CORPORE. VENVSTISSIMA. FUIT. SED. PRAE
VALENTE. PELLICE. OCCVBVIT. IVSSV
PETRI. MARITI. CRVDELIS. ANNO SALVTIS
MCCCLXI. AETATIS. VERO. SVAE. XXV
Rapportée par M. Llaguno, ad Ayal., p. 328, note 3.
confrontât avec la prisonnière. On la trouva dans son oratoire, agenouillée devant une image, ignorant entièrement ce qui se passait en dehors des murs de sa prison. 11 fut prouvé que le pâtre ne l'avait jamais vue, et qu'il ne faisait que répéter avec plus d'exaltation les discours qu'il entendait tenir à tous les gens de la campagne. On se souvient que don Pèdre avait fait brûler vif un semblable donneur d'avis, mais celui-là était un prêtre, et, des gens de sa robe, le roi attendait toujours quelque trahison. Humain pour les paysans, il fit mettre le pâtre en liberté (1).
Marie de Padilla ne survécut pas long-temps à la reine Blanche. Elle mourut à Séville, emportée par une maladie soudaine, peut-être par l'épidémie qui exerçait ses ravages, au commencement de la guerre contre Grenade. La douleur du roi prouva la sincérité de son attachement. Il lui fit faire des obsèques magnifiques, et dans tout le royaume des services solennels furent célébrés pour le repos de son ame avec une pompe extraordinaire. Marie fut regrettée par le peuple et les grands, car elle avait toujours usé avec modération de sa haute faveur. Morte, elle n'eut plus un ennemi. Jamais on n'attribua à ses conseils aucun acte cruel , et si elle prouva quelquefois son ascendant sur l'esprit de don Pèdre, ce fut toujours pour le détourner des violences où l'entraînaient ses implacables ressentiments. Parmi tous les membres de sa famille, Juan de Hinestrosa paraît avoir été le seul qui ait obtenu complètement la confiance de son maître. Diego de Padilla, bien que traité avec la plus grande faveur, ne fut jamais initié à ses projets. On se rappelle, par exemple, qu'il ignorait le guet-
(1) Ayala, p, 329.
apens tendu à don Fadrique, et qu'il ne fut averti qu'au dernier moment du meurtre de Gutier Fernandez. On en peut conclure que le roi ne fut ni dominé ni circonvenu par les parents de sa maîtresse. Sans doute, les fonctions importantes dont ils furent revêtus, ils les durent au crédit de la favorite, mais ils ne s'en montrèrent pas indignes, et leur naissance leur y donnait des titres. Leur élévation ne choquait aucun des préjugés aristocratiques de l'époque.
RENOUVELLEMENT DE LA GUERRE CONTRE l'aRAGON. — 1302-136^.
La guerre contre les Maures avait attiré à Séville un grand nombre de riches- hommes et de chevaliers empressés de prendre part à cette espèce de croisade. Avant de les congédier, lorsque la mort dAbou-Saïd et la restauration de Mohamed eurent rétabli la paix , le roi tint des cortès générales à Séville, et là, devasit les trois ordres assemblés, il déclara solennellement que Blanche de Bourbon n'avait pas été et n'avait pu être son épouse légitime, attendu qu'avant l'arrivée de cette princesse il avait contracté un mariage secret avec Marie de Padilla. Les troubles du royaume l'avaient empêché, disait-il , de le rendre public , et il s'était même vu contraint de se soumettre à un semblant de mariage avec Blanche, A l'appui de cette déclaration, il nommait les témoins qui avaient assisté à la cérémonie religieuse de son véritable mariage avec Marie de Padilla : c'étaient Juan de Hinestrosa , Diego de Padilla, Alonso de Mayorga, chancelier du sceau privé, et Juan Ferez de Orduna, son chapelain.
