S HISTOIRE
« Eh bienl lui dit Âbd Essamad, as-tu demandé
conseil à ta nière ?
— Elle m*a donné sa bénédietion.
— Monte donc en croupe derrière moi. »
Djoudcr s clançîi sur le dos de là mule, et ranimai se mit à prendre un trot qui lui était pai*liculier. Djouder n'avait rien connu de plus doux. La mule cheminait et emportait ses deux cavaliers sans secousse. D'abord ses quatre fers sonnaient sur !e chemin comme Djouder les avait entendus sonner au bord du lac de Chàroun, puis notre jeime pêcheur n'y fit plus attention. Il ne se demandait pas si la mule touchait la terre ; seulement U voyait çà et là fuir des bouquets d'arbres , des tentes , des villages : la route disparaissait comme un tapis que Ton eût tiré sous eux, et Djouder s'étonnait que le cavalier noir ne tournât jamais ni à droite ni à gauche. La mule se portait toujours en avant. On eût dit qu'elle ne rencontrait ni fleuve ni montagne, à moins qu'elle ne traversât la montagne, ou qu'elle ne a ajichîl le fleuve sans y mouiller ses sabots.
Djouder et le cavalier noir allaient ainsi depuis le milieu du jour, et le soleil s'abaissait vers Thorizon ; notre pécheur finit par se souvenir qu'il n'avait rien mangé. D'abord il essaya de se dissimuler le vide de son estomac ; mais le mouvement de la mule, si modéré qu'il fât, lui en &isait senta^
D£ DJOUDËR LE PËC:H£UR. 33
I les Ui aiiiements , et i^aii* qm le li*appait au vkage rendait plus. vives à clidiiue luslaiit les sullieitaliuiis de son palais.
« Seigneur pèlerin, dil-il à sou compagnon après avoir longtemps hésité , vous avçz une admirable montui'e. Je conçois qu'avec une mule de celte espèce, on peut hardiment se permettre un voyage ;
i il me semble cependant que vous avez oublie mie petite chose.
— Ët laquelle î demanda le Maugrebin.
— Quelques provisions pour la route.
— £st*ce que tu aurais £dm t lit le cavalier noiis
— Je ne vuudiais pas dire non, de peui: de mentir. «
Alors le Maugrebln an èla la mule , cl nos deux compagnons mirent pied à terre.
« Détache la valise, ami, * dit le Maugrcbin.
Djouder détacha la valise , et le Maugrcbin lui demanda :
« Que désires-tu, ô mon ûère?
— Rien que ce que tu peux avoir.
: — Il ne s'agit pas de ce que j'ai ; maib de ce que tu désires.
— Du fromage et du pain , répondit modeste** ment Pjouder.
— Du fromage et du pain ! Tu veux rh*e, aml« Ce n'est pas là un souper digne de toi ni de ton hôte. Choisis au moins ce que tu aimes le mieux.
aa . c
— Mais j'aimerais tout poui^ le moment , » reprit Djouder, qui avait gmnd faim d'abord, et qui ne semblait pasti op se lier à l'étroite valise du Maugrebin.
« Voyons; aimerais-lu les perdreaux rouges?
— ** Assurément.
— Et le riz au miel?
— Oui, sans doute. »
Le Maugrebin nomma ainsi viagt-quatie espèces de mets, et Djouder pensait en lui-même : » Ëst<^ qu'il serait fou, par liasard? Où prendi*a-t41 les plats dont il m'a récité la liste ? U n'a ici ni cuisine, ni cuisinier. Apparemment il veut se moquer de mui.
— Patience ! ^ fit leMaugrebin ; etenmême temps il mit la main au fond de la valise, d'où il tira un plat d'or sur lequel fiumaient deux perdreauat rou^ ges, appétissants à voir. Une seconde fois la main, s'introduisit dans la valise : elle en sortit avec un aulie plat d'or rempli de boulettes délicieuses, d& celles où Ton mélange la viande rôtie avec le ka^ bab. Breff le cavalier noir continua ce manège jusqu'à ce qu'il eùL disposé devant Djouder autant de plats qu'il en avait annoncé. Pas un ne manquait Le jeune Égyptien n'avait jamais imaginé im repas d^une ordonnance aussi splendide ; il demeurait interdit et n^osait étendre la main vers un de ces aduiiiables plats d'or.
« Mange donc, ami, hii dit son Utte.
DE DJOUDEU Li:: Pi:-CHEUR. 38
— Seiyucui', dciuaiida Djouder quand il se fut enhardi et que la bonne chère lui rendit sa gaieté, vous faites doiic lacui^iiic dans votre \alise? >»
Le Maugrebin se prit à rire. «C'est une valise magique , répondit-il, 11 y a là-dedaus un esclave adroit et obéissant. A quelque instant que ce tùXj nous deuiauderions mille plats divers , l'esclave les préparerait et les servirait sur-le-champ.
— C'est une précieuse valise l « s'écria Djouder. Il Ht liomieui" au repas, et mangea jusqu'à ce
qu'il lui fût impossible d'ajouter une bouchée. Alors le Maugrebin jeta ce qui restait , et les plats vides reluisdent sur le sable comme les étoiles reluisent dans le ciel. Djouder s'étonna de les voir rentrer dans la valise , comme s'il ne les en avait pas vus sortir. Le Maugrebin lii*a de plus une aiguière. Us burent l'un et l'autre , firent leurs ablutions , récitèrent la prière de TAsr ; puis , ces pieuses pratiques terminées, le cavalier noir remit Taiguière dans la valise, qu'il replaça lui-même âur le dos « de la mule , après avoir visité les deux étuis.
