CHAPITRE I
1 . Page 31.— -Era hombre de buena cepa : on dit en français en pareil cas : « c'était un homme de bonne souche. »
2. Page 32.— Pablo affecte un air innocent qu'on lui retrouvera plusieurs fois, et dont le succès serait complet s'il avait affaire à un auditoire plus crédule. Il importe d'expliquer que tout ce qu'il vient de raconter de la promenade triomphale de son père n'est rien autre chose que l'appareil du supplice.
L'âne était la grande utilité de la pénalité espagnole; il était le guide et le soutien obligé des coupables condamnés au fouet, à l'emplumage, à la potence; voleurs, escrocs, assassins ou gens de mauvaise vie. Je n'ai rien à dire quant à la potence; plus tard j'expliquerai la peine de l'emplumage; un mot seulement sur celle du fouet. Le condamné, hissé sur son âne et nu jusqu'à la ceinture, était promené par les principales rues de la ville : un alguazil ouvrait la marche du cortège; des recors formaient la haie ; en avant du patient marchait un crieur public qui, d'instants en instants, proclamait à haute voix la faute et le châtiment; et en arrière, armé d'un fouet en lanières de cuir, venait le bourreau.
Le tribunal fixait rarement la quantité ou la qualité des coups à recevoir; c'était un compte qu'il laissait à débattre entre le coupable et l'exécuteur. Au patient le plus pauvre ou le plus avare, l'âne le plus lent, le fouet le mieux fourni marquant sans relâche, sur ses épaules, les temps forts de quelque seguidille chantonnée par le bourreau, allegro vivace. Pour un ducat, deux ducats, quatre, six ducats, et selon le chiffre, un âne plus jeune, un fouet plus maigre et une chanson variant de Y allegretto à l 'andantino, à V andante ou au largo. Le métier
de bourreau, comme on le voit, ne laissait pas que d'être fort lucratif.
Pablo raconte que lorsque son père fut relâché, il fut ramené chez lui par un cortège de deux cents cardinaux qui n'étaient pas des monseigneurs. Le mot espagnol cardenal signifie à la fois cardinal et cette meurtrissure rouge produite par un coup de fouet. On peut comprendre maintenant la nature de l'accompagnement de Clemente Pablo,
3. Page 32. — Le vêtement de plumes ou Templumage était un châtiment réservé aux gens de mauvaises mœurs et à ceux accusés de sorcellerie. L'âne remplissait son rôle accoutumé; les condamnés étaient nus jusqu'à la ceinture, enduits de miel et saupoudrés de plumes. Comme le fouet du bourreau eût dérangé l'harmonie de cet élégant costume,, on permettait à la populace de faire provision de fruits, de trognons de légumes et d'en encenser le triomphateur.
Lorsqu'on promenait deux condamnés à la fois, on les plaçait l'un à la suite de l'autre, sur deux ânes, et tous deux se regardant; c'est-à-dire que le patient qui marchait le premier était placé à reculons et la face tournée vers la queue de sa monture.
4. Page 32. — Suivant un vocabulaire ajouté à l'édition espagnole d'Anvers (1767), « pour l'intelligence de certaines expressions de Quevedo, » l'expression algébriste d'amour signifie « savant dans l'art d'assouvir les passions déréglées, comme les algébristes savent, à force de calculs, résoudre les problèmes. »
5. Page 33. — Vivir con la barba sobre el hombro. J'ai traduit barba par barbe, comme tout le monde le traduirait, bien que ce ne soit pas l'intention précise de l'original. Les Espagnols prennent ici la partie pour le tout, et barba s'entend de toute la partie inférieure du visage et non pas seulement de l'accessoire. Je devrais donc mettre ici : vivre le menton sur l'épaule; j'ai mieux aimé traduire mot pour mot, suivant le sens évident, afin d'accroître, s'il est possible, l'extrême originalité de cette expression. C'est, du reste, l'emblème le plus
exact de la vigilance, et il manque à Argus, le surveillant de l'Olympe, d'être représenté la barbe sur l'épaule. Il ne suffit pas à l'homme prudent d'avoir, selon l'expression française, l'œil et l'oreille au guet, il faut encore, comme l'indique le mot espagnol, que son attention se porte sur ce qui se passe derrière lui.
Ces deux manières d'exprimer une même idée me semblent définir parfaitement chacune le caractère du peuple auquel elle appartient. L'œil et l'oreille au guet a quelque chose de léger, de frivole, de bavard, et fait pressentir une surveillance qui se trouvera quelquefois en défaut. Vivre la barbe sur V épaule présente une idée grave, posée, sérieuse, et indique une attention de tous les instants.
Ce mot, du reste, n'est pas de Quevedo; il appartient trop au caractère du peuple espagnol pour n'être pas l'un des plus anciens de la langue vulgaire. On le retrouve employé d'une manière assez plaisante dans la strophe suivante d'un poëme du quinzième siècle sur la vie de Jésus-Christ :
Con temor de la maldad Del vicio qu'aquà no nombro En tal flaqua humanidad Siempre la virginidad Este la barba en el hombro 5 Cà las que quieren guardar se De suriar tan limpio nombre Ansi deven encerrarse Cuando vieren algún ombre.
<£ Que la crainte d'un vice, qu'ici je ne nomme pas, porte (( toujours la virginité à vivre la barbe sur l'épaule, etc. y>
(Vita Christi trobada par Fray le Enyeguo Llope% de Mendoza, ffrayle menor de la observan^a, a pedimiento de duenya Joana de Cartagena, madre suya. (Biblioth. împ., mss. in-40.)
6. Page 33. — L'âne, c'est-à-dire la condamnation le fouet et les autres appareils du châtiment.