On sait que le premier de ces témoins était mort, mais les trois autres, présents à la séance, étendirent la main sur les Évangiles et attestèrent que le roi disait la vérité. La légitimation des enfants de Marie de Padilla était la conséquence naturelle de cette révélation. Don Pèdre présenta aux certes son fils Alonso, âgé de deux ans, le déclara l'héritier de sa couronne, et ordonna qu'en cette qualité il reçût les serments des riches-hommes et des procurateurs des villes. 11 y avait déjà quelque temps que l'on avait appris à obéir en Castille; aucune réclamation ne s'éleva , et la cérémonie de la prestation de serment eut lieu dans la forme et avec la pompe accoutumées. Puis un nombreux cortège de damés et de chevaliers alla chercher le corps de Marie de Padilla dans le monastère d'Astudillo(l), oîi il reposait, et le transporta, avec le cérémonial usité aux funérailles des reines, dans la chapelle des Rois de l'église Sainte-Marie à Séville. Je ne dois point oublier que l'archevêque de Tolède, primat du royaume, prêcha dans cette occasion devant toute la cour et fit l'apologie de la conduite du roi (2). Successeur de Vasco Gutierrez, mort en exil, le nouvel archevêque était bon courtisan. Les temps étaient bien changés. Celte flère noblesse qui, dix ans auparavant, prétendait régenter son souverain et contrôler jusqu'aux actes de sa vie privée, maintenant décimée par le glaive, courbait la tête sous le joug et ne pensait qu'à désarmer son inflexible vainqueur par la servilité de son obéissance.
Il n'est pas facile d'apprécier aujourd'hui la sincérité de la déclaration faite par don Pèdre dans les certes de Séville. D'un
(1) Zinuya. Anal. ceci, de Stv., t. II, p. 162. (•2) A)al.i, p. 350.
côté, le serment des témoins a pu être dicté par l'intérêt ou par la crainte, et le roi, qui avait trouvé deux évêques pour bénir son union adultère avec Juana de Castro, ne manquait pas de flatteurs ou de courtisans prêts à se parjurer pour lui plaire. On peut s'étonner encore qu'il ait attendu la mort de Blanche, et même celle de Marie de Padilla, pour un aveu que la favorite et ses parents avaient tant d'intérêt à solliciter, et que la soumission du royaume avait cessé de rendre dangereux. Enfin, cet acte remarquable venant après la fameuse réhabilitation d'Inès de Castro, faite l'année précédente par le roi de Portugal, pourra paraître inspiré par un désir d'imitation assez naturel. Un despote ne fait point un coup d'autorité dans ses états, qu'il ne donne envie à un autre despote de tenter la pareille. Tels sont, en résumé, les motifs qui peuvent rendre suspecte la réalité du mariage de don Pèdre avec Marie de Padilla. Il est juste d'y opposer d'autres présomptions assez spécieuses. Un testament authentique du roi conservé jusqu'à nous en original, testament écrit peu après la session des cortès, répète dans les termes les plus précis la déclaration faite devant cette assemblée. On a peine à taxer de mensonge un acte semblable, écrit dans un moment solennel et pour ainsi dire en présence de la mort. Il faut ajouter que le caractère de Juan de Hinestrosa, tel que l'histoire nous le montre, donne encore quelque vraisemblance au mariage de sa nièce avec le roi. Je répugne à croire que le chevalier qui seul n'hésita pas à suivre son maître lorsqu'il se livrait aux rebelles de Toro ait prostitué sa nièce par un calcul d'intérêt ou d'ambition. Un apologiste de don Pèdre, admettant son mariage avec Marie de Padilla, attribue à des scrupules de conscience l'éloignement extraordinaire qu'il montra toujours pour la pria-
cesse française : mais supposer de pareils scrupules à don Pèdre, n'est-ce pas démentir le témoignage de toute sa vie (1)?
En congédiant les cortès, le roi leur annonça que probablement il aurait bientôt besoin d'en appeler au dévouement de la noblesse et des communes pour repousser un nouvel ennemi. En effet, un danger sérieux menaçait non-seulement la Castille, mais encore toute la Péninsule. La trêve conclue entre la France et l'Angleterre avait laissé sans occupation un grand nombre d'aventuriers qui, ne connaissant d'autre métier que la guerre, la faisaient pour leur propre compte lorsqu'ils ne trouvaient pas de prince qui leur donnât un drapeau et une solde. Réunis en bandes très nombreuses, ou plutôt en une grande armée qu'on nommait la compagnie blanche (2), ils pillaient les campagnes et rançonnaient les villes. Plusieurs de
(1) Apoloyia del rey don Pedro, por el licenciado don José Ledo del Pozo, Ub. IV, cap. I.
