dette publique , sauf à en considérer le capital comme une quantité imaginaire , dont il n'y avait pas Heu par conséquent de redouter l'augmentation indéfinie, Ainsi, M. Uffîtte élevait dans le lointain , devant les yeux éblouis de la chambre, des montagnes de milliards, et il lui criait de ne pas s'effrayer, que c'étaient là de fantastiques apparitions; que, d'ailleurs, les progrès de la richesse publique avilissaient les capitaux' en les multipliant; que les perfectionnements dus au génie de l'homme influaient aussi sur la baisse de l'intérêt, en rendant les chances de l'industrie moins incertaines; que les mines fournissaient plus de métaux qu'on n'en consommait; que le jour viendrait où la valeur de 100 francs serait représentée par 1 au lieu de l'être par 5 ou par 4- M. Laflitte n'hésitait donc pas à prononcer ces mots, qui embrassaient tout son système : augmentation indéfinie du capital , puisqu'on ne doit jamais le rembourser, et diminution indéfinie de l'intérêt,
Déjà 8£s plus intrépide* partisan» commencent à l'abandonner comme instrument financier, et ne le défendent plus que comme instrument politique. Mais 1 amortissement n'a eu quelque puissance en politique qu'autant qu on a pu M croire quelque utilité en finances. Qu'une guerre éclate, que le paya «oit envahi , s'imagine-t~on de bonne foi que l'amortissement faciliterait un emprunt? Non, mille foi* non, quoi qu'en pense M. d'Argout, miand il appelle l'amortissement la vieille yarde de nos finances. Car si l'État s'avisait d'offrir aux préteurs nouveaux, à titre d'intérêts, les arrérages appartenant à la caisse, que deviendrait la garantie de remboursement pour les prêteurs anciens? Changer la destination do pareils fonds, la changer brutalement, la changer sous le coup d'une nécessité impérieuse, au sein du danger, ce serait ébranler le pays jusqu'en ses fondements. Au lieu de parer à ia criae, on ne ferait qu'en redoubler la violence.
puisque chaque année on le paye; ce qui revenait à ceci : Perpétuité de la dette publique.
Sous le rapport exclusivement financier, le système de M. Laffitle était assurément fort acceptable; mais pour peu qu'on en voulût peser les conséquences politiques, morales et sociales, la question s'agrandissait; elle se liait aux plus mystérieux phénomènes de la production, aux plus formidables secrets de l'art de gouverner, et elle était alors de nature à provoquer des objections d'une portée immense.
Et d'abord , il y avait quelque chose de bizarre à déclarer le capital de la dette publique irremboursable, lorsque, pour en réduire l'intérêt par des conversions successives, on était obligé de s'appuyer sur le droit de remboursement. Et puis, l'on pouvait dire à M. Laifitte :
La perpétuité de la dette entraîne la perpétuité du mouvement des fonds publics : éterniser le flux et le reflux des fonds publics, est-ce un bien? Est-il convenable de laisser au capitaliste la facilité d'échanger sa condition contre celle de rentier, au rentier la facilité d'échanger sa condition contre celle de capitaliste, et cela en présence, entre les mains de l'État, caissier immuable de la bourse? Les fonds publics sont un centre où viennent se réfugier les capitaux qui surabondent : est-il utile que ce centre existe? Car enfin, la surabondance de l'argent diminue sa cherté, elle élève proportionnellement la valeur de l'industrie ; elle offre aux travailleurs, à des conditions moins dures, les instruments de travail qui leur manquent : pourquoi mettre obstacle à d'aussi heureux effets de la surabondance de l'argent? Si le capitaliste a dans les fonds publics un asile, il ne sera plus forcé de respecter dans le travail la source unique de son revenu; il en deviendra, vis-à-vis du travailleur, plus exigeant, plus injuste peut-être; sûr du placement de ses capitaux, il se sentira sollicité puissamment à l'oisiveté, et, s'il succombe à la tentation, son activité personnelle sera un trésor perdu pour ses semblables. Pour que le travail ne fût pas opprimé par le capital, au moins faudraitil les placer l'un à l'égard de l'autre, dans des conditions d'égalité aussi parfaites que possible. Donc il faudrait que la rente cessât de faire concurrence à l'industrie, ce qui n'arrivera jamais si la perpétuité de ia dette nous condamne à laisser éternellement ouvertes les portes de la bourse. Eh! le capitaliste n'a-t-il pas déjà sur le travailleur cet incalculable avan-
