‹ Histoire de Don Juan d'AutricheChapitre 8 sur 13 · D'AUTRICHE. LIVRE QUATRIÈME · texte numérisé non relu

D'AUTRICHE. LIVRE QUATRIÈME

Les BouyeUes qui arrivaient des Pays-Bas contribuaient enoore chaque jour à augmenter les inquiétudes et les perplexités du monarque. PhUippe , sur le decfin de l'âge, voyait un royaume se détacher avec efïbrl

de sa couronne , et ne trouvait point de remède contre ITiëroïque constance d'un peuple qui avait su honorer par tant de sacrifices la noble cause de la liberté. C'était en imposant de nouvelles limites aux flots de l'Océan , en déshéritant la mer de ses abîmes , que les Bataves depuis long-temps s'iiîstioiisaient à vaincre le despotisme. Indignés qu'on ose aujourd'hui leur parler en maître, là où ils ont eux-mêmes donné des lois à la nsU^ure , ces homt^çs généreux acceptent le défi, répondent avec allégresse au premier cri de guerre , et se préparent à une lutte sanglante contre toutes lesl forces réunies àe la Vieille Espagne; Bientôt la main d'une femme -nie ^fBi fJus à tenir les rêneâ embarrassi^es du gouvernement 7 Me»*guei*ite a pris le patti de se retirer , et d'horribles persécutions com-

menceat sous le duc d'Albe. Les têtes les |diis iUustres tombent sur Féchafaud, on Hyre aux flammes des cités e^ptières , les habitons Mut égorgés sans distinction d%e ni de sexe. Alors , plutôt que de s'humilier par de iiâches 30ilmissions , les HoUancbis , rouvrant à l'Océan un large passage ^ roulent ses, flots écumeux vers lé camp df»

Espagnols , détournent en, même temps le cours de la Meuse et de ITTssel, et vietine&t ^r leurs vaisseaux , à travers les campa^ gnès ftubnnei^ées ^ attaquer les forts et les retrancheinens de Tennemi. Ainsi commença dans les Provinces une guerre d'extermination^ la plus terrible et la plus furieusequi jamais ait éclaté parmileshknnmes.

Cependant^ les cruautés exercées par le ducd^Albe ne portereait point tout le fruit qu'en amendait le roi d'Espagne. Ce gé-

i2A HISTOIKE ^

néral fut peu de temps après remplacé par don Louis de Requesens, le même qui prétendait à Lépante tromper le coiirage de don Juan. C'était une de ces réputations de cour, dont il rie faut point chercher la source au delà du^palais et de la jRsiTéifr'des rois. Requesens échoua contre la Zélande, après avoir déjà perdu la fbtte qu'il destinait à la conquête de cette province.. Il offre inutilement une aministie , personne ne la veut accepter ; le congrès m^e de Bréda e^ rompu. De nouvelles discusskxis s'engagent avec les Etats , le trésor 8'q[HÛse , Farmée se révQilte; et, dans de ^grandes perplexités , Requesens , dévoré de honte et de chagrin , voit sans regret approcha Mars 1576. sa demièrc lieure. Alors le conseil d'Etat, composé de la haute noblesse des Provinces, s'empara seul du gouvernement^ attirant

DE DON JUAJf D'AUTRICHE. 1Î5

d'abord à lui toute Tautorité des gouverneurs , et donnant partout des ordres en son nom. Et cependant Philippe n'«n parut point mécontent; il ne blâma point cette démarche ) quoique, peu de temps avant de mourir, Requesens eût désigné pour son successeur le comte de Barlemont. Peutêtre le monarque s'imagiuait-il que ses volonté rencontreraient moins d'obstacles à Tombre d'une régence nationale ; peutrêtre espei^aitril, sous une feinte condescendance, déguiser une partie de son despotisme :

c'est à peu près la seule manière dont on puisse expliquer sa modération. L'essai toutefois en fut malheureux. Les nobles i^ voidurent point reconnaître une aut07 rite qui blessait leur orgueil , les provinces restées fidèles commencèrent elles^mèisies à s'agiter , et , pour comble de malheur , il ne

se trouva personne qui eût assez de crédit pour retenir Farinée dans Tobéissance.