(2) J'ai cherché inutilement l'explication de ce nom de compagnie blanche qu'on trouve dans Ayala, p. 351, et dans d'autres auteurs. On peut choisir parmi les hypothèses suivantes, — Peut-être les aventuriers avaient-ils une espèce d'uniforme, des soubrevestes blanches, par exemple, pour les distinguer des autres hommes d'armes, qui portaient le blason de leurs rois ou de leurs seigneurs. — Je proposerai une seconde explication qui me semble préférable. On appelait alors armes blanches les armes eu plaques de fer forgé par opposition aux hauberts de mailles qui commençaient à disparaître. Armé à blanc ou bardé de plaques de fer étaient mots synonymes. Je pense que les aventuriers, en général mieux équipés que les milices féodales, ont pu tirer le nom de compagnie blanche de leurs armures, nouvelles encore, surtout en Espagne. — Cuvelier, auteur de la chronique en Ters de Du Guesclin,
leurs chefs, qui étaient venus offrir leurs services pendant la guerre contre Grenade, n'étaient, disait-on, que des espions chargés de reconnaître le pays qu'ils se proposaient d'envahir, A l'exemple des Cimbres leurs prédécesseurs, les aventuriers ne voulaient se jeter sur l'Espagne qu'après avoir épuisé la France. Leurs dévastations s'exerçaient avec une régularité toute militaire. Déjà, en 4361, un corps considérable de ces pillards avait insulté les frontières d'Aragon, et il avait fallu proclamer l'usage Princeps namque pour détourner ce torrent dévastateur (1). Ils annonçaient qu'ils viendraient bientôt en plus grand nombre, et qu'ils sauraient s'ouvrir un chemin jusqu'en Castille.
Pour repousser ce flot de barbares, il fallait des forces considérables, et l'imminence du danger obligea sans doute les cortès à fournir au roi les ressources nécessaires à un armement général. 11 dirigea rapidement la plupart de ses troupes
fournit une troisième explication : c'est que les aventuriers portaient des croix
blanches.
Il ni avoit en l'ost chevalier ne garçon
Qui ne portast la croix blanche comme coton,
Et la blanche compaigne pourtant l'appeloit-on.
Mais, suivant Cuvelier, les aventuriers ne prirent la croix qu'eu 1365, lorsqu'ils furent réunis sous le commandement de Du Guesclin, et l'on voit par la chronique d'Ayala que le nom de compagnie blanche existait auparavant. (1) Carbonell, p. 189. — Nos per contraslar llur entrada, fem convocar lo usutge Princeps ^AMQ^JE. — A cette occasion, don Pèdre écrivit au roi d'Aragou pour lui exprimer son regret de ne pouvoir, à cause de la guerre de Grenade, l'aider à repousser ces mauvaises compagnies qui désolaient ses frontières; mais, s'il est nécessaire, ajoutait-il, « j'irai volontiers en personne chasser avec vous ces pillards. » Séville, 24 septembre 1361. Arch. gen. de Ar., reg. 1394, p. 75.
sur les confins de l'Aragon et de la Navarre, débouché probable des aventuriers venant de France , car la province de Guyenne, gouvernée par le belliqueux Edouard, prince de Galles, était respectée par les chefs des compagnies. Sujets anglais pour la plupart, et protégés plus ou moins ouvertement par le roi d'Angleterre, il n'y avait pas d'apparence qu'ils osassent traverser la Guyenne pour attaquer la Castille par le nord-ouest. Don Pèdre publiait qu'il allait se concerter avec le roi de Navarre pour de grandes mesures commandées par le salut commun. Depuis plusieurs mois, le fléau dont le roi signalait l'approche préoccupait tous les esprits, et personne ne soupçonna que la concentration d'une armée dans le nordest delà Castille eût un autre motif. L'audace des compagnies d'aventure était connue dans toute l'Europe, aussi bien que l'habileté de leurs capitaines. Souverains d'un peuple de nomades intrépides, ils pouvaient les conduire au travers de tous les dangers en leur montrant l'espoir d'un riche butin. On n'ignorait pas d'ailleurs que le comte de Trastamare avait formé d'étroites liaisons avec les chefs des principales bandes. Son nom pouvait les réunir en une puissante armée, et il était à craindre que le roi de France, intéressé à éloigner de ses états ces hordes dévastatrices, ne fournît au Comte les moyens de se les attacher et de les précipiter sur la Castille.