tage, qu'il n'est pas pressé, lui, par l'aiguillon du moment, et qu'il peut toujours s'écrier: à demain la conclusion du marché? Si à cetle première cause d'inégalité on en ajoute une seconde, résultant de l'existence des fonds publics, n'est-il pas à craindre que des deux puissances aujourd'hui en lutte, Tune ne soit poussée à la tyrannie par la conscience de sa force, et l'autre à la révolte par le sentiment amer de sa faiblesse? Vous donnez au capital un moyen de placement indépendant du travail : le travail a-t il un moyen de placement indépendant du capital? Pourquoi une inégalité aussi monstrueuse, aussi funeste à toutes les classes, par les tiraillements dont elle complique l'œuvre de la production, par les désordres qu'elle enfante, par les haines qu'elle excite, par les ressentiments qu'elle entretient? Et si des considérations économiques on passe aux considérations politiques et morales, quelle source nouvelle d'appréhensions! La perpétuité des fonds publics! mais c'est l'asservissement indéfini d'une partie de la nation à tout pouvoir mauvais; qui suspendrait sur elle la menace d'une banqueroute, c'est l'éternité promise à l'agiotage.
On jugera aisément par la nature des objections qui viennent d'être présentées combien était redoutable la portée des questions soulevées par M. Laffîtte. Lui, cependant, il se montrait tout à fait rassuré sur les suites de son système. Loin d'admettre que le mouvement des fonds publics dût être glacé ou arrêté, il le voulait permanent, accéléré, éternel. Suivant lui, il y avait dans la société, des capitalistes peureux, toujours prompts à se cacher. Il y en avait d'autres qui, infirmes, inintelligents, cheminaient d'un pied boiteux vers la production. Si les fonds publics n'étaient pas là pour les séduire, pour les attirer,^ pour donner à leurs richesses du mouvement et de la vie, qu'en résulterait-il? Que ces richesses seraient en partie perdues pour l'industrie. Et qui en souffrirait? Le travailleur. Les fonds publics étaient bien, à la vérité, les invalides des capitaux; mais il importait de remarquer que dans cet hospice, les capitaux ne s'y rendaient pas pour s'y endormir, pour y séjourner. Le mouvement des fonds publics n'était après tout qu'un moyen de faire passer les capitaux des mains de ceux qui ne sauraient les employer ou perdraient un temps précieux à leur chercher un emploi, aux mains de ceux qui sont en état de les aller sur-le-champ offrir à l'industrie. 11 en résultait donc une succession plus rapide dans les
offres de capitaux, et le prix de l'argent, par l'effet de cet abaissement même, tendait à s'abaisser. Seulement, il fallait faire en sorte que les fonds publias n'attirassent point par la séduction du haut prix les capitaux de l'homme actif, aussi bien que les capitaux de l'oisif; et c'était précisément pour cela qu'il convenait qu'au moyen de conversions successives, l'intérêt de la dette lût réduit de plus en plus. Car, par la réduction de l'intérêt, on arrivait à ces deux résultats également avantageux • \° d'ôter au capitaliste intelligent et asse* bien placé pour trouver d'habiles industriels l'appât funoste qui l'aurait retenu dans les fonds publics; 2° d'en écarter celui qui pouvait encore travailler utilement pour la société, mais qui, si l'intérêt payé par l'État était considérable, ne demanderait pas mieux que d'échanger une vie de travail contre une vio de loisir.
Ainsi, dans les idées de M. Laffitte, la rente cessait d'être une prime offerte à l'oisiveté de certains capitalistes; elle devenait, au contraire, un moyen d'obvier à la paresse de certains capitaux, et devait acquérir de la sorte une véritable importance sociale.