« Sais-tu, Djouder, dit-il à son compagnon quand sa mule se reprit à les emporter» combien nous avons fait de chemin depuis la terre d'Égypteî
— Je sais seulement, répondit Djouder, que voici 1 A^r, et que nous soiniuos pai tis vers midi ; c'est à peu près quatre heures de marche.
— Lh bica, dans ces quatre hemxs, nous
36 HiSTOiU£
uvoas traversé plus de pays que u'cu traverseiait durant un mois un cheval toujours lancé au galop.
— Et coamient nommez-vous votre mule , seigneur pèlerin ?
— Je la nomme un génie , et tu peux voir ce que Ton gagne à avoir un Afritc pour monture. Le génie qui nous porte se met en route le matin , il ai rive le soir, et nous faisons ainsi le voyage d iuie année ; mais conmie tu n'as pas Thabitude d'aller aussi vite , il a modéré son pas , et nous ne compterons guère plus de sept jours à Theure. »
C'est ainsi qu Us s en allaient gaiement vers le Magreb où se couche le soleil , et chaque soir le Ibugrebin mettait la main à sa valise , il en tirait le souper ; chaque mathi , il eu lii aiL le déjeuner de la même manière. Le Toyage dura quatre jours. La mule s'arrêtait pour les deux repas ; elle s'arrêtait encore vers le milieu de la nuit , et nos deux compagnons dormaient jusqu'au lever du soleil. Djouder s'accoutumait fort bien à cette &çon de yî- ^ vre. Le Maugrebin lui témoignait toujoms une vive amitié, et, quoi que désir&t le jeune pêcheur, la lise le lournissait aussitôt.
Le cinquième jour, enfin, ils entrèrent par la porte de Fez et Méquinez. Si Djouder avait considéré jusque-là le cavalier noir comme un habile magicien, il dut le considérer comme un personnage éminent et plein d autorité. Tous ceux qui le
rencontraient s'arrêtaient pour le saluer, et lui l>aisaicnt les mains. Cest ainsi qu'ils traversèrent les rues, jusqu'au moineai où la iuule arriva drvnnl une petite porte ; alors le Maugrebin mit pied à terre et heurta tloucemeut. La petile porte s'ouvrit; une jeune fllle se présenta sur le seuil. La jeune iille avait le visage doux et lumineux eomme le regard de la lune.
« 0 Rahmà ( Miséricorde ) ! ô ma iille , dit le Maugrebin , ouvre-nous sur-le-champ le pavillon.
— Que le Seigneur éteigne mes yeux , répondit la jeune flUe, et qu'il fasse sécher mes cheveux sur ma tête , si je n'obéis aussitôt à mon père. »
En même temps, elle rentra. Djouder considérait les plis gracieux de sa robe et le doux balancement de ses hanches. Le cœm* du jeune homme 8*enTola sur les pas de cette belle enfant , et il dit : « Ce ne peut étie que la lille d'un roi! ^
Bientôt le pavillon s'ouvrit. Le Maugrebin détacha la vaUse qui était sur le dos de la mule , flatta de la main le cou de l'animal, et lui cria : « Va-t'en ! que la bénédiction de Dieu soit sur toi comme sur toutes ses créatures. Djouder regarda pour yoir si la mule regagnait seule son écurie ; mais la mule demeura hmnobiie , la terre s'abaissa rapidement , Panimal sembla se fondre avec elle , et la terre se retérma sans qu'il demeiu*àt mie seiUe trace de ce * prodige.
38 Hi&TOIRË
« Louange à Dieu ! s écria Djouder ; louange au
maître des secrets (sattar), qui nous a sauvés sur
le dos de cette mule l »
Le Maugrebin sourit. « En es-tu donc toujours à f étonner, ami Djouder ? Je te Tai dit : cette mule est un AMte , n'en prenons pas d'autre souci. iiiLe saura bien revenir quand je rappellerai; mais nous , entrons d'abord dans ce pavillon. »
Djouder entra et demeura ébloui. Le pauvre pécheur n'avait jamais vu, même en dormant, rien d'aussi inagnilique. Ce n'était que meubles piécieux , qu'arabesques , peintures d'or, d'azur et de vermillon sur les murailles, lusti es de cristal , guirlandes, torsades, franges et glands empanachés de soie , pierres rares , onyx , émeraudes et rubis étincelants suspendus au pkd'ond , sans compter mille curiosités du travail le plus accompli soit en argent, soit en or, soit en ivoire.
Djouder n'eût pas osé s'asseoir sur un divan que les houris semblaient avoir bi udé dans leurs divins loisirs ; il fallut que son ami l'y invitât. Tous deux prirent place l'un auprès de l'autre , et le ittaugrchin dit à la jeune fdle : « Le coffre que tu sais, apporte-le devant nous. » Rahmà se leva donc, apporta le coffre et le plaça ainsi que sou père le lui avait ordonné , puis elle se retira.