Don Pèdre, parti de Séville avec une brillante suite, s'avançait à grandes journées vers le nord , précédé par ses ambassadeurs chargés de négocier avec Charles-le-Mauvais , roi de Navarre , une alliance offensive et défensive. En ce moment, aucune offre ne pouvait être plus agréable à ce prince, brouillé avec la France et menacé de se voir enlever par elle ses domaines en Normandie et au nord des Pyrénées. En outre, la
Navarre proprement dite était plus exposée qu'aucune autre province de l'Espagne aux incursions des compagnies; elle devait soutenir leur premier effort. Aussi Charles souscrivit-il avec empressement à tous les articles que lui faisait proposer son puissant voisin. Il se rendit même à Soria, sur le territoire castillan, accompagné des principaux seigneurs de sa cour, parmi lesquels on remarquait le captai de Buch, capitaine illustre, qui s'était signalé en combattant sous les drapeaux anglais. Accueilli avec la plus grande courtoisie, Cliarles ratifia le traité que les envoyés de Castille venaient de lui soumettre. Les deux rois firent alliance et amitié envers et contre tous, s' engageant, par des serments solennels, à s'entr'aider dans toutes leurs guerres, et, clause remarquable, à se livrer mutuellement leurs émigrés (1). Le Navarrais croyait le traité tout à son avantage. Souverain d'un pays pauvre et peu étendu, il acquérait la protection du plus puissant des rois de la Péninsule. Menacé d'une guerre avec la France , pour un intérêt particulier à sa maison, il engageait dans sa querelle un prince qui avait une marine formidable et des troupes aguerries. Mais il ne tarda pas à connaître le prix que don Pèdre mettait à sa protection. Après l'échange ordinaire de serments prêtés la main sur les saints Évangiles, don Pèdre mena Charles à l'écart dans une salle de son palais. Là, en présence de quelques seigneurs, confidents intimes des deux princes, il lui révéla brusquement ses intentions : — « Roi , mon frère, dit-il, nous venons de jurer que le premier de nous qui aurait guerre serait
(1) Don José Yanguas y Miranda. Dicctonar/o de Antigiiedades de Navarra, t. III, p. 99. Le traité fut fait à Estella, entre les plénipotentiaires des deux rois, le 22 mai 1362, et ratifié par don Pèdre à Carascosa, le 2 juin suivant.
aidé par son allié. Sachez que dès aujourd'hui je réclame de vous l'exécution de vos promesses. Vous ne l'ignorez pas, ce fut bien à contre-cœur que j'ai donné la paix au roi d'Aragon. Attaqué par l'usurpateur de Grenade, il m'a fallu consentir à une trêve avec l'Aragonais pour épargner à l'Andalousie les ravages des Maures qui allaient l'envahir. Cette paix m'a coûté cher, car il m'a fallu rendre maintes villes et maints châteaux gagnés par mes armes. Mais je prétends les reprendre. Je veux m' indemniser de ce que m'a coûté cette guerre qu'il m'a faite à sa honte , et je compte que , fidèle à vos serments , vous m'aiderez, dans cette entreprise, de vos armes et de votre corps. »
A ces paroles, le roi de Navarre tout troublé répondit en balbutiant pour demander la permission d'en conférer avec les seigneurs de son conseil. Don Pèdre le laissa seul avec eux. La délibération fut courte, car elle n'était pas libre. Une armée castillanne était rassemblée autour de Soria, et en quelques jours elle pouvait inonder la Navarre. D'ailleurs, Charles se sentait pris au piège, entre les mains d'un homme audacieux, accoutumé à ne pas souffrir la contradiction. Obéir ou se perdre, il n'avait pas d'autre choix. Charles, fort tristement, prit le premier parti. Don Pèdre, affectant de ne voir ni son hésitation, ni ses regrets, le remercia comme si son assentiment n'eût pas été arraché par la crainte, et sur-le-champ lui dicta la conduite qu'il avait à tenir. Après lui avoir exposé en quelques mots son plan de campagne, il lui prescrivit de rassembler les troupes navarraises au plus vite, et d'entrer en Aragon du côté de Sos, pendant que l'armée castillanne se porterait sur Calatayud. Le moment était bien choisi pour une invasion. De sa personne, le roi d'Aragon était à Perpignan , à l'extrémité
de son royaume , avec presque tout ce qu'il avait de troupes disponibles. Henri de Trastamare et les autres exilés castillans guerroyaient sur les bords du Rhône à la solde du roi de France. Don Fernand d'Aragon était ouvertement brouillé avec son frère, et se plaignait d'avoir été sacrifié par le traité de 1361. Au contraire, don Pèdre se voyait à la tête d'une armée nombreuse, délivré de ses ennemis intérieurs, obéi de son peu[)le, et, soit par intérêt, soit par crainte, commandant la fidélité de ses alliés. Il venait de réunir dans une ligue dont il était le chef tous les rois de l'Espagne contre l'Aragon (t).