Quant au danger d'établir entre le gouvernement et les rentiers des relations de dépendance trop étroites, M. Laffitte ne pensait pas que ce fût un mal que d'intéresser les citoyens au maintien de l'ordre traditionnel, par la crainte des éventualités calamiteuses que les révolutions entraînent. Et enfin, pour ce qui concernait l'agiotage, si déplorablement alimenté par les fonds publics, M. Laffitte affirmait qu'en rasant la bourse on ne ferait que déplacer l'agiotage, l'amour du jeu étant dans la nature humaine, comme le prouvaient bien tant de paris extraordinaires, ouverts sur l'échange de presque tous les produits.
On le voit, la conception financière de M. Laffitte avait une valeur incontestable dans son rapport avec l'ordre social que la bourgeoisie avait fondé et voulait maintenir. Mais en proclamant indestructible le temple de l'industrie moderne, eu demandant, pour toute réforme, qu'on régularisât le banquet servi depuis si longtemps à d'insoucieux et immobiles convives, M. Laffitte n'avait point pressenti l'avènement de la société future, de celle que notre intelligence conçoit et cherche, de celle que notre cœur devine par delà l'horizon ténébreux et borné.
Quoi qu'il en soit, la discussion n'eut» à la chambre, aucun caractère de grandeur. On se contenta d'opposer des chiffres à des chiffres; et, tandis que les partisans de la mesure se divisaient sur le choix du mode à adopter, ses adversaires allaient partout sonnant l'alarme et disant, de la conversion au pair, que c'était une spoliation véritable; de la conversion au de6sous du pair, que c'était un scandaleux encouragement à l'agiotage.
a Par l'augmentation du capital, criaient a M. Laflitle les gens de cour, vous prétendez ofiVir aux rentiers une compensation? Mais, pour qu'ils en pussent profiter, il faudrait qu'ils vendissent leurs rentes. Or, les vrais rentiers sont les pauvres gens qui n'ont cherché dans la rente que le repos, et qui vivent les yeux constamment fixés sur le revenu. A qui donc profitera cette augmentation du capital dont vous nous vantez les avantages? Aux rentiers de passage, à ceux qui vendent des rentes et qui en achètent pour les revendre, à des spéculateurs, enfin, race impure qu'on ne saurait favoriser sans honte et sans péril. »
A quoi les disciples de M. Laffltte répondaient : c Qu'il y avait injustice et mauvaise foi à confondre avec l'agiotage le profit tiré de l'augmentation du capital; que la majorité des vrais rentiers, des rentiers sérieux, se composait d'hommes qui étaient entrés dans la rente, non pour s'y bercer dans une paresse sans fin, mais pour y attendre l'occasion de retrouver leur capital, quand le moment serait venu pour eux, soil d'établir leurs fils, soil de marierleurs filles, soit d'exploiter quelque idée utile ; que c'était à ceux-là que l'augmentation de capital profiterait, et qu'à ceux-là surtout une compensation devait cire offerte, puisqu'ils étaient, et les plus pauvres, n'ayant point un revenu assez considérable pour s'en contenter, et le6 plus dignes d'intérêt, n'ayant point renoncé à servir la société. »
Grande fut l'agitation produite par une querelle qui mettait aux prises tant de passions et tant d'intérêts. Etourdie du choc des systèmes, la chambre était tombée dans les plus étranges anxiétés. Et quant aux ministres, pressés ici par l'opinion, là par la cour, ils se montraient inquiets, embarrassés, mécontente de leur impuissance, et doublement serviles.
U fallait se décider pourtant* M. Lacave-Laplaghe, ministre des finances, vint enfin demander l'adoption simultanée des
deux systèmes, et la faculté pour le gouvernement de les meure en œuvre suivant sa convenance et sous sa responsabilité. Or, comme la chambre comprenait peu la portée financière de la question, et ne tenait à la trancher que pour humilier la cour, faire preuve d'initiative, relever la prérogative parlementaire, elle se précipita par l'issue qui venait de lui être ouverte; et, dans la séance du 3 mai 1838, il fut décidé que l'opération serait faite à condition :
1° Que la faculté serait conservée aux propriétaires du cinq pour cent d'opter entre le remboursement du capital, à raison de cent francs pour cinq francs de rentes, et la conversion en rentes nouvelles;
2° Qu'elle donnerait pour résultat définitif, sur l'intérêt des rentes échangées, unê diminution effective par cinq francs de rentes, de cinquante centimes au moins, et que le capital des rentes substituées ou échangées ne présenterait dans aucun cas plus de vingt pour cent sur la somme qui aurait été remboursée ;
3° Que l'exercice du droit de remboursement serait suspendu pendant un délai de douze années pour les rentes émises au pair, à compter du jour de leur émission.