Quand le coffre fut ouvert , le Maugrebin en tira un habillement complet qui valait pour moins .
mille dinars, et il dit à Djouder : « Cet habit est à toi. Celui que tu portes ne convient m à ta fortune , ni il mon amitié ; prends , cl sois loujoui's le bienvenu. »
Djouder m se ût pas prier ; il revêtit le brillant costume et s'applaudit luinnème de sa métamor* phose. Ce ii*était plus Djouder le pécheur ; ou aurait dit un autre Djouder, fils de quoiqu'un des rois de TOcddent. Méaunioins ce lils do roi se recoimaissîât toujours le serviteur du Maii^rebin ; aussi, sur un signe de son hôte, enleva-t-il le coffre , qu'il remplaça |)ar la valise. Abd Essamad y introduisit sa main comme il en avait coutume, en tira uu plat d'or, puis un autie plut d or, eu tout quarante , qui composèrent un dîner de Taspect le plus opulent : « Maitrc , ût-il à Djouder, approcliotoi si tu yeux faire honneur à ton hâte, et excuse la pauvreté de ces apprêts.
«t Je rolii e peu do cliosc ; mais je ne coiUiids pas encore ton goût, et j'ai crauit de ne pas te servii- à ton gré. Demande ce que tu désires. Le cuisinier de la valise est là tout prêt, il nous écoute, et, dès que tu auras nommé un seul mets , il l'apportera cuit à point.
— Par la pierre noire de la Caaba! répondit
Djoudcr, vous vous moi|iicz, seigneur pèkrui. Je ïie suis qu'un pc^cheur, et je ne me suis pas accoutumé à aimer ceci , k dédaigner cela. J'aime tout. Je n*ai d*antîpathie pour rien. Vous vous connaissez admirablement en cuisine , choisissez donc toujours \oiis-inônic, sans me consulter, sans vouloir que je décide. Chargez-vous du soin d'ordonner le repas , je ne nie charge que d'une chose : d'y apporter un très-grand, appétit. »
Ainsi se passa le premier jour, et dix-neuf autres se succédèrent qui se passèrent de la même façon. Chaque matin, Abd Essamad tirait du collrc uu nouvel habit pour son hôte; la valise continuait toujours à fomiiir aux deux repas. Le Maugrebiu iruclietait ni 1(î pain ni la viande ; la valise était un champ et un four, un parc à bestiaux , une forêt à gibier et mie cuisine, c'éUiii iiiùme un jardin et un verger, car on y trouvait à loisir toute espèce de fruits.
Le vingt et unième jour, le Maugrebiu se levant, dît à Djouder : *« C*est aujourd'hui que doit s*ouvrir le trésor de Chàmurdal. » Djouder se leva donc aussi, et tous les deux traversèrent la ville en marchant. Lorsqu'ils furent dans la campagne, deux esclaves s'approchèrent, (lui tenaient deux mides par la bride. Djouder monta sur Tune , le Maugrebiu sm* l'autre, et les esclaves dispaimeut. Les mules se mirent au trot. Le magicien ne parlait
DE DJOUDEli LE PÉCHEUR. 41
pas; Djouder le suivait avec ii](|métiidc. Les deux comparons étaient en marche depuis le matin , et commençaient à uc plusvoii^ni le soleil (l.ins les eienx^ ni leurs ombres à leurs côtés. Us avaient l'onibrc suus les pieds, le soleil au-dessus de la tète. Us arrivèrent & une rivière d'eau courante. mule du Maugrebin s'arrêta , il descendit ; Djouder en fit autant. Alors le Maugrebin parla : c'était la première fois depuis qu ils étaient sortis de la viUe. Il éleva la voix et dit : « Ici ! »
Les deux esclaves reparurent, prirent les mules et s'éloignèrent couiiiie s ils lussent entrés dans quelque maison invisible ; puis l'un des deux res- .sortit : Djouder ne put découvrir de quel endroit, il portait une tente sur ses épaules. L'autre suivit à son tour avec des tapis pour couvrir la terre sous la ttiilc. La tente se dressa en un clin d'œil ; en un clin d'ceil aussi, des coussins, des carreaux se trouvèrent disposés en dedans et en dehors. Aloi s, le premier des deux disparut encore et revint avec les deux étuis dans lesquels le MaugrcJjin avait enfermé les deux poissons ; le second était chargé de la valise.
Djouder et le Maugrebîn s'assirent sous la tente. Abd Ëssamad tira de la valise ce qu'il iallait pour déjeuner. L'un cl lautre mangèrent peu; puis le Maugrebîn prit les deux étuis sur lesquels il fit des
conjuiations, et Djouder entendait deux voix à l'in-
42 HISTOIRB
térieur des étuis. Ces deux voix disaient: «Que
veiu-iu de nous? Quel est ton bon plaisk, magicien de Tunlyers? » Et toutes deux imploraient la miséricorde d'Âbd iiissamad. Gepeodant le magicien continuait ses conjurations avec des formules plus puissantes ; les plaintes et les prières redoublaient aussi. Alors un cri de doideur se lit entendre; les deux étuis éclatèrent, les morceaux votèrent à droite et à gauche, et deux lioimaes liés se jelèreut la face contre terre en disant : « L'aman ! l'aman ! grâce et miséricorde 1 Uue veux-tu Sme de nous , magicien de Vuniversf
— Vous brûler, si vous ne promettez de m'ouvrir le trésor de Cliàniardal.
— Tu seras satisfait; nous f ouvrirons ce trésor; mais si tu as rempli toi-même les conditions qui sont fixées dans le livre du destin.
— Que dit le livre du destin?
— Que Djouder le pèch^ sera présent; que le trésor ne sera ouvert que devant lui ; car nul ne peut entrer dans le trésor de Châmai'dal , si ce n'est Djouder, tils d'Omar.