Peu de jours après cette entrevue, vers le milieu de juin 1362, le roi de Navarre, peut-être pour gagner du temps et retarder de quelques jours la prise d'armes à laquelle on le contraignait, envoya son héraut défier le roi d'Aragon, c'està-dire lui déclarer la guerre (2). Le prétexte qu'il alléguait était des plus frivoles. Charles se plaignait que, prisonnier du roi de France, il se fût en vain adressé à Pierre IV pour obtenir une diversion en sa faveur. Aux termes des traités, disait-il, le roi d'Aragon aurait dû faire la guerre à la France, et, par son manque de foi, avait rompu lui-même son alliance avec la Navarre (3).
Don Pèdre ne s'embarrassa pas de telles formalités. A peine eut-il congédié le roi de Navarre, qu'il mit toutes ses troupes en mouvement. Dès les premiers jours de juin, le bas Aragon était envahi. Nombre de villes et de châteaux se rendirent sans essayer de se défendre, ou bien furent emportés à la première
(1) Ayala, p. 353 et suiv.
(2) Le 14 juin 1362. Don J. Tanguas. Ànt. de Nav., t. III, p. 100.
(3) Zurita, t. U, p. 312.
attaque. Calatayud fut la seule ville qui osa résister. Elle n'avait pas de garnison; mais les bourgeois étaient résolus et dévoués; ils virent sans effroi la nombreuse armée castillanne se déployer autour de leurs murailles. Trente mille hommes de pied, douze mille chevaux l'enveloppaient de toutes parts, et le parc d'artillerie, le plus considérable qu'on eût encore vu en Espagne, trente-six engins mis en batterie à la fois, faisaient pleuvoir sur la malheureuse ville une pluie de pierres et de traits. Pourtant les bourgeois de Calatayud se défendaient avec vigueur. Chaque jour ils faisaient des sorties meurtrières, et telle était leur audace, que le roi d'Aragon leur envoya commander de ne pas s'exposer ainsi inutilement. Calatayud, ainsi que la plupart des villes espagnoles, était divisé en deux factions ennemies depuis un temps immémorial; mais, dans le danger commun, elles s'étaient réconciliées, et maintenant elles ne rivahsaient plus que de dévouement et de courage (t). Cependant le nombre devait l'emporter. Les Castillans s'emparèrent du couvent des Frères Prêcheurs en dehors de la ville et s'y fortifièrent. De là, bientôt après, ils ouvrirent une large brèche au mur d'enceinte, et leurs machines foudroyèrent l'église de Saint-François, où les assiégés s'étaient retranchés après la destruction du rempart. Chaque pouce de terrain coûtait un combat; mais les progrès des Castillans étaient continuels; ils s'avançaient lentement, mais irrésistiblement, au milieu des ruines. Du dehors, les malheureux habitants de Calatayud ne recevaient que des nouvelles décourageantes. Le roi d'Aragon, pris au dépourvu, n'avait ni troupes ni argent. Il était menacé de tous les côtés à la fois.
(l) Zurita, t II, p. 312.
HISTOIRE DE DON PÈDRE. 36ft
Le roi de Navarre attaquait Sos (I) et Salvatierra (2). Ses coureurs allaient piller et brûler jusqu'aux portes de Jaca. Inigo Lopez de Orozco, avec une forte division castillanne, marchait sur Daroca, et le bruit courait qu'il allait être suivi de près par une armée auxiliaire, conduite par le roi de Portugal en personne (3). En même temps, plusieurs seigneurs gascons, anciens ennemis de l'Aragon, voulant avoir leur part à la curée, se préparaient à passer les monts et à l'envahir du côté du nord. Tous les yeux se tournaient avec effroi vers Calatayud, et l'on suivait dans une douloureuse anxiété les péripéties de ce siège mémorable. A cette époque, c'était un sujet d'étonnement pour la noblesse, que des bourgeois se battissent si bien, n'ayant point de riches-hommes, point de seigneurs de marque à leur tête. Le comte d'Osuna et quelques chevaliers des familles les plus illustres conçurent le projet hardi de passer au travers de l'armée castillanne et d'aller s'enfermer dans la place assiégée pour diriger les efforts des habitants. Ils partirent de Saragosse avec peu de suite pour n'être point remarqués; mais, comme ils allaient franchir les lignes de l'ennemi, un guide infidèle révéla leur approche. Cernés dans un petit village, ils furent contraints de se rendre. Don Pèdre les ayant fait conduire devant la brèche, déjà large de plus de quarante brasses, leur offrit ironiquement de les laisser entrer dans la ville pour y courir la fortune de leurs concitoyens. « Vous voyez, leur dit-il, que dès demain, si je veux, un as-
(1) Ayala, p. 356.