Trop souvent on s'était fait un jeu de tromper l'avarice du soldat , soit eii le privaift de Tassant, soit en lui refusant sa part du butin , qu'il réclamait à titre de solde et de récompense. Las de tant de fatigues et de misères, les régimens courent aux armes, officiers et soldats se lient par d'exécrables sermens , et tous en un même jour abandonnent les camps et les places fortes pour revenir sur leurs pas assiéger des villes amies. Alors un cri d'indignation retentit dans le royaume , et chacun se prépare à repousser par la force les violences et l'agression des troupes royales. Le moment était venu de donner un successeur à Requesens, et Philippe, comme toute l'Europe , ne vit qu'un seul homme

capable de recueillir ce terrible héritage.

Des provinces révoltées à faire rentrer dans le devoir, l'inquiétude et le mécontente^ ment de quelques autres à calmer, le pouvoir .à ressaisir sur les nobles qui l'avaient envahi^ et, pour toute ressource, une ar* mée qu'il faut commencer par remettre sous la disei{^e , voilà de quel soin on se {»r^>osaitde charger don Juan. Combien ici la sc&ie change de face pour ce prince ! Au lieu d'emporter avec lui, comme autrefois, dans âes lointains combats, les vœux et les espâ^ances de l'Europe, il ne recevra main* tenant que les malédictions de ces peuples chrétiens , qui militent pour la réforme du culte et la liberté de conscience* Cruelles extrémités! triste et déplorable condition du soldat , qui , démérité de sa jHrôpre pensée, s'accommode à toutes les haines et

»à toutes les vengeance qu'on lui veut îm*poser. Grégoire Xm sollicitait hautement le roi d'Espagne d'envoyer son frère dans les Pays-Bas., afin d'abattre , disait41 , d'un seul coup l'hydre de l'hà^ésie. Mais Rome avait «ncoro un autre dessein , c'était de mettre don Juan à la tête de la nouvelle croisade prêchée en faveur de Marie Stuart ; et, sous ce doi^le rapport, on trouvait avantageux d'assurer au prince le commandement des places maritimes de Fkndre , (m il pouvait assembler sa flotte et diriger en silence les mouvemens de l'armée. Pour prix d'un si éclatant service , don Juan.devait obtenir la main de Marie , et partager avec elle le trône d'Ecosse. Tandis que l'âme du jeune pince s'ouvre aux jJus douces espérances, Philippe, se rq)osaot de l'avenir sur les peines et les traverses .

qui attendent son frère dans le gouvernement des Provinces , le voit avec une joie sinistre prendre la route des Pays-Bas.

La pinse d'Alost et de Maestricht par les troupes rebelles hâta le départ de don Juan.

Avant de quitter l'Espagne , il voulut re- ' ^

voir encore une fois la veuve de Quixiada , déjà vieille et chargée d'infirmités. Il lui avait écrit de Naples et de Milan , il promit dp l'instruire de son arrivée en Flandre.

Environné des souvenirs de son enfance , don Juan passa quelques heures délicieuses à Villagarcia : de là il vint prendre les derniers ordres du roi, et se dirigea ensuite vers les frontières de France. La politique espa- Octobre gnole ne laissait point alors respirer ce ipalheureux royaume ; J;outes les machinations, »

toutes les pratiques des cabinets étrangers, y tournaient au meurtre et à la révolte.

A Madrid ^ aussi bien qu'à Rome , on se plaignait de Henri III, et Ton condamnait sans ménagement son dernier édit de pacification. Ni la victoire qu'il avait remportée à Moncontour , ni l^issassinat du prince dé Condé (1) , ni les terribles»souvenirs de la Saint-Barthélémy , plus méritoires encoi'e, ne purent le faire absoudre d'une récente velléité de. clémence ; tant il est difficile aux princes de retirer leurs mains du sang , une fois qu'elles s'y sont baignées. Aussi le roi d'Espaghe renouailnl sur tous les points de la France ses négociations avec le parti catholique ; adbetant le clergé , achetant les Guises , achetant les députés aux États de Blois , et cette foule empressée de saints et^ de dévots qui devaient bientôt figurer dans la ligue. Ce fut précisément à l'époque de ce vaste complot,

DE DON JUAN D'AUTRICHE. Ul

que don Juan traversa la France pour se rendre dans les Pays-Bas : il avait reçu de Philippe des ordres secrets , et devait ,voir à Paris Fambassadeur d'Espagne.

Ce voyage , dans de pareilles circonstances, pouvait devenir périlleux, si le roi , par une sage précaution , n'eût ordonné lui-même à son frère de se déguiser.

