‹ Histoire de Don Pablo de SégovieChapitre 40 sur 67 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Pablo est à Sevi/Ie et va s'embarquer pour les Indes.

Je fis de Tolède à Séville un voyage prospère ; je jouais, et comme j'étais passé maître au métier de joueur, comme j'avais une bonne provision de dés pipés, de cartes préparées, et toyt ce qu'il me fallait pour duper le Maure, saigner le chrétien et plumer la poule, il ne m'échappait rien de l'argent qui venait sur la table. Je ne veux pas donner le détail de toutes ces fleurs d'habileté, car on me prendrait plutôt alors pour un bouquet que pour un homme ; je ne veux pas d'ailleurs divulguer des secrets qu'il est bon de tenir cachés, ni professer des: vices qu'il est bon de fuir. Cependant, si je fais connaître quelques-unes des ruses les plus usitées, je rendrai peut-être service à d'honnêtes ignorants, et ceux qui se laisseront tromper ne le seront plus que par leur faute.

Ainsi donc, ne quittez jamais votre jeu de cartes, sinon on vous le changera tout en mouchant la chandelle.

— Gardez pour vous les cartes dont les coins sont usés ou- brunis — c'est à cela qu'on reconnaît les as.

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— Si vous jouez avec des gens du peuple, n'oubliez pas que dans les cuisines et dans les écuries on pique les as avec une aiguille, ou bien on en plie les coins afin de les reconnaître.

— Si vous jouez avec d'honnêtes gens, gardezvous des cartes imprimées ; l'impression a été inventée pour nos péchés, traverse le papier, et elle fait deviner le jeu.

— Ne vous fiez pas aux cartes blanches : elles se salissent trop, et pour celui qui tient le jeu la moindre tache suffit.

— Quand vous jouez au jeu d'écart, surveillez celui qui tient les cartes ; s'il fait des cornes aux figures, c'est comme s'il vous les faisait à vous-même, et votre argent n'est plus à vous.

Je ne vous en dirai pas plus long ; ceci suffira pour vous prouver que vous devez agir prudemment. Soyez certain que le nombre des manigances que je vous cache est immense..

Passons au langage maintenant. Donner la mort signifie gagner l'argent ; on appelle reflux un mauvais coup joué à un ami. Les simples d'esprit étant notre meilleure ressource, nous appelons doubles, par opposition, ceux qui les raccolent. Blanc est le synonyme de l'homme sans malice, bon comme le pain ; noir, la qualification de celui qui a oublié la délicatesse.

Je vécus de ce langage et de ces artifices jusqu'à Séville, gagnant, avec l'argent des camarades, le loyer de mes mules, mon logis, ma nourriture, et l'argent des hôtes des auberges. A Séville, j'allai loger à l'hôtellerie du Maure, où je rencontrai un mien condisciple d' Alcalá, qui s'était nommé Mata, mais qui, trouvant son nom peu sonore, se faisait appeler Matorral. Il faisait commerce de vies, et

igZ DON PABLO

était marchand de coups de couteau % commerce dont il paraissait fort satisfait. Il en portait la preuve sur son visage, et il disait d'ordinaire qu'on juge du talent d'un maître d'armes et de l'habileté d'un spadassin aux balafres de sa figure2. Il m'engagea à aller dîner avec lui et d'autres camarades, et me promit de me ramener ensuite à mon hôtellerie. Arrivés à sa demeure : oc Allons, me ditil, ôtez votre cape et montrez que vous êtes un homme ; vous verrez ce soir tous les bons fils de Séville, et, afin qu'ils ne vous prennent pas pour une poule mouillée, abattez-moi ce col, courbez les épaules, la cape traînante — c'est ainsi que nous sommes toujours. — Défaites-vous de cette bouche qui fait la moue, prenez un air délibéré, des gestes à droite, des gestes à gauche, parlez gras : en Andalousie il faut avoir le jargon des Andalous. Ma leçon faite, il me prêta une dague longue comme une épée et large comme un coutelas. Buvez maintenant, ajouta-t-il, cette demi -mesure de vin pur 3; si vous n'avez pas une pointe, vous n'aurez pas l'air vaillant. y>

J'étais tout étourdi de ce qu'il venait de me faire boire, lorsque entrèrent quatre gaillards qui avaient pour visage des souliers de goutteux 4. Ils marchaient comme des balançoires, leurs capes drapées sur les reins, leurs chapeaux perchés sur le front, les ailes de devant relevées en forme de diadème, des dagues et des épées avec des grilles pour gardes, le fourreau relevant le manteau, le jarret tendu, les yeux fixes et flambants, les moustaches cirées et formant les cornes, les barbes à la turque et les cheveux de même.

Ils nous firent en entrant une grimace de la bouche, <r Seiteur, seur compère 5 ! dirent-ils d'une

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voix maussade et brève, ce Votre serviteur ! » répondit Matorral.

Ils prirent place, et pour savoir qui j'étais, l'un d'eux, sans dire un mot, regarda mon condisciple, ouvrit la bouche, allongea vers moi sa lèvre inférieure en clignant d'un œil et en me regardant. Mon maître répondit à cette demande sur le même ton, en empoignant sa barbe et en regardant en bas. Après ce muet colloque, les quatre fier-à-bras se levèrent d'un air joyeux, m'embrassèrent, me firent mille amitiés que je leur rendis de mon mieux, et c'était comme si j'essayais quatre vins différents. L'heure du dîner étant venue, la table fut dressée par quatre vagabonds tout déguenillés, et nous nous installâmes. On servit d'abord les câpres j puis, pour fêter ma bienvenue, mes hôtes burent à mon honneur, et jamais, à en juger par ce qu'il fit boire, je n'avais cru mon honneur si vaste. Vinrent le poisson, la viande, tout cela assaisonné de soif6. Au milieu de la pièce était une auge pleine de vin, devant laquelle se mettait à genoux celui qui voulait faire raison. Aussi, après deux visites, pas un des convives ne put reconnaître les autres, sauf moi toutefois, qui m'abstins et ne bus que de petites gorgées. Les têtes une fois montées, la conversation alla bon train; on causa métier tout à l'aise; les jurons arrivèrent à la file, les santés furent portées par vingt ou trente. On voua vingt coups de poignard à l'assistant de Séville7, on but à la mém oire de Domingo Tiznado et de Gayon, on répandit du vin en quantité pour le repos de l'âme d'Escamilla 8. Ceux qui avaient le vin triste versèrent des larmes en souvenir de l'infortuné Alonso Alvarez. Tout cela dérangea les rouages de la tête de mon ami Matorral, qui se leva soudain, prit un pain des deux mains, regarda la

lumière, et se mit à hurler plutôt qu'il ne parla : « Sur ce pain qui nous vient de Dieu, fit-il, sur cette lumière qui est sortie de la bouche de l'ange, si vous voulez, enfants, nous irons cette nuit donner une leçon au recors qui a arrêté notre pauvre Alonso.» Ils se levèrent tous en poussant une affreuse clameur, tirèrent leurs dagues, posèrent leurs mains sur les bords de l'auge au vin, et jurèrent solennellement. Puis se mettant à genoux et buvant à l'auge : « De même que nous buvons ce vin, s'écrièrentils, de même nous boirons le sang des espions. — Quel est, demandai-je, cet Alonso Alvarez dont la mort cause tant de regrets ? — Jeune homme, me répondit l'un d'eux, c'était un brave combattant, une main habile et un bon compagnon. Allons, hâtons-nous, les démons m'entraînent. j>

Nous sortîmes ensemble de la maison pour faire la chasse aux recors. Le vin avait fini par me monter à la tête : je lui avais abandonné ma raison et je ne songeais plus au danger auquel je m'exposais.

Arrivés à la rue de la Mar, nous nous trouvons nez à nez avec la ronde. Tout aussitôt nous met- I tons l'épée à la main et nous attaquons ; je fais comme mes compagnons, et au premier choc nous débarrassons deux corps d'archers de leurs méchantes âmes. L'alguazil demande aide à la loi et appelle vers le haut de la rue. Ne pouvant le poursuivre, parce que nous n'avons pas les jambes sûres, nous gagnons la cathédrale, où nous nous mettons à l'abri des rigueurs de la justice et où nous dormons le nécessaire pour dissiper les fumées du vin qui nous obscurcissaient le cerveau.

Revenu à mon bon sens, je m'effrayai de voir qu'il avait suffi de cinq ivrognes pour tuer deux recors et mettre on fuite un alguazil.

Cependant nous vivions dans l'église d'une manière agréable, parce que des nymphes étaient accourues, flairant les réfugiés, et elles nous donnèrent leurs vêtements pour nous aider à nous déguiser.L'une d'elles, nommée la Grajalès, me plut tout aussitôt, et je revêtis avec empressement ses couleurs. Cette vie me séduisit plus que toutes les autres, et je me promettais de naviguer désormais avec la Grajalès jusqu'à la mort. J'appris à parler l'argot des gitanos, et en peu de jours je devins le rabbin de ces rufians. La justice ne se lassait pas de nous guetter; elle gardait la porte -> mais pendant la nuit nous nous échappions et nous courions la ville, déguisés. Je trouvais cependant que cette situation se prolongeait trop ; j'étais fatigué de voir la Fortune me poursuivre, et la pensée me vint, de concert avec la Grajalès, dépasser aux Indes avec elle, afin de voir si, dans un autre pays et dans un autre monde, j'améliorerais, ma position. Mais il n'en fut pas ainsi, car pour améliorer son état il ne suffit pas de changer de lieu, il faut aussi changer de vie et de principes

Aussi je renonce à vous dire comment Matorral et ses compagnons, furieux de ma fuite, me déclarèrent l'unique auteur du meurtre des deux recors et obtinrent leur liberté à la condition de me livrer à la justice ; comment je fus arrêté; comment je n'évitai la torture qu'en avouant ce meurtre, et comment je fus condamné à être ramené de Séville à Ségovie pour y être pendu.

C'était mon oncle, Alonso Ramplón, qui devait accomplir à mon égard cette dernière volonté de la justice humaine; les Dieux seuls peuvent savoir comment, lorsque mon heure avait sonné, il s'est trouvé à ma place.

Iû6 DON PABLO DE SEGOVIE.

Je sais qu'un orage a éclaté, un éclair a brillé, un nuage a passé sur mes yeux. J'ai entendu un grand cri etfai vu mon pauvre oncle au-dessus de ma tête. Il est vrai qu'il était pris de vin; il aura perdu l'équilibre; il se sera entortillé dans sa corde en cherchant à se retenir, et se ser a pendu, alors que du même coup j'étais renversé.

Cest ainsi, Seigneurs... ».

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