— Eh bien! celui que vous nonunez Djoiuler, flls d'Omar, je l'ai amené avec moi. n est iei , U voit et il écoute.
— Qu'il soit donc fait ainsi que tu l'ordonnes , » répondirent les deux bonuncs gaiTottés* Alors le Maugrebin les détacha, et ils disparurent; puis
Abd Essamad tira de la valise un pliil d'onj-x, deux I poissons de corail» et un réchaud à brûler des parfiiiTis. n souffla une seule lois sur le réchaud; le réchaud s*alluma, il prit aussi du benjoin dans la valise, et dit à Djouder :
« Je vais commencer les pratiques néeessmres. Je jetterai le benjoin sur le feu ; mais idoL*s » je ne pourrai plus te parler, car ce serait affaiblir la force des conjurations. Je Yeux donc, aTOnt tout, t'iûstniire de ce que tu dois iaiic pour auiciicr à fin notre entreprise. x
— J'écoute , répondit Djoudcr.
— Sache-le donc : aussitôt que le benjoin brû-lera sur la ilanune , voici ce qui arrivera. L*eau de cette rivière tarira comme celle qui bout dans un vase de cuivre ; elle s'abaissera jusqu'à ce que le sable dememe à sec. Alors tu verras une poile 4*or, plus grande que la porte d'une ville. Cette porte a deux anneaux du même métal, l u descendras dans le lit de la rivière, et tu toucheras la
> porte de manière k ce qu'eiic rende un son léger; puis tu attendras un instant , et tu frapperas un se* cond coup , mais plus lori que le premier. Tu at* tendras encore un peu, et tu frapptitis trois coups séparés à intervalles égaux. Une voix parlera enfin , elle dira :
« Quel est celui qui heurte à la porte des Tré*
« sors et qui ne sait pas roiupre les charmes / »»
« Tu répondras : « Je suis Djoudcr le pêcheur, « Djouder, fils d*Omar. »
« Eli ce, moment la porle s ouvrira. Un homme 86 présentera sur le premier degré. Cet homme tiendra un sabre nu et te regardera avec un visage terrible, n te dira : « Si tu es véritablement Djou- « der, baisse ta tète , afin que je la sépare de ton « corps. »
«I Tu ne t'effrayeras pas ; tu tendras le cou sans peur, car tu ne cours aucun péril. Aussitôt que l'homme aura levé son sabre , aussitôt que le sabre aura efflem'é ta chair, rhouuue s'affaissera de luimême devant toi , et tu le verras devenir comme i im corps dont Tàme s'est retkée. Tu ne te souvien- ' dras pas même d'avoir senti le contact de sa ! lame.
« II y a un danger cependant, ce serait de craindre et de vouloir faire un pas en arrière ; si tu essajais de résister à ses ordres, son bras serait lort, et il te tuerait
u Après avoir rompu le chaime par ton courage, tu arriveras à une seconde porte , et tu heurteras* • Sois toujoms sm* tes gardes. Tu verras sortir un cavalier monté sur une jument; ce cavalier portera une lance appuyée sur son épaule : « Qai « es-tu? criera-t-îl; qui famène en un lien où M n'entre ni homme ni génie ?» Et il dirigera sa lance contre lui. Alors, dccuuvrc ta poitrine, et il
B£ maUDER LE PÊGHEUH« 4((
te frappera, et, dans le même instant aussi, il de-
vicndni comme un cori)s dont Tihue s'est reUi'ée. Mais si la crainte te saisit, si tu ne montres pas luiidimcnt ta poitrine , il te luera,
<t Franchis donc la seconde porte et pénètre jusqu'à la tioisième. Là, tu verras venir un lils d'Adam, nu et farouche, tenant dans ses Uiiiiiis un arc avec une flèche; Il tendra Tare, tu aiu-as la poinle de la flèche devant toi. Découvre cnrorcî la poitrine , et , lorsque le trait t'aura touché , le fils d*Adam tombera comme un coips sans vie. Gai'detoi toujours de lui désobéir, il te tuerait.
« Tu trouveras ensuite une quaUième porte ; tu frapperas, et elle s'ouvrira. Ce n'est plus un liomme , c'est un lion monstrueux qui se présente eu mgissant. Ne crains pas plus la griffe du* lion que la lance du cavalier. Le lion ouvrira sa gueiUe comme s'il voulait t'y engloulir; va di^oit à lui, et étends la main. Lorsque ses dents auront touché ta chair, U tomijcra sui -k-ciiamp , sans que tu aies éprouvé aucun mal.
• «( lu passeras ensuite à la cinquième poi*te. Un esclave noir en sortira et te demandera : « Qui « es-tu]f n Réponds-lui : « Je suis Djouder. » Et U te dira : « Si tu es véi ilablement Djouder, repose-toi « ici des épreuves que tu as déjà traversées , et ou- « vie la sixième porte. >»
« Tu ne t'arrêteras pas , tu t'approcheras de la
46 UiSÏUiKE
sixième porte, et tu feras cette pxicre : a 0 Jésus! « ordonne à Moïse ; oommande^Iui d'ouvrir cette « porte , et la vertu de Moïse rouvrira. » Tu entreras et tu trouveras deux dragons qui se dresseront Tun à ta droite , l'autre à ta gauche. Chacun d'eux aura la gueule béante, et ils s'élanceront contre toi. Alors tu leur présenteras tes deux luaiiis. Le reste, tu le sais d'avance. Seulemeni, si tu hésites , ils te tueront
« Ton courage auia donc vaincu six fois. Les fantômes d'en bas cesseront de se mesurer arec lui. Ce n'est pas toi qui seras menacé ; tu menaceras à ton tour. La dernière épreuve n'est plus qu'un jeu pom* celui qui a triomphé des premières. Un fantôme apparaîtra sous des traits que tu aimes. Ce lantôme te dira : « Salut, à toi, mon «t lils. Viens que je te souliuite la bienvenue. >» Tu prendras un air nrité, et tu répondras : « Loin de « moi, ienune. Demeure où tu e,8 et dépouille tes « vêtements. » Dans le même temps tu regarderas à la di'oile , tu verras uu sabre suspendu à la mu-^ raille 9 tu t'en armeras, et tu répéieras : «i Désha- « bille-toi f lemme , atiu que je te tranche la tète. » Le spectre cherchera des détours, il simulera la pudeur. Feins d'être inexorable, et, k chaque pièce de vêtement que tu verras tomber, dis encore : « Ote le reste J »
Tu vois ce que tu as a laiie. Le temps presse ,
DE mOUDBR Lfi ^HEUR. 47
tu n*as pas besoin d*autres explications; tu sais qa'à l'instant où tu croiras frapper, le spectic plaintif s'évanouira comme les autres spectres. Âdieu , et souviem^toi que ta iorluoe est entre tes
maiiis.
« J'oubliais ced : le diarme rompu, Tenchante-
ment sept fois délié , tu entreras , tu Irouvcras des monceaux d'or; passe en détournant les yeux.
Mais tu verras comme une tiibune au milieu de la saUe, et cette tribune sera couverte d'un rideau. En souievant le rideau , tu auras devant toi le ma* giden Châmardal, assis, les jambes croisées, sur une estrade d'or. Approche avec respect ^ mais re« garde le magicien en face. U dort dciiuis deux uûUe ans sans abaisser les paupières. Sur sa téte. hiit un globe étincelant cumaie le disque de la lune ; ce globe est la sphère magique. A son côté peud le sabre ; il porte sceau à son doigt , et à 8on cou la laiige cbaine qui soutient la boite de iuiUol. Détaclie ces quati e objets précieux. Gardeztoi ^ par-dessus tout, d'oublier aucune des instnic* tiens que je te donne , et n'oppose aucune résis*« tance aux volontés des esprits dont je t'ai parlé ; car la moindre hésitation pourrait te perdre. »
Bien (luc le Mau-rcbin eût bâte d*eu Unir, il renouvela cependant ses recommandations , les répéta une seconde fois, une troisième et une quutrième^ concluant toujours par ces mots : «Tu re^
i8 HISTOIHE
viendras sain et sauf. Mais qui peut être sûr de ne pas se laisser surprendre à de telles illusions If £t qui fei a Ijoniie coiiicnance devant ces terribles ligures. * Puis il ajouta : « Encore une fois , ne crains rien, Djouder. Une peut-on craindre d'un limtôme? » Et Djouder répondit: « Je m'abandonne à la providence de Dieu ! »
Alors le Maugrebîn Abd Essamad jeta le benjoin sur le réchaud, et murmura pendant quelques instants les formules cabalistiques. A mosuro i[ac le benjoin se consumait, la riyière allait diosînuanl, un \ oyait la cime des liantes herbes lloUer et s'étendre à la surface, quelques pointes de giaait se montrèrent à fleur d eau, enlin le sable parut, et la porte d'or se prit à reluire au sdeil. Djouder descendit; il hem^ta, puis entendit ime voix qui disait : « Quel est celui qui frappe à la porte des Trésors sans savoir rompre les charmes t • Le pùcheur répondit : « Je suis Djouder, lils d'Omar* » Aussitôt la porte s'ouvrit d'elle-même, et un houuuc parut, tenant un sabre à la main :
« Présente ta tête i cria-t-il. » Djouder obéit; riionunc it cippa et tomba.
Ainsi Abd Essamad n'avait pas trompé son ami. Djouder passa résolûment à la seconde poile , à la troisième, à la quatrième. Les spectres se mon* traient, et Djouder les réduisait à rimpuissance ; il arriva enlin à lu seplièine porte, où sa mère parut.
DE BJOUD£R LE P£GH£liE. 49
« Salut , û mon fils ! » lui dil-clle*
Et Djoiuler se Iroiibla. «Mais toi, qui cs-tu?» lui demanda-t-il à son tour.
« Je suis celle qui t'a conçu, poi1é neul mois dans son sein, nourri un an de son lait» et élevé jusqu'à Tàge de l liuiiaue. »
Djouder se remit de son émotion : « Tu mens, dit-il; si tu étais ma mère, je te demauderais ta bénédiction , et je t'ordonne d'Ater tes vôtemcnts.
— Mais je te jure que tu es mon lils 1 Comment veux-tu que je découvre devant toi la uudilé de ta mère?
— DcsUabille-toi! te dis je, sinon je fais tomber ta tête avec ce sabre. » En même temps il étendit la main, saisit le sabre , le leva , le brandit violemment, et reprit : « Si tu ne te déshabilles pas, je te tuerai.»
La contestation fut longue. Djouder renouvtJa longtemps ses menaces, et la sueur lui coulait du fi*ont; cependant il ae cessa pas d'exiger et de tenir le sabre haut jusqu'à ce que le premier vètemtuit fût tombé à terre.
«Ote le reste! cria^t-il, le reste! le reste! » Et chaque vêtement tombait, et l'ombre se défendait encore : « Mon ffls ! mon Djouder ! on fa retenu bien longtemps loin de moi ; c'est ainsi que l'on a changé ton cœur ! Que faisais-tu donc? Moi, je pleurais et je t'attendais tous les jours* Toi, Ton
m HISTOIRE
t'apprenait à me haïr; tu ne mWais jamais parlé
conmic lu lue parks tii ce moiaent, lorsi[uc Ion père vivait et qu'il était jaloux de toi, parce que tu m*aimais miciix que lui, ou quand tu m'as re« cueillie après sa 'mort et que nous vivions tons * deux de Ion travail 1 Poui*quoi es-tu riche ? tu bénissais la misère à cause de moi , et lu étais heureux de ce qu'elle nous avait réunis pom^ toujours Tim el Tautre. Vois-tu que j'avais raison de ne pas te laisser partir! c'est le Maugrebin qui Va perdu , c'est lui qui te tiompe. 11 veut devenir tout-puissant, il ne peut le devenir que par un crime, et il te pousse à commettre ce crime I 0 mon lils , respecte la loi, sauve ton dme, et dis au Maugrebin d'acheter lui-même, en se perdant, son odieuse fortune. Mais toi, mon enlanL, jette ce sabre loin de toi, quitte cet air de menace qui épouvante ta mère. Je ne t'ai jamais vu que doux et bon ; sois toujours bon pour toi et pour les tiens. J'ai fait ce que tu voulais; je t'ai cédé jusqu'ici, je te cédei*ais encore s'il devait en résulter quelque bien pour mon pauvre entant* Mais je te jure que c'est mal ce que tu exiges. Cède à tou tour, ne me dis pas d'ôter le seul vêtement qui soit entre tes yeux et ma honte. Jusqu'ici je te pardumie , et Dieu peut encore te pardonner comme ta mère. Si ce voile tombe à mes pieds. Dieu te maudira, mon Djouder, et je te maudirai comme lui.
D£ DiOUDËR LE PËGHËUR. 51
. —Eh bien! tu as raison, balbutia ûjoudcr; non,
toi] fils ue le fera pas Tinjurc de déeouvrir la nudité. »
j n n'avait pas dit encore que le specti*e se releva et s'écria d'une toîx formidable : «D a échoué
j dans l'épreuve, >» Puis Ujouder entendit un rii-e confus, comme d'une multitude qui aurait chuchoté dans les prolondeuis des souterrains. Au môme instant, il se sentit frappé. Les coups de bâton tombaient sur lui comme la pluie sur un toit ,
! puis des uiuiiis invisibles se le jetèrent l'une à l'autre; alors il perdit connaissance. Les sept portes se refermèrent derrière lui avec le brtût du lomierre ;
' à peine en arriva-t-il une vague rumeur à travers l'engoiurdissement de sa pensée; la porte dur se referma de même , le Maugrebin reçut dans ses bras son compagnon évanoui, et l'eau se remit à monter.
La rivière avait repris son cours quand Djouder revint à lui comme un homme qui s'éveille lentement du sommeil de l'ivresse. Le Maugrebin le gourniandait sévèrement el lui disait : u Qu'as-tu donc fait , malheureux?
— Uélas, répondit Djouder, j'avais déjà triomphé de toutes les illusions et je me suis trouvé de-
vont ma mère. Alors il s'est élevé mx long débat entre nous ; cependant elle a commencé h m'obéîr, et elle s*est mise à ùter Toue après l'autre chacune des parties de son vôtement, si bien qu'elle allait faire tomber la dernière* Alors, elle a pleuré» elle m'a supplie de iiiaiiicrc à me l'endre le cœur. Elle m'a dit : « Me me force pas à découvrir ma nudité « devant tes yeux. « J étais troublé. Je sentais la sueur qui me coulait à grosses larmes sur les joues ; il y avait longtemps que je me faisais violence; Je ne pouvais soutenir l'idée de contraindre ma mère, encore moins de porter les yeux sur son corps. Vous ne m*aviez demandé que du courage , j'en ai eu contre le sabre , contre la lance et contre ia • flèche, contre la gueule du lion, contre la gueule des serpents et contre le repos; mais c^était plus que du courage qu'il fallait contre un respect de tant d'années , contre un amour qui est né avec moi , qui a le même âge que moi , contre l'amour que j'ai pour ma mère.
« Le spectre me parlait avec la voix de ma mère, je n'ai pu lui résister. J'ai été dupe de sa rnse , et alors « comme il -était prosterné, le traître s'est relevé tout à coup en criant : « Il a échoué dans « répreuve ! Frappez-le ! Frappez-le ! » Des milliers de bras m'ont frappé. J'ai perdu l'usage de mes sens ; des milliers de mains me poussaient. Ce qui est arrivé depuis ce momentrlà , je l'ignore.
DE DJOUDËR L£ PËGH£Ua. 53
— Mais ne t'avais-je pas prévenu que tout était illusion? Maintenant il faut que nous attendions une année* Les enfants du roi Uouge me doivent encore oLéissance, à partir de ce moment jusqu'à Tannée révolue. Tu resteras avec moi aiin de réparer ta faute , et tu la répareras sans peine , après avoir été si près de réussir flans cette première entreprise. >»
Abd Essamad éleva la voix et cria : « kil » Les deux esclaves réparaient, replièrent la tente, remportèrent avec les coussins ; ce fut Taffaire d'un instant. Puis lis revinrent amenaul les deux mules. Djouder et le Mauprrebin reprirent chacun la leur et retournèrent à ia ville.
La, Djouder dcincui'a chez le Maugrebin, qui no cessa de le traiter splendid^ent , grâce au sac encliaaté, C'éUil tous les jours des l'oslius de roi; tous les jours aussi le Maugrebin donnait à Djouder mi liabit magnilique. L'année s'écoula sans que , notre pêcheur éfiit vu passer les saisons , mais le Maugrebin , qui comptait les heures , lui dit en se levant im matin :
« L'année est revenue au point où elle était lorsque nous sommes partis pour enlever le trésor de Ghâmardal; lève-toi, Djouder, et partons.
— Pai'tuns, » répondil Djuuder.
Alors Abd Essamad emmena son ami bors de la ville. Arrivés dans la campagne , ils vii'ent encore
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les deux esclaves noirs avec les deux mules de la même coulem\ et, montant sur les deux mules, ils se dirigèrent rapidement du côté de la rivière. Les deux esclaves firent leur devoir, dressèrent la tente, la garnirent d'oreillers et de coussins, tant au dehors qu^au dedans ; la valise fournit le dîner*
i)jouder mangea plus gaieincnt cette fois que le jour de la première épreuve. Le Maugrebin était encore soucieux ; avant de placer le benjoin sur la flamme : « Djouder, dit-il à son ami, je vais te renouveler mes recommandations. i
'—Seigneur pèlerin, répondit Djouder, j'aurais bien mauvaise mémoire, si j*avaisperdule souvenir des coups de bâton que j'ai reçus. So^ez tranquille, ils ont pétri vos instructions avec ma cbair, et elles ne font plus qu'un avec i?ioi-m^me.
— Veille donc sur ton âme JJe te laisse pas abuser par de vains prestiges. Ne prends pas Fombre pour le coi i)s, ni pour ta mèr4 un génie qui emr prunte la ressemblance de ta m|rewiJ'ajoute im dernier avertissenieul ; celui-ci tu ^ybs bien de le méditer : si, la première fois, tu ts sorti vivant des cavernes de Chàmardal , celte foffi , pour Toubli le plus léger, les mains invisiblek t'en rejetteront mort, et les cnluuLs du roi Rouge Vi^^ bnilerout à mon tour. » \ Cela dit, Abd Essamad commença ses coujui-a-
tions. La rivière décrut, Teau laissa la porte à dé-
couvert. Djouder descendit et frappa; lu porle s'ouvrit. Tout se passa comme dans la première épreuve. Les six génies se preseulèreut et tombé* rent sans force. Sa mère se leva enfin deyant lui. « Sois le bienvenu, ô mon liis! lui dit-elle. — Je ne suis pas ton fils , répondit Djouder ; que Dieu te maudisse! U n'y a rien entre nous, sinon que je te commande et que tu dois m'obéir. Hftte-toi donc de te déshabiller. »
Cependant le spectre gémissait, otait ses vêtements pièce à pièce , et reconunençait ses plaintes, afin d'ébranler le cœui' de Djouder. 11 ne reslait plus qu'un seul voile ; « Ote, maudite ! s'écria Djou* der, le sabre levé. » Le specti'e porta la main à ses flancs et devmt aussitôt comme un corps sans vie.
Âiors , le jeune pèciieur entra et vit les monceaux d*or que renfermait le trésor de Châmardal. Il n'y toucha pas. Ce n'était pas là ce qu'il cbercbait. U alla droit à la tribune , écarta le rirle.iu et se trouva devant le célèbre enchanteur. Abd Ëssamad était bien inlurmé. Ciuunardal se tenait accroupi sur une estrade d'or. Ses paupières n'étaient point abaissées; il regardait et ne voyait pns. Djouder demeura comme efiBrayé de ce sommeil si semblable à la veille , de cette vie si semblable à la moil. Il n'osait faire un geste , il craignait que Châmardal ne se levât irrité ; puis il se rappela qu'aucune des paroles du Maugrebin n avait été cuusaiacue de
mensoiiyc : il s'avança , dctaclia le sabre avec précaution , prit le sceau , la boite de Kohol et la sphère, sans que les yeux de Chàmardal eussent cessé d'être immobiles. Aii même instant , la salle sou-* tenaille s' éclaira doucement, un concert de voix se fit entendre; des murmures lArmonieux, le son des tauiboui*s lointains, des bruits d^ clochettes d*argent s'élevaient sous les lonie^ues galeries, et les génies chantaient : « Gloire à Djouderl Puisse servir « à ton bonheur ce qui fa été donné, ô Djouder ! » Cette musique le suivit jusqu'au moment où il reparut à la clarté du soleil. Alors la porte d'or se referma. Il vit le Maugrdl>in qui l'attendait et qoi laissa mourir le feu allumé pour les fiunigations. L'eau se reprit à eouler ; la rivière baigna de nooveau ses bords, et Abd Essamjad reçut son auii dans ses bras avec des transports d'allégresse. Djouder lui remit les quati e talismans. Le MaiH • grebin les prit , puis il appela les deux nègres à haute voix. Ceux-ci rephèrent la tente, s'éloigne* rent et revinrent amenant les deux mules. Qndques heures après, nos amis rentraient pai' la porte de Fez.
On soupa. Le cuisinier .de la valise iit^m^veilie comme à Fordînaire. Enlin , Jo^ i^^ue Djouder et le Maugrebin furent rassasiés^ ^.â £ss|^^ dit au jeune pèclieur: « Frère, tu.éi^ quitté ton pajs à cause de moi, tu es venu .m'âssister.dahs une. âi-^
D£ IMOl)D£K L£ PËCHËUA. 57
ti cprise incertaine dont les périls [étaient pu m* toi , le succès pour un autre. Celui qui te parte te doit une reconnaissance éternelle. Je t'ai promis que je semis pour toi comme un frère; jouis avec moi Je la fortune que Dieu m'a enyoyée. Si pourtant tu me préfères ceux qui sont les frères par le saug , et si tu veux retourner vers ta mère, je serai triste, mais je ne te retiendrai pas. Ce que tu deiiiaudeias, je te le donnerai , et je ne croirai pas être quitte envers toi. Mesure donc tes désiis , non pas au sei^ lice qne tu m*as rendu, car il est hors de prix; non pas à ma reconnaissance, car mes richesses ne sauraient la satisfaii e; mais à mes richesses qui sont au-dessus de celles d'un roi. Forme un souliait, je t'en prie, cherche ce qui pourrait te lilaiie, et songe qu'il ne t'est pa^ permis de dissimuler par mauvaise honte ; cai\ quelque chose que tu reçoives jamais de moi , tu auras mérité au delà.
— Eh bien! seigneur, répondit DJouder, si, vous ' ne me croyez pas assez payé par une hospitalité magnifique, si vous voulez récompenser encore celui qui a fait si peu pour vous, je vous prierai de me donner cette valise.
— J^i'-on. apporte cette valise, » dit Abd Essaïuad. Un esclave ra|)por(^, etle Itfaugrebin reprit: « Elle est à toi, Djoiider. Tu às mis entre mes uiains quati'e ialismans dont 'cfaaciun. vaut mille fois davantage ; ' 4/i^mande donc encor e quelque chose ; aussi ijîen ,
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eniaot que tu es , cette valise ne saurait te pracui*er que la iioiiiiilure* Tu t'es exilé de ton pajs pour moi, et je t*ai promis que je t'y renverrais Jieureax, riche, comblé ddn> lous tes souhaits; prends d'abord cette valise. Maintenant je vais te donner un sac rempli de iiionuaie d'or et de pierreries; ensuite, je te procurerai les moyens de retourner prompte» meut vers ta mère. Rentré dans ton pays , tu achèteras des marchandises, tu établiras les tiens, Dieu bénira ton commerce , et tu pourras amasser à loisu*, puisque ton argent te rapportera de gros intérêts et que la valise te fournira toujours le boire et le manger. Ûuaiil à la manière de t'en servii*, voici ce que tu feras : tu y introduiras la main « et tu diras : « Par la vérité desquati^e-viu^^ t-clix-ueur noms « du Seigneur, dont le centième, s'il était prononcé, « réduirait le monde en poussière, esclave de la va- « hsc, sers -moi telle ou telle espèce de mete! » Et Teclave te le servira, lui euss^tu déjà deni(iiidé luille plats dilTérents. »
En même temps , le Maugrebin appela un nègre qui vint amenant deux mules; il ciiiplit un sac
d*or, de bijoux, de pierreries, et dit à Djouder:
« Le nègre et sa mule iront devant toi , ils te montreront le chemin jusqu'à ce tu aies vu les portes de ta maison. Là tu prendras le sac et la valise ; ta mule, tu la donneras au nègre qui la ramènera. Que ceci soit un secret entre nous. Crains les yeux,
DË DJOUDËR L£ PËGUËUft. Ô9
cluiiis les langues , redoute surlout la Uemie ; car nul ne te trahira si tu ne te trahis le premier. Pars doue , puisque tu veux partir, et que Dieu écarte I les dangers de ta route.
I —Qu'il multiplie aussi tes biens, » répondit D]ou-
I der en se détournant de peur de laisser voir uiic grosse larme toute prête à rouler sur sa joue ; puis il plaça la valise et le sac sur le dos de la mule, s'y assit à son tour, et salua encore son hôte en met-
I tant ses deux mains sm' son cœur.
i * Le nègre passa devant. La fnule de Djouder suivit durant tout le jour et durant toute la nuit. Le
, lendemain , il vît le Caire comme le soleil se levait, et passa sous la porte de la Victoire, n remerciait Dieu de l'avoir ramené sain et saut
I dans la ville où il avait aimé son père , où il aimait encore sa mcre et ses frères; il regardait avec bonheur les rues qui lui avaient laissé de doux
I souvenirs, ces maisons qu'il n'avait pas oubliées,
I dont l'aspect ami lui souhaitait la bienvenue , lors-
' qu'il aperçu L une pauvre femme assise sur un banc de pierre. Cette femme tendait la main et murmurait à demi-Yoiii : Quoique chose , bons musulmans! quelque chose pour Famour de Dieu! ^ .Djouder se sentit touché au fond du cœm\ U revenait riche ; il rendit grâce à Dieu de ce qu'il pouvait acquitter ^vers cette bonne mendiante tout ce
i qu'il devait à sa ville natale et [)our ses belles an-