EPILOGUE
L/est bien, fit Jupiter, tout préoccupé, nous aviserons. Pablo salua et se retira, reconduit par Mercure, et VOlympe remonta, en un instant, prendre place au lieu ordinaire de ses séances.
— Qu'est-ce que cela prouve? dit Bacchus en se frottant les yeux et en se détirant. A boire! f ai la gorge sèche d'avoir tant écouté. Où diable est Ganymède ? Ce garçon n'est jamais là) f aimais mieux H ébé. A boire!
—Silence! cria Jupiter, qui retomba tout aussitôt dans une profonde méditation. Le maître du tonnerre préparait le résumé de la cause.
— En conscience, dit Vénus, ce pauvre Pablo a été plus étourdi que méchant, plus entraîné que vicieux; il a la tête faible, mais le cœur bon.
—Je t'y attendais, interrompit Mercure en éclatant de rire; voici venir, sans doute, un pendant à l'histoire de maître Paris; dès le moment que ce petit vaurien s'est avisé de te trouver belle, ce ne peut être qu'un fort honnête garçon. A d'autres, chère amie, alle% vendre ailleurs vos coquilles. »
Vénus devint toute rouge. Mercure allait continuer, mais Mars toussa, et le messager des dieux jugea prudent de se taire.
« Cela prouve, dit Vulcain, que l'enfance n'est pas asse% surveillée et que la jeunesse est trop souvent abandonnéeà elle-même. Elle est comme l'airain chauffé à blanc, le moindre coup de marteau y laisse une trace ineffaçable.
— Bravo! fit une voix*
— Or, reprit Vulcain encouragé, les pères font leurs fredaines par ci, les mères prennent leurs ébats par là,
et (Ici le dieu Terme lui donna un coup de coude)
et et
— Et quoi? cria Neptune; achève donc!
— Enfin, si Pablo eût été moins négligé dans sa jeunesse et surtout moins persécuté, il fût resté bon sujet; mais il jura qu'Use vengerait un jour de toutes les tribulations dont il était victime, et la vengeance
(Bravo! bravo!)
— Est le plaisir des dieux, murmura Junon en regardant Ganymède qui versait à boire à Bacchus.
—Point du tout y fit le Soleil, c'est V amour-propre qui Va perdu comme il perdit Narcisse, Icare et mon pauvre Phaélon. On a ri de ses premières espiègleries, on l'a mis au défi de mieux faire, on Va excité, on Va lancé, et une fois en bon chemin, il a couru jusqu'à la potence. Chacun là-bas a son mauvais génie; celui de Pablo, c'est don Diégo, son maître.
— Pourquoi? demanda Pluton.
—Parce que don Diégo a applaudi aux sottises de son valet, plutôt que de l'en châtier.
— Alors pende% Diégo, et n'en parlons plus; mais l'oncle Alonso ? me dire^-vous pourquoi. . .
—Ceci, dit Minerve, doit être une allégorie.
— Et que signifierait cette allégorie?
— Qu'en pendant un homme vous amuse% la populace, vous faites gagner une vacation au bourreau, une haute paye aux algua^ils, des rôles au greffier, une extinction de voix au crieur public; vous donner une leçon aux gens qui n'en ont pas besoin, mais vous mette% le criminel hors d'état de la recevoir et de s'amender,
—Alors, dit Argus, on pendra les oncles pour corriger les neveux.
— Tu es un niais, répondit Pallas irritée.
— Mais enfin , reprit Pluton , dites-moi pourquoi Alonso s'est trouvé à la place de Pablo; il n'y a plus de sorciers, que diable! nous ne sommes plus au temps des métamorphoses, et tout escamotage a son explication. Nous étions si loin% que nous n'avons pas bien vu*
— Si on recommençait? » demanda naïvement le vieux Silène,
Toute l'assemblée partit d'un immense éclat de rire* Jupiter se réveilla. Il totissa, ouvrit et ferma les yeux, pria Mercure de réclamer le silence et prit la parole.
Il fit une rapide analyse de l'histoire de Pablo, depuis sa naissance jusqu'à la pendaison de son oncle; il passa légèrement sur les détails oiseux, appuya sur les circonstances dignes d'une appréciation morale. Semblable à l'ingénieur chargé d'exploiter une terre nouvelle, il planta çà et là des jalons pour indiquer la route que son auditoire devait suivre avec lui; il tonna avec indignation, au sujet des hidalgos d'industrie, contre les travers, les fautes et les crimes des humains. Puis, reprenant toute sa fermeté et résumant la cause avec une grande netteté et une sagacité remarquable , il déclara Pablo coupable de bien des fredaines, mais innocent du meurtre des deux archers de Séviile; il émit l'avis que le jugement prononcé contre lui devait être cassé, et que Matorral et consorts devaient être appréhendés au corps et mis en cause; enfin — ici redoubla l'attention de l'auditoire — quant à la pendaison d'Alonso Ramplón, il déclara la chose juste puisque la roue de la Fortune l'avait voulu pendant l'heure de tous, et décida que puisque l'oncle avait remplacé son neveu, il était juste qu'on donnât à celui-ci la succession de son oncle: a Vous verrez, ajouta-t-il, qu'il s'amendera et qu'il vivra en honnête homme. y>
Les dieux avaient prêté une grande attention.
« L'heure est sur sa fin, dit le Soleil, et il s'en faut de rien que l'ombre du gnomon n'arrive au numéro cinq. Grand père de tous, c'est à toi de décider si, avant que l'heure s'achève, la Fortune doit continuer, ou si elle va se remettre à pirouetter, comme elle avait coutume.
— J'ai remarqué, répondit Jupiter, que pendant cette heure où chacun a été traité selon ses mérites , ceux qui se trouvaient humiliés d'être pauvres et méconnus sont devenus vaniteux et insupportables ; ceux que la
richesse et la considération rendaient vicieux, arrogants, despotes, témoignent maintenant du repentir, de l'humilité et de la soumission, depuis qu'ils sont devenus pauvres et qu'ils ont été abaissés. Les hommes de bien se sont faits vauriens, des vauriens sont devenus hommes de bien. Cette courte épreuve suffit pour donner satisfaction aux plaintes des mortels, qui savent rarement ce qu'ils nous demandent; mais ce sont gens sans énergie : ils font le mal tant qu'ils peuvent; s'ils cessent de le faire, c'est qu'ils ne peuvent plus; ce n'est pas là du repentir, c'est de l'impuissance; abattus, misérables, ils se soumettent, mais ils ne se corrigent pas. Les honneurs, la prospérité qui leur surviennent leur font faire des choses qu'ils auraient toujours faites s'ils les avaient toujours eus. Que la Fortune continue à faire rouler sa roue et sa boule par les vieilles ornières, qu'elle donne des récompenses aux gens sages, des châtiments aux insensés, sous la protection de notre Providence infaillible et de notre présence souveraine; que tous reçoivent ce qu'il lui plaira de leur distribuer, faveurs ou dédains. S'ils ne sont pas méchants, ils dédaigneront ceux-ci, ils accepteront celles là; les unes comme les autres leur sont également utiles. Dans tous les cas, il n'y a pas à se plaindre de la Fortune ; elle répand ses dons avec indifférence et sans y mettre de malice» Nous lui permettons, à elle, de se plaindre des hommes qui la diffament et la maudissent, parce qu'ils ne savent pas profiter des prospérités qui leur surviennent. »
En ce moment sonnèrent cinq heures, et l'épreuve cessa. La Fortune, heureuse des paroles de Jupiter, changea de main, se remit à brouiller les chances de ce monde, à refaire ce qu'elle avait défait, et, lançant sa boule dans les plaines de l'air, elle se laissa aller avec elle et redescendit sur la terre.
Vulcain, dieu des bigornes et professeur d'harmonie martelée, prit la parole. « Il fait faim, dit-il. Dans la précipitation que j'ai mis à obéir, j'ai laissé à rôtir, sur ma forge, deux brochettes d'ail pour mon déjeuner et celui des Cyclopes. »
Le tout- puissant Jupiter donna ordre qu'on servît
à manger, et tout aussitôt parurent Iris, la messagère de la déesse Junon, apportant le nectar, et Ganimède avec un vidercome d'ambroisie. Junon, le voyant à côté de son mari, qui buvait des yeux réchanson bien plus que la liqueur, s'écria en sifflant de colère comme un dragon ou comme un serpent : « — Ou ce bardache ou moi, l'un des deux quittera l'Olympe, sinon je demande le divorce devant Hyménée. » Le gamin était à cheval sur le dos de l'aigle, et si celui-ci ne s'était échappé, Junon mettait le petit en miettes à belles dents. Jupiter soufflait sur sa foudre, « Je te la prendrai , s'écria Junon, pour te brûler ton beau page. »
Minerve, fille du front de Jupiter, et qui ne fût pas née si Jupiter eût manqué de toupet, s'empressait auprès de Junon pour la calmer ; mais Vénus encourageait ces rancunes; elle criait comme une poissarde et eût fort malmené Jupiter sans l'intervention de Mercure. « Tout s'arrangera , dit celui-ci; ne troublons pas le banquet céleste. »
Mars, le dieu des fanfarons et des vauriens, voyant apporter des flacons d'ambroisie. « A moi, des fioles? dit-il ; donnez-les à boire à la Lune et à ces petites déesses....» Et, mêlant Neptune et Bacchus, il avala ses deux collègues à grandes gorgées; puis, s'emparant du dieu Pan, il le mit en tranches, et de ces tranches faisant un hachis à coups d'estocades, il l'engloutit en un clin-d'œil. Saturne soupait d'une demi -douzaine d'enfants. Mercure s'était mis de moitié avec Vénus, qui s'ensevelissait sous le nez des pleines poignées de petits gâteaux secs et de confitures. Pluton tirait de sa besace des grillades que Proserpine lui avait données pour la route : ce que voyant, Vulcain, qui avait les dents longues, s'approchait de Pluton tout doucement avec force révérences, force écornifleries, et mordait à tout. Le Soleil, à qui appartient le soin des passe-temps, accordait sa lyre et chantait un hymne à la louange de Jupiter, avec profusion de roulades.
Vénus et Mars s'avisèrent de trouver à redire au ton de la musique et à la vérité des paroles. Mars, avec deux tuiles envoyées à Phébus, lui arracha de la gorge une
kirielle de gémissements, et Vénus, faisant claquer ses doigts comme des castagnettes, se disloqua dans un pas orageux, agaçant et enflammant les cœurs des Dieux par ses frétillements. Ce mauvais exemple les entraîna et les mit tous en danse; on les eût dits saturés de vif argent. Jupiter, tout ébahi des hardiesses de la déesse, était bouche béante et bavait. « Ceci, dit-il, c'est le moyen de faire fuir Ganimède, mais au moins ce ne sont pas des réprimandes. »
Là-dessus il leva la séance, et tous, contents, repus, gagnèrent au pied à qui mieux mieux, laissant le toutpuissant maître entre son vieil oiseau et son ieune échanson.