Ainsi, une latitude énorme était laissée au gouvernement. Nulle désignation de fonds, nulle indication précise de mode, faculté pour les ministres d'émettre à la fois et des rentes au pair et des rentes au-dessous du pair, un maximum posé comme limite à l'augmentation du capital, un minimum posé comme limite à la diminution de l'intérêt Jamais enfantement plus laborieux n'avait été plus stérile!
Le lendemain, 4 mai, pour mieux prouver qu'elle regardait la mesure financière adoptée comme une victoire politique, la chambre imposa aux ministres l'humiliante condition de rendre un compte détaillé de l'exécution de la loi, dans les deux mois qui devaient suivre l'ouverture de la prochaine session. En vain MM. Lacave-Laplagne, Barthe, Montalivet, Molé, protestèrent-ils successivement contre l'injure cachée au fond d'une injonction pareille; en vain donnèrent-ils à entendre que le trait passait sur leurs têtes pour aller frapper un personnage auguste la chambre prit racine dans son orgueil ;
et, après avoir passé tour à tour de la résistance aux concessions, d'un faux étalage de fermeté à une humilité excessive; après avoir déclaré contraire à la dignité de la couronne toute
fixation de délai , pour adhérer ensuite à un amendement qui en fixait un; après avoir encouragé du regard les irrésolus, surveillé les fidèles, le ministère se vit réduit à avouer sa défaite, et retomba épuisé sur son banc pour y entendre et y subir son arrêt.
La chambre, au reste, ne devait jouir que bien passagèrement de son triomphe, la pairie ayant, plus tard, volé contre l'opération (1).
Mais un bien autre scandale allait être donné, et les meneurs de la bourgeoisie étaient à la veille de fournir une preuve plus frappante encore de leur impuissance à régler ' avec équité, avec sagesse, les intérêts matériels de la France.
Ici, nous demandons la permission de nous arrêter un instant. On apprécierait mal le caractère des travaux législatifs que nous passons en revue, si Ton ne savait pas quel était alors l'état moral de la société.
On se rappelle à quel degré de frénésie s'était emporté l'agiotage sous la régence de Philippe, duc d'Orléans. Un jour, tout Paris s'était mis à jouer, et ce qu'on raconte de l'extravagance publique à celte époque est à peine croyable. Dans la rue Quincampoix, le dos d'un bossu servait de pupitre aux agioteurs, e! pour les disperser, la nuit venue, on était obligé de sonner la cloche. Des fortunes subites "prodigieuses, s'élevèrent sur la fraude. Les Mémoires du temps citent tel laquais auquel il arriva de monter, par habitude, derrière son propre carrosse. Des princes, des gentilshommes, des ministres, des amis du régent, furent vus faisant assaut de cupidité avec des valets, avec des filles de joie; et Chemillé put dire au due de Bourbon, petit-fils du grand Condé, qui lui montrait son portefeuille plein d'actions : « Toutes ces actions n'en valent pas deux de votre aïeul. »
Eh bien , trois ou quatre ans ne s'étaient pas écoulés depuis la révolution de 4830, qu'un mouvement semblable à celui qui déshonora la régence de Philippe éclatait au sein de la société française. Cette nation qui avait presque inventé la chevalerie, qui s'était illustrée à jamais par l'élégance de ses mœurs, cette nation qu'on avait coutume de citer pour son esprit, pour sa grâce, pour son désintéressement, pour sa courtoisie si délicate et si fière , elle se montra tout à coup dominée par
(1) 96 juin 1838.