CHAPITRE XXI
1 . Page 174. — De la coupe à la bouche mille malheurs peuvent arriver: vin versé n'est pas avalé. Ces proverbes, venus du grec, tirent leur origine de la fable d'Ancée, fils de Neptune et d'Astypalée. Il faisait planter des vignes, et Pun de ses esclaves qu'il maltraitait lui dit avec humeur qu'il n'en boirait jamais le vin. Lorsque ces vignes eurent produit, Ancée les fit vendanger et se fit apporter par ce même esclave la première coupe de vin nouveau qui sortit de la cuve. En l'approchant de ses lèvres, il se rappela la prédiction qui lui avait été faite : « Eh bien, lui dit-il, penses-tu maintenant que je ne boirai pas de ce vin ? — Seigneur, répondit l'esclave, de la coupe à la bouche mille malheurs peuvent arriver. > L'événement justifia de suite ces paroles; au moment où Ancée allait avaler la liqueur nouvelle, on vint l'avertir qu'un énorme sanglier ravageait ses domaines : il pose aussitôt sa coupe, s'arme et court au-devant de la bête, qui l'éventre et le tue.
La morale est qu'il ne faut pas perdre son temps en paroles inutiles. Ancée devait boire d'abord et parler ensuite; il y eût gagné le double avantage de goûter son vin et de donner un démenti à son esclave.
2. Page 174. — Voir la Célestine^ le type classique de ces vieilles femmes à allures douteuses, des duègnes complaisantes, des messagères d'amour, des séductrices et des proxénètes, des maquerelles en un mot. Elle a fait tous les plus vilains métiers, y compris la magie blanche etla sorcellerie. Célestine est l'héroïne populaire de l'un des livres les plus remarquables de l'ancienne littérature espagnole ( 1 492) . Drame et roman tout à la fois , ce livre est considéré comme le point de départ et le modèle de tout ce que l'Espagne a produit dans l'art dramatique. Le portrait de l'hôtesse de don Pablo est évidemment calqué sur ce type célèbre et sur le récit original et hardi que fait le page Parmeno à son maître Calixte au premier acte de la tragi-comédie de la Célestine.
3. Page 175. — Maquerelle. Mercure était le favori de Jupiter; pour le compte des dieux, il portait des billets doux, des dépêches à domicile, et transmettait des messages de vive voix. Lorsque sur terre quelques humai 1 s essayèrent du métier fort lucratif du messager galant de l'Olympe, ils se placèrent sous son invocation et prirent son nom pour titre générique de leur corporation ; par respect toutefois, ils y mirent un diminutit, et de Mercure firent mercureau. Peu à peu, par corruption, car tout se corrompt ici-bas, mercureau devint maquereau, dont le féminin indique la profession de l'hôtesse de Pablo.
Cette étymologie est donnée par l'annotateur de Rabelais (édition d'Amsterdam, 1711). Voici maintenant celle qui a été recueillie par Delamare (Traité de la police, 1705) :
« Il y a des auteurs qui croient que ce mot vient de Thébreu machar , qui signifie vendre, parce que c'est le métier de ces malheureux de séduire et de vendre des filles *. » D'autres le dérivent d'aquarius ou à'aquarioluSy parce que chez les Romains les porteurs d'eau se mêlaient ordinairement à ces intrigues de débauche, et en étaient les messagers suspects par l'entrée qu'ils avaient tous les jours dans les maisons et dans les bains publics3. Ainsi, ceux qui sont pour cette étymologie prétendent que tfaquariolus, en y ajoutant un m, nous avons fait maquariolus, et que de là s'est formé le nom de maquereau 3. Il y en a enfin qui le tirent du latin macalarellus, parce que, dans les anciennes comédies, les proxénètes d'intrigues d'amour étaient toujours vêtus d'habits de diverses couleurs. Ils ajoutent, pour confirmer cette opinion, que ce nom n'a été donné à
1 . Claude Mitalier, dans sa lettre à Jérôme de Chatillon imprimée à la fin des Hypothèses de Henri Estienne.
2. Turneb. lib. 14, de advers. c. 12. — Trippault, dans Celt-Hellenis . — Savaron sur Tép. 6 du 1. 6 de Sidon. Apollin. — Festus, Plaut., Juven., Lamp. in commodo, Casaubon, sur Thist. d'Augus., p. 92.