(2) Don J. Yanguas. Ant. de Nav., t. III, p. 100.
(3) Zurita, t. Il, p. 311. — Le roi de Portugal ne vint pas en personne, mais il envoya quelques troupes auxiliaires à son allié le roi de Castille.
saut me rend maître de la place. Mais je serais fâché qu'une ville si importante fût saccagée et détruite. Je consens à recevoir les habitants à merci. Exhortez-les vous-mêmes à ne pas s'opiniàtrer dans une résistance inutile. »
Malgré leur situation désespérée, et bien qu'avertis par le comte d'Osuna et ses compagnons qu'ils n'avaient aucun secours à espérer, les braves bourgeois de Calatayud refusèrent de se rendre avant d'en avoir obtenu la permission de leur seigneur. Don Pèdre, sachant bien que, s'il donnait l'assaut, ses soldats ne lui laisseraient que des cendres, permit aux assiégés d'envoyer à Perpignan une députation pour faire connaître au roi d'Aragon l'état de la place et lui demander de relever les habitants de leur serment de fidélité, s'il ne pouvait les secourir. La capitulation de Calatayud mérite d'être rapportée. On convint que si , dans un délai de quarante jours, une armée aragonaise ne se présentait pas pour faire lever le siège, la ville serait remise au roi de Castille ; que les habitants auraient la vie sauve, qu'ils conserveraient leurs propriétés et ne seraient pas contraints d'émigrer. Cette clause, qui paraît étrange aujourd'hui, montre quelles étaient alors les lois de la guerre. On a vu que, peu d'années auparavant, la population aragonaise de Tarazona avait été expulsée en masse et remplacée par une colonie castillanne. Le vainqueur rendait hommage à la valeur des bourgeois de Calatayud. Le roi d'Aragon loua leur fidélité et reconnut qu'ils avaient fait tout ce qui est possible à de braves gens pour lui conserver la place. Hors d'état de les secourir, il les engagea lui-même à pourvoir de leur mieux au salut de leurs personnes et de leurs biens, et, les exonérant de l'hommage prêté
à sa couronne, il leur permit de devenir sujets du roi de Castille et de lui prêter serment comme à leur seigneur (1).
Au moyen-âge, les campagnes étaient toujours de courte durée. Il n'y avait pas d'armées permanentes. Les vassaux des seigneurs appelés aux armes par le roi, les contingents fournis par les villes, ne pouvaient long-temps demeurer éloignés de leurs travaux ordinaires. Après une bataille ou un siège, l'usage était de les renvoyer pour quelque temps dans leurs foyers. Les seules troupes qui méritassent alors le nom de régulières, consistaient dans la milice des ordres militaires et quelques bandes peu nombreuses entretenues par les rois et attachées à la garde de leur personne. On ne doit donc pas s'étonner qu'après la prise de Calatayud la grande armée castillanne se dissipât sans pousser plus loin ses avantages. Le roi lui-même alla chercher quelques jours de repos au milieu des délices de Se ville. Pour observer la frontière et garder les places conquises, il laissait les trois maîtres avec leurs chevaliers et deux mille hommes d'infanterie. C'en était assez pour tenir en haleine un ennemi qui n'osait se montrer en rase campagne.