Don Juan, en conséquence, revêt l'ancien eostume des Maures , noircit sa barbe , ses cheveux, donne à son visage la coulem* africaine , et se fait passer sur la route pour l'esclave d'Octave de Gonzàgues^ un des seigneurs de sa suite. A son arrivée à Paris, il alla descendre dans une petite hôtellerie de la rue Saint- Antoine , presque en face de la maison de l'ambasisadeur ; et pourtant ce ne fut que le sok*, à la chute du jour , qu'il se rendit chez don Jacques de

Zuniga. D'abord on Hnlroduit comme un messager fidèle, chargé de dépêches hnportantes, qu'il ne doit remettre qu'à l'ambassadeur. Mais, prévenu sans doute par quelque avis secret , 2^iga reconnaît le prince , se jette à ses genoux , et demande la peimission de lui baiser la main.

Âpres un moment d'entretien, don Juan annonça qu'il resterait quelques jours J!^ .Paris pour visiter cette ville célèbre; if se promettait surtout d'assister aux fêtes du Louvi^ , dent la magnificence et la galan* terie faisaient alors tant de bruit en Europe. Le souvenir de nos guerres civiles était encore récenjt , de smistres présages révélaient déjà la ligue et ses horreurs , et le temps qui fait intervalle entre ces deux sanglantes époques , la cour le passait stupidement à s'enivrer de voluptés et de dé-

votioBS. Il devait être eh effet curieux pour don Juan de saisir les principaux traits de ce t2J)leau , et de voir avec quelle imperturbable confiance la race des Vallois courait à sa ruine. Changeant donc encore une fois de déguisement, le prince accompagne Gonzagues au Louvre, et le suit jusque dans le cabinet du roi. Il fut vivement épris des charmes de la reine de Navarre, et s'en alla , dît Brantôme , bien informé (Telle et de notre cour;c^ qui sera facile à croire, si nous admettons Fauthenticité de certaines lettres c|u'on le suppose avoir écrites à la veuve de Quixiada , et dont il suffît de présenter ici des fragmens, pour prouver du moins la vérité historique de leur contenu. Don Juan n'y parle point de la reine de Navarre : est-ce oubli ou discrétion ?

Octobrt 1676.

Il me tarde de voir cette reine fameilse, belle-fille de François P', veuve de Henri II, nièce de deux papes , mère de trois rois de France , et belle-mère des rois d'Espagne et de Navarre ; et cependant ma curiosité est encore moins excitée par tant de titres pompeux , que par la célébrité malheureuse qui pèse sur la tête de Catherine. Si j'en crois ce qui se disait à Naples sur cette femme extraordinaire , toute sa vie elle n'aurait fait qu'obéir à une fatale destinée. Les astrologues , à sa naissance , menacèrent de si grands malheurs le pays où elle se marierait, que sa propre famille fut alors sur le point de l'étouffer. Reconnaîtrai-je dans ses traits l'empreinte de quelque mauvais génie? Le sceau de la malédiction

rend-il son abord sinistre ? ou bien cette grande reine a-l-elle le don terrible de cacher, même à des yeux prévenus, lavtrace de ses crimes et le secret de ses vengeances?

Octobre 1676.

Je suis allé ce matin au Louvre sous les auspices de Gonzagues. Le roi venait de présider le conseil. Nous Tavons trouvé dans son cabinet avec une demi-douzaine de petits chi^is , ses deux phis affectionnés migncms, Quelus et Saiht-Mâigrin , des perroquets qui jetaient des crk épouvantsbbles , et une guaion qui sautait sur les épaules et sur la tête de sa maîes^é. On a fait sortir les ckiens et les mignons , nous sommes demeurés avec les perroqueîts.

Henri est petit, n^is bien fait ; son re^

1S6 HISTOIRE

gard est plein de douceur., ses manières sont nobles et gracieuses. Il porte des boucles d'ordlles , et met du rouge comme une femme : ses cheveux sont frisés avec soin , un long chapelet pend à §a ceinture.

Tel s'est montré à nous le vainqueur de Moncontour. En vain Gonzagues a-t-il essayé de ramener la conversation vers un objet plus important, il nous a fallu en^ tentire jusques au bout le récit des mascarades et des dévotions qui partagent la vie . du prince, admirer la pieuse ordonnance de ses processions et le luxe oriaital des fêtes de sa cour. Que ne puis-je me faire connaître! Ce serait à coup sûr une belle occasion pour Henri de donner des ballets et des carrousels. En nous congédiant , le roi est monté dai^ son carrosse avec ses mignons ^ il allait à la sainte chapelle ado-

rer ta vraie croix, Gonzagues a parlé d'une nouvelle audience : nous attendons les ordres de sa majesté * • • «

Octobre 1576^.

Je suis retourné au Louvre avec Gonzagues et Fambassadeur. On attendait impatiemment le roi. Nous l'avons vu rentrer enfin dans son palais, vêtu de l'habit de pénitent , portant à la main une discipline et un gros chapelet. Il s'est fait recevoir de la congrégation des battus, pour gagner les indulgences du jubilé que vient d'accorder Grégoire Xni : Henri court avec ses confrères les rues de Paris, et récite dévotement dans chaque église ses patenôtres, n a jeté sur sa table un reliquaire et son chs^et à têtes de mort ; puis , se met-

tant à caresser tantôt un chien, tantôt un perroquet ^ il nous a entretenu des affaires de son royaume. Sa majesté aurait désire ne se point brouiller de quelque temps avec le parti huguenot, dont on paraît redouter ici le désespoir : mais les événemens pressent, notre ambassadeur a parié au nom de Palliance catholique , et Gonzagues s'est aussitôt engagé à faire passer en France de nouveaux secours. Le nonce du pape , qui, dans ce' moment , venait rendre visite au roi , a déclaré lui-même que le Saint-Siège ne tolérerait jamais une Kberté de conscience , dont les suites , dit-il , peuvent devenir si funestes à l'Église. Ces mots, prononcés avec autorité , ont paru triompher des irrésolutions du monarque : il ré^ voquera, l'édit de pacification , il éloignera de son conseil tout ce qui n'est pas catho-

Kque pur. Sa majesté veut que nous différions de deux jours notre départ , afin d'as- ' sister à une fête que lui doit offrir la reine mère. Je vai* donc voir Catherine , je vais la voii»au illilieu de sa tour , parée de tous ses encbantemens. •

Octobre 1676.

Catherine de Hédicis est, à cinquanteans, une des femmes les plus séduisantes de son royaume. Elle efface encore , pair la noblesse de ses traits, et par la grâce répcmdue dans toute sa personne , cet essaim déjeunes beautés emj)re88ées à la servir.

On dirait qu'il s'est fait dans son âme un heureux mélange de tout ce que le pouvoir a de plus imposant, uni. à la légèreté française. Cependant , vous la voyez quel-

UO HISTOIRE

quefois fixer à l'aventure ses regards disr traits et rêveurs, comme si , tout à coup , elle ne voulait plus songer qu'à la bizarrerie de sa destinée. Peut^tre aussi cette mélancolie passagère vient-elle de dferUiBes apparitions dont se plaint Catherine. Il lui arrivera de marquer du doigt quelque placé avec frayeur , et alors elle s'écrie : Je vois passer V ombre de fea M. le cardinal de Lorraine. Hélas ! qui sait combien de spectres hideux qu'elle n'oserait nommer, se présentent encore à son imagination épouvantée, traversant en silence les vastes, appartemens de son palais ? Toutefois le calme renaît dans son cœur , sa^ tristesse se dissipe comme un nuage léger , et Catherine a bientôt rappelé sur S)es pas les jeux et les ris. Ses filles d'honneur, qu'elle exerce au plus tyrannique des empires , n'attendent

que le signal de leur reine pour rompre les groupes des courtisans, et semer partout la folle gaîte et la douce ivresse du plaisir. Mais, dans cet aimable désordre, elles savent régler d^avance leurs transports, et s'attachent plus volontiers à la conquête d'un ennemi que Ton veut enchaîner (2).

Le;'¥!»i lui-même n'est point à Fabri de la «jldu^âon : j'ai vu Catherine attentive épier un caprice de son fils. Cependant, au miheu de ces fêtes , se dit le chapelet et se verse le poison. . . *

Don Juan fut informé, par l'ambassadeur espagnol , que les régimws qui avaient surpris Alost et Maestricht venaientde piller

Anvers. Il quitte aussitôt la France et ses Fin d'octobre

plaisirs, prend en hâte le chemin de la

Be%ique , et se fait d'abord recoimaîtFe à son arriyée dans Luxembourg. Non seulement cette ville y mais tout le pays qui porte son nom ^ ^oit crainte ou respect pour d'anciens sermens, n'ayait point voulu accéder au traite de Gand , par lequel les autres provinces s'engageaient à cbasser des Pays-Bas l'armée espagnole. Les États et le conseil entrèrent les premiers dans la confédération : mais le prince d'Orange en était véritablement l'àine ; il avait formé seul ce grand dessein, et déjà, du fond de la Hollande, il faisait passer aux Flamands des troupes et des munitions. On dit même <}ue o«s renforts, arrivés à propos , hâtèrent la capitulation du château de Gand.

Aussi, par l'acte de confédération qui fut signé dans cette ville , Nassau conserva loujoui's la charge de grand amiral et le

gouvememeiit des provinces lûaritimes.

Voilà l6*terrible ennemi qui va maintenant balancer^ les destins de l'Espagne ; et si don Juan ne le rencontre pas d'abord sur les champs^ de bataille, il n'en ressentira pas moins toute l'influence de sa grande âme , et la. prodigieuse activité de son mâle génie. Suivant quelques écrivains , le sac d'Anvers» aurait eu lieu le jour même où don Juan 4 norembie

atrivait à Luxembourg. C'est une autre version, qui prouve que jusques aux dates, dans l'histoire, sont frappées d'incertitude. Quoi qu'il en soit, le prince écrivit sur-le-champ au conseil d'état pour blâmer la conduite des troupes , et pom* rassurer en même temps les magistrats et les citoyens , promettant à tous une éclatante justice. 11 parlait de la paix, il annonçait hautement l'oubli du passé, à condition que l'on rentrerait

dans l'obéissance du roi et soUs le joug de l'Eglise romaine. Que si l'on persiste dans de funestes doctrines, disait-il, le conseil répondra seul de tout le sang qui pouirait être versé. Au reste , don Juan* ne croyait pas.devoîr se rendre à Bruxelles qu'on ne lui eût envoyé des otages ; il prétendait jouir de l'immense pouvoir de ses prédécesseurs, et revendiquait sans partage le commandement des armées de terre et de mer. On l'accusa d'avoir mis* dans sa lettre trop de hauteur; d'autres lui ont reproché, au contraire , une trop grande condescendance :

d'où l'on peut conclure qu'il n'est pdint de bon moyen pour enchaîner un peuple qui veut résolument sa liberté.

Don Juan avait envoyé l'ordre aux troupes d'Anvers de mettre bas les armes. Elles* obéirent sans murmurer, et rejetèrent leur

faute sur la mauvaise foi des Etats , qui, depuis la prise de Ziriezée, les laissaient dans ime affreuse misère.. Le conseil ne se montrait peint aussi soumis : il différa sa réponse jusqu'au mois de décembre, je ne s^s sous quel prétexte , mais en effet pour avoir le loisir de consulter Nassau» Le prince d'Orange était d'avis qu'on n^écoutàt aucune proposition , avam que don Juan eût fait sortir des Pays-Bas les Espagnols. « Alors.

« seulement vous ^)Ourret reoeVoir sansdé- « fiance le nouveau gouverneur : jusque4à a vous n'avez aucune gai^antie contre un « homme qui , dans ses demandes , prend « le ton et l'autorité d'un maître. Usez dé a votre pouvoir avec fermeté , repoussez « tout ce qui blesse les droits et les privi* « léges du peuple, et sachez que le momait a décisif est venu pour vous, d'opter entre

« l'esclayage et la liberté. » C'est ainsi que Nassau, par son admirable prudence , pfévenait les dangers à^une séduction dont il était presque impossible de se défendi:e à la Yue de don Juan.

Cette opinion prévalut dans le conseil.

Il fut arrêté qu'on ne reconnaîtrait point le gouyemeur, s'il n'accédait lui-même à la confédération de Gand ; et cependant, afin d'éviter toute surprise, on se prépare à la guerre, on lève des troupes en Allemagiie, on assemble à Vivres une armée sous le commsmdement -du comte de Lalain. Des ambassadeurs partent de tous côtés pour implorer le secours des nations voisines :

ils vont à la cour du prince palatin , Casimir ; ils vont en Angleterre , et jusqu'en France, chercher des ennemis à Philippe.

Les Etats s'occupèrent ensuite de répondre

à dop Juan, mais ce fut avec si peu d'égards et de' respect, qu'ils laissèrent bien plutôt percer dans cette circonstance le souvenir cfe'leur ancienne faiblesse. Le conseiller Ischius, chargé de porter la parole, s'indigna lui même de sa mission , et plus encore du ccmseilxiu'il reçut de poignarder le prince; Intrépide «t généreux, comme tous les amis sincères de la liberté , cet homme de bien s'acquitta de son devoir avec une noble hardiesse ; et, sans se permettre de déroger à ses instructions, il omit seulement la menace et l'insulte, qui ne s'allient jamais à la véritable dignité.

Cependant le nouveau gouverneur , soit dissimulation ou générosité, paraît avoir oublié tous ses ressentimens, et ne se plaint que du peu de confiance que lui accordept les États. Il fait à la députation un accueil

U8 HISTOIRE

{Jein de bienveillance , il témoigne le plus vif dQsir de rendre à la Belgique la paix et le bonheur dont elle ai joui^ si long-temps.' Ses discours et ses moindres paroles , tout annoncé en lui le& meilleures intentions. Is* obios ne pouY^t retenir ses larmes. De re* tow àBruxeUeSi, il donna une idée si ayan* tageu^ da la modération du jeune prince , que y dJun cominim accord, lé conseil ré*s«kft de. lui envoyer une seconde ambassiade^'dôht lès instructions, beaucoup plus pacifique^, se. borneraient à exiger la Fati« ficàtiojb du traité de Gand» Dès lors on o& frait au prince tout ce qu'il pouvait désirer; des otages panai la noblesse , et. oxie garde d'honneur pour iaprofkre ^eté» Apres en avoir délibéré a^veo Goinzagues , et eiisuite avec Escobedo, son secrétaire et son ami, don Juan donna enfin son adhésion, et pro-

mit de congédier sur-le-champ l'armée espagnole. Les conférences s'ouvrirent dans le duché de Luxembourg, à Marchfi^n-Famène; et, dès le mois de février, on publia,

sous le Bo^ ai édit perpétuel^ le nouveau 17 février

traité , par lequel don Juan s'engageait à

maintenir tes privilèges de la Be%ique , et à n'employer désormais au service de Sa Majesté que les naturels du pays. Nonobstant les prières et les -sollicitations du conseil, et sans avoir égard à la soumissipn des provinces catholiques, les Etats de Hollaade et de Zélande ne voulurent point, il est vrai , reconnaître l'édit, ni se séparer de la cause du prince d'Oi*ange , qui était pour eux celle de la religion et de la liberté. Quelque efforts que l'on fît ensuite, ils persistèrent toujours dans leurs refus. Un article du traité portait que les troupes , aptes avoir

reçu leur solde entière, sortiraient de la Belgique dans quarante jours : don Juan, pour ôter toute défiance et pour donner une preuve éclatante de sa bonne foi, prêta hiimême aux Etats cent mille francs dont ils avaient besoin. Un regret, cependant, affligeait l'armée, c'était de quitter les. Pays-Bas sans avoir vu don Juan ; mais le prince redoutait avec raison les transports que n'eût pas manqué d'exciter parmi ces vieilles bandes la présence de leur général , et les emportemens qui pouvaient en être la suite* Ainsi les Espagnols^ conduits par le comte de Mansféld, prirent la route de l'Italie, et traversèrent la Lorraine , la Bourgogne et la Savoie. Quelques bataillons , selon la promesse de Gonzagues, allèrent en France soutenir le parti catholique.

Aussitôt que la Belgique, délivrée du joug

insupportable d'une milice étrangère , put espérer à l'avenir de meilleurs jours, elle s'abandonna sans contrainte aux sentimens d'amour et de reconnaissance que lui inspirait don Juan-*Pendant les* conférences, une partie de la noblesse était accourue à Luxembourg saluer le prince. Sa cour de- .yint brillante, les fêtes commencèrent, et, pour mettre le comble à tous les voeux , il aHa dans Louvain , aux portes de Bruxelles, attehdre paisiblement le départ des troupes.

Deux mois s'étaient à peine écoulés , que

don Juan fit dans cette capitale son entrée i* mai

solennelle, accompagné du nonce et de

l'évêque de Liège, au milieu d'un peuple immense qui l'était venu chercher à Louvain, et le conduisait en triomphe dans l'ancien palais des gouvemeurs.TLà, il reçut le serment des Etats, et jura lui-même, entre

les mains de réréque de Bois4e-I>uc , de maintenir fidétement les dï*oits et les privilèges de la nation Beige. Sa conduite, au reste, toujours sage et modérée, surpassait encore l'attente des peuples, et les heureuses espérances qu^ils avaient conçues d'abord.

B ne se lit point une loi d'éluder ses promesses, il ne se résigna point à vivre en étranger parmi les hommes qu'il gouvernait, il prétendit Picore moins s'environner du fNrestige d'une austère grandeur ; mais on le voyait souvent, dans ses loisirs, partager les divertissemens de la multitude, sa mêler à ses jeux , à ses fêtes , tirer lui-même de l'arc , et s'inviter aux repas que donnaient les citoyens. TeJs furent, au commencement, les moyens honorables que le prince employa pour se concilier les esprits.

Pourquoi faut-il qu'un roi d'Espagne^

donl le sceptre s^étend à quatre pents lieues de sa capitale , Jusque stu* les terres lointaines des a;nciens bataves , non content (^ retenir dans l'obéissance tant de peuples divers, tire encoije l'épée contre eux pour les mettre aux pieds et à la discrétion du pontife de Rome? Quel habile politique expliquera jamais la folie de ce dessein ? La chaîne que Ton fait porter aux nations ne saurait avoir qu'une certaine longueur : c'est le grand art, de n'aller point jusqu'au bout. Don Juan en fit la triste épj:euve ; car le moment était déjà venu pour le pouvoir de se réfugier dans une sage tolérance. Malgré tous ses soins et toute sa modération, il ne put triompher des alarmes qu'entretenait dans les provinces maritimes le retour à l'unité catholique. On avait exigé des États la promesse solennelle de maintenir irrévocablement la foi romaine ;

et ce fut un beau prétexte pour Nassau, de rompre avec des hommes qui mettaient les haines et la persécution à la place de la liberté de croyance. Il fit paraître une protestation si éloquente, si pleine de sens et de vérité , qu'elle entraîna d'abord la défection des villes d'Amsterdam et d'Utrecht , et disposa les autres à la révolte. On a blâmé don Juan de s'être laissé désarmer par de fausses espérances de paix et d'union.

Pour moi, je ne pense pas ainsi*: il fallait aller plus loin, il fallait pardonner à la Hollande son hérésie , proclamer le libre exercice de la réforme, et l'on n'eût jamais eu besoin de rappeler les Espagnols dans le royaume. Mais le frère de Philippe cède aux perfides insinuations du parti romain , il tend les bras aux jésuites , it rend aux disciples d'Ignace l'instruction de la jeunesse

qu'on leur avait ôté , il menace enfin d'une nouvelle guerre religieuse le prince d'Orange ; et force lui fut bientôt de quitter Bruxelles pour se sauver à Malines. De là tous les maul qui vont accabler encore une fois la Belgique, et Remettre en question les droits des peuples et des rois- Sur le point de recourir aux armes , le nouveau gouverneur voulut s'assurer de quelques places fortes qui le missent en état de commencer avantageusement la guerre.

Ses Espagnols lui manquaient, à la vérité , pour une si grande entreprise, mais il res^ tait encore plusieurs compagnies allemandes que les Etats n'avaient pu congédier faute d'argent , et le prince résolut de les faire servir à ses desseins. Louis de Trelon , qui commandait à Anvers sous les ordres du duc d'Ârschot, entre dans le complot , ei

promet de livrer la citadelle. Il eût ciomplëten\ent réussi sans une lettre qui fut inter* eeptée, et dans laquelle se trouvaient les projets et le plan d'attaque des conjurés.

Les troupes des Etats, déjà prévenues, battirent le colonel d'Enden sur la route d'An* vers ; et le baron de Lidekerke , envoyé pour contenir les Allemands, rétablit Tordre dans la ville à la suite d'un combat où Trelon demema prisonnier. Le lendemain, les colonels Fronsberg et Fouker, menacés dans le fi^ubourg par les vaisseaux du prince d'Orange, emmenèrent leurs régimens à Breda et à Berg-op-Zoom.

Don Juan alors , sous prétexte de recevoir sur la frontière 1^ reine de Navarre qui allait prendre les eaux de Spa, quitte brus- . quement Malines , et vîen^ à Namur , rempli d'un nouveau dessein. Marguerite ne

tarda point elte-même à foire son entrée dans cette ville; et toite les deux, cachant sous des dehors étudiés leur double trahison , se trottipeïit réciproquement et trom-? pent le peuple géiiéreux qui leur donné t^ôspitatite. Don Juan épiait Toccasion de s'introduire dans le château de Namur : Mar^ Çûerite, de son côté, feignait le voyage de %>a, pour séduire la noblesse du Brabant et préparer cette révolution qui devait mettre le duc d'Alençon, son frerè, à la placé de don Juaiï. En passant k Cambrai, là rdhe de Navarre s'était attaché par ses charmes le commandant de lit citadelle^ qu'elle se vante, èsths ses mémioires, d'avoir laissé bon Français* A Valenciennes, àMons, on veùait dé la traiter en souvei^ine, et elle n'en partait point sans atoir reçu les promesses dtf comte de Lalam , gouverneur du Hainaut.

Toutes ces ouvertures se faisaient au milieu des danses et des festins, pendant la célébration même des mystères. Et tant de soins n'empêchèrent pas la princesse de remarquer , aux vêpres des chanoinesses de sainte Yaudrude, qui n'avaient manqué ni un repas ni un bal, qu'elles changeaient d'habits quatre fois le Jour. Don Juan avait eu sans doute de bonnes raisons pour traverser secrètement la France ; mais il devait encwe moins aujourd'hui laisser la fille de Catherine pénétrer dans la Belgique, et parcourir en triomphe les provinces de son gouvernement.

Marguerite voyageait dans une litière dont les panneaux ^'or et de glaces étaient couronnés d'ime riche draperie de velours incarnat. On la voyait poursuivre sa route, mollement étendue sur des coussins de sa-

tin blanc^ enÎTrée de tous les soins dont elle était Tdbyet , et se jouant avec les fleurs que Ton répandait sur son passage. Madame de Tpumon , sa dame d'honneur (3), et la princesse de la Roche-sur-Yon, étaient égalemeot portées en litière. Pinceurs dames çle la cour suivaient dans leurs carrosses ; les écuyers, ayec les gentilshonunes, voltigeaient il cheval autour des portières.

Aussitôt qu'on aperçut la reine, don Juan mit pied à terre pour la saluer ; puis, remontant sur son cheval, il continua de Fentretenir avec beaucoup de grâce et d'enjouement jusqu'à Namur. Le lendemain, la noblesse fut réunie dans un superbe banquet. Sa table était dressée à trois pas de la table royale, où mangèrent ensemble Marguerite et don Juan. Madame d'Havre servait la reine ; Louis de Gonzagues , de

Fillustre maison de Mantoue , donnait à boire au prince, le genou en terre. Le bal s*ouvrît ensuite, et dura une partie de la nuit. Il faut mettre au nombre des dîvertissemens c(e cette journée une messe en musique, que Ton célébra devant la princesse , et qu'elle nommé à la façon £E$^ pagne f parce que ces messes n'étaiëbt point alors connues en France. Sous les yeux dé don Juan, et dans son propre palais , la reine ne cessait encore de fohner des intrîgded et des partis; digne récompense de la trahison que méditait le prince lùi-inême. Enfin, rassasiée déplaisirs et de lùagnificencéis, Marguerite quitte Namur, et s'embarque sur la Meuse , pour aller à Liège , et de là à Spa.

Don Juan, comme s'il eût voulu se reposer des ennuis d'une fastueuse représenta-

DE DON JUAW D'AUTRICHE. lôt

ikm^ annonça pour ^ jour suivant une

grande partie de chasse , où furent invites 34 joinet

1577; ie^ principaux officiers «( toute la noblesse

du pays. Il se laisse emporter d'abord à son. ardetnr^ il s'enfonce le premier dans les avenues de la forêt ; et cependant , lorsque le hruit du cor se perd dans le lointain, te prince, reparaissant tout à coup sur lalisière du bois , se promène avec sa suite du pied du ch&téau , en examine avec sôin les murailles, et semble, à plusieurs reprises, s'é^ tonner de la force et de l'importance de la place. Jout autre que le commandant eût été , comme lui , la dupe de «ette ruse. Il vient au devant du prince, il se fait un devoir de répondre à ses questions , bientôt .

U le sollicite d'entrer dans la citadelle.

Voilà précisément où l'attendait don Juan.

Les hommes de sa suite, tout dévoués à

leur chef, tirent dans cet instant les armes qu'ils ont cachées sous leurs pourpoints, et s'emp^ent de la porte et du pont-levis. La garnison est changée, la yille de Namur se soumet ; et, par cet artifice, la province entière rentre sous la domination absolue de IXspagne. Don Juan s'honora , dit-on , d'un pareil triomphe, et don Juan portait encore Fépée qui avait vaincu à Lépante ! C'est que le despotisme, à la longue, rétrécit la pensée de l'homme , et souille sa vertu*

Page 1