‹ Histoire de Don Pablo de SégovieChapitre 3 sur 67 · MONSIEUR · texte numérisé non relu

MONSIEUR

J'ai lu avec beaucoup d'intérêt et beaucoup de reconnoissance la Lettre que vous mave\ fait V honneur de m' adresser^ à V occasion de votre nouvelle traduction de Quevedo. C'est un grand plaisir pour moi que de voir de jeunes talents s'essayer, par de fortes études, à lutter contre les difficultés d'une langue admirable, et s'approprier, de droit de conquête, ce qu'il y a de plus original dans ses tours, de plus caractéristique dans son esprit de plus naïf dans son génie. J'avois éprouvé ce bonheur à la lecture de voire Célestine, et îe dois déclarer ici que je suis de ceux qui n'ont pas répugné aux hardiesses un peu cyniques d'une version consciencieusement littérale. Le respect des mœurs a été la règle principale de ma vie littéraire , et je crois avoir manifesté cette religieuse pudeur de la parole dans le très-petit nombre de mes foibles écrits

l8 PRÉFArCE

dont quelques personnes peuvent se souvenir encore: mais je sais que tous les genres de livres ne sont pas faits pour tous les genres de lecteurs , et qu'un traducteur, par exemple, manqueroit essentiellement aux devoirs d'exactitude et de fidélité qu 'un ministère exigeant lui impose, en atténuant sous les nuances fardées d'une phraséologie prude ou coquette les couleurs crues, hardies et souvent grossières de son texte . Ainsi, la Célestine n'est certainement pas destinée à faire jamais vartie de la Bibliothèque des collèges ou du Théâtre des jeunes personnes, mais cet ouvrage est un des monuments les plus importants de la littérature moderne, et il n'est pas permis de l'altérer. Les scrupules d^un langage timidement épuré sont aux licences ingénues du moyen âge ce qu'est le badigeonnage aux vieux édifices. L'abbé de Marsy n 'est parvenu qu'au ridicule en corrigeant Rabelais.

Vous étie% plus à votre aise avec Quevedo, esprit leste et audacieux, mais exercé par une éducation élevée aux bienséances d'un siècle plus avancé en civilisation, comme on dit aujourd'hui. Quevedo n'a pas moins de dévergondage dans les idées et dans les mœurs que l'auteur ou les auteurs de la Célestine, mais il est un peu plus méticuleux dans l'expression, parce que l'époque où il écrit, et qu'il a parfaitement appréciée, commence à se soumettre au respect des convenances. L'effronterie de son franc-parler ne va jamais jusqu 'à

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