Une grande affliction attendait don Pèdre à son arrivée dans sa capitale. Son fils Alphonse, qu'il venait de proclamer héritier de sa couronne, mourut dans ses bras, victime de la terrible épidémie qui désolait l'Elspagne. La peste noire, qui
(1) Ayala, p. 356-362. — Zurita, t. II, p. 3. — Villani, autorité très suspecte, prétend, lib. X, cap. xcviii, que don Pèdre fit tuer six mille habitants de Calatayiid.
avait fait tant de ravages en 1350, à laquelle avait succombé don Alphonse, reparaissait au bout de douze ans, plus cruelle que jamais. On remarqua qu'elle sévit surtout dans les provinces qui avaient été le théâtre de la guerre. Calatayud souffrit plus qu'aucune autre ville; le fléau frappa indistinctement et la garnison castillanne et les bourgeois décimés par le siège (I).
Pendant les instants de relâche que lui laissaient la douleur de don Pèdre et la dissolution de l'armée castillanne, le roi d'Aragon se hâta de rappeler le comte de Trastamare et de solliciter des secours auprès du roi de France. Bien que don Henri eût acquis une triste expérience de la foi qu'il devait avoir dans les promesses de Pierre IV, la fortune avait trop intimement uni leurs intérêts pour qu'il ne se rendît pas aussitôt aux instances de son ancien protecteur. Capitaine d'aventure aux gages du roi de France, il n'avait pas abandonné ses projets sur la Castille. Au moment où don Pèdre assiégeait Calatayud , et peut-être avant que le roi d'Aragon réclamât de nouveau ses services, le Comte signait à Paris, avec les ministres du roi Jean, un traité remarquable dans lequel il est facile de deviner ses desseins ambitieux. Il s'engageait à conduire hors de France les grandes compagnies qui désolaient le royaume (2). Où devait-il les mener? C'était le secret du
(1) Ayala, p. 363.
(2) Selon certain traité, sur ce fait de nouvel, par nous et par noble et puissant homme, messire Arnould d'Audcneham, chevalier maréchal de France, avecque les gens des compaignies estant à présent au dit royaume, nous mettrons à tout notre pouvoir, sans fraude et sans mauvais engin, hors du dit royaume de France, sans jamais y retourner pour faire la guerre, les gens des dites compaignies, c'est à savoir toutes celles avecque lesquelles le dit
Comte et du Dauphin, régent pendant la captivité de son père. Nul homme n'eut à un plus haut degré que don Henri le talent de gagner la confiance de tout ce qui l'approchait. Arrivant en Aragon, proscrit et vaincu, il devint en un moment le favori de Pierre IV et l'instrument de tous ses projets. Il sut tirer de ce prince avare des subsides considérables, et, bien que maltraité par la fortune, il conserva toujours auprès de lui la position d'un souverain indépendant plutôt que celle d'un vassal à sa solde. Obligé de quitter l'Aragon, don Henri parvint, au bout de quelques mois de séjour en France, à s'attacher un grand nombre de capitaines d'aventure. Il n'avait pas eu de peine à rendre le nom de don Pèdre odieux à la cour de France; mais ce qui était plus difficile, il avait réussi à se représenter lui-même comme son antagoniste le plus redoutable et comme le seul espoir de la Castille. Toutefois un obstacle inconnu, mais dont il n'est pas difficile de deviner la nature, l'empêcha de conduire alors en Espagne ces redoutables bandes qu'il se flattait d'armer contre don Pèdre. En ce moment, ni la France ni l'Aragon ne pouvaient lui fournir des subsides, et, sans argent, il était impossible de se faire suivre par les aventuriers (1). 11 ne put donc amener à Pierre IV
traictié a été fait par nous et par le dit maréchal; item que nous mettrons tout notre povoir à enmener avec nous hors du dit royaume l'Arceprestre (Arnaud de Gervole), et aussi à mettre hors du dit royaume tous les gens du dit Arceprestre, etc. Paris, 13 août 1362. Archives du royaume, section historique, carton J. 603-58. Voyez aussi dom Vaissette. Hist. du Lung., t. II, p. 316.
(1) Le roi de France ne s'était engagé à lui donner qu'une solde de 10,000 livres par an,*encore n'était-ce pas de l'argent comptant qu'on lui fournissait, mais on lui cédait des terres dont le revenu était censé équivaloir à 10,000 livres. Voir le traité déjà cité.
que sa suite ordinaire de bannis castillans, et cependant, lorsqu'il reparut en Espagne, son exil semblait l'avoir grandi. Il n'était déjà plus comme autrefois un capitaine d'aventure; il se présentait comme un souverain prédestiné à une couronne chancelante et qu'il s'apprêtait à saisir. En 1357, il était entré en Castille avec le titre de procurateur du roi d'Aragon, pour lui gagner des villes et des terres, aujourd'hui, il allait conquérir un royaume pour lui-même, et l'Aragonais se faisait son auxihaire. Les rôles avaient changé : maintenant Pierre IV demandait un salaire à son ancien procurateur. Au commencement de l'année 1363, dès leur première entrevue, qui eut lieuàMonzon, ils s'engagèrent à détrôner don Pèdre à frais communs et à se partager la Castille. Voici leur traité, aussi remarquable par l'importance des stipulations que par l'absence de toutes les formes diplomatiques alors en usage :
« Le roi d'Aragon : Nous vous promettons à vous, don Henri, comte de Trastamare, de vous aider à conquérir le royaume de Castille bien et réellement, à condition que vous nous donnerez, et serez tenu de nous livrer en franc et libre alleu, avec investiture royale, la sixième partie de tout ce que vous gagnerez au royaume de Castille, là où nous serons de notre personne, ou représenté par un de nos vassaux. Et tout de même que nous sommes tenu de vous aider à conquérir ledit royaume, ainsi serez-vous tenu vous-même de nous aider à rencontre de tout homme au monde, et ce, avec ce que vous aurez conquis, et à être l'ami de nos amis et l'ennemi de nos ennemis. Écrit de notre main à Monzon, le dernier jour de mars, l'an 1363. — Et moi, le comte don Henri, je vous promets, sire roi, que j'accomplirai de bonne foi tout ce que je dois accomplir à votre égard, selon qu'il est dit par vous
ci-dessus. Écrit de ma main, le jour que dessus. — Rex Petrus. — Moi, le Comte (i). » Ce traité, écrit de la main même des deux princes, était destiné sans doute à demeurer secret jusqu'au jour où il pourrait recevoir son exécution. L'un et l'autre avaient intérêt à en dérober la connaissance an public : don Henri , pour ne pas ruiner son crédit en Castille en révélant les concessions qu'il faisait à un roi étranger; Pierre IV, pour ne pas paraître rompre d'une manière éclatante avec son frère don Fernand , dont il avait autorisé naguère les préientions au trône de Castille, et qu'il sacrifiait maintenant à un aventurier son ennemi. L'infant s'était opposé de toutes ses forces au rappel du comte de Trastamare; il avait été soutenu dans le conseil même du roi par un grand nombre de seigneurs aragonais qui voyaient avec jalousie la faveur du bâtard castillan (2); mais ses efforts avaient été inutiles, et il ne cachait pas son dépit.
11 fallait beaucoup d'assurance et une hardiesse en quelque sorte prophétique pour songer en ce moment au partage de la Castille. Jamais conquête ne sembla [)lus loin de se réaliser. Au contraire, l'ascendant de don Pèdre paraissait f)lus irrésistible que jamais. Pendant que l'hiver suspendait les hostilités, il s'était ménagé un puissant auxiliaire. Il suffisait que la France se montrât favorable au roi d'Aragon pour que l'Angleterre en prît ombrage et fût disposée à soutenir l'ennemi déclaré de ce prince. Vers la fin de l'année 4362, des ambassadeurs castillans s'étaient rendus en Guyenne auprès du prince de Galles, sous prétexte de concerter avec lui des mesures pour repousser l'invasion des compagnies, mais en réa-
(1) Arch. gen. de Ar. Legajo de Autografos. Appendice G.
(2) Zurita, t. II, p. 321.
lité pour lui proposer une alliance avec leur maître. Elle fut conclue à Bordeaux au commencement de l'année 1363. Par ce traité, le roi de Castille et celui d'Angleterre se garantissaient mutuellement l'intégrité de leurs possessions, et déclaraient, suivant la formule chevaleresque du moyen-âge, qu'ils se faisaient amis et s'unissaient contre tous les hommes du monde (1).
Fort de cette puissante protection , don Pèdre revint à Calatayud et recommença ses ravages dans le bas Aragon aussitôt que le printemps lui permit de reprendre les hostilités. Aucune armée ennemie ne tenant la campagne, la guerre se réduisait à une suite de sièges. Quantité de petites villes et de châteaux tombèrent au pouvoir des Castillans. Tarazona se rendit par capitulation; Carinena fut emportée d'assaut. Les chroniqueurs aragonais prétendent que le vainqueur souilla son triomphe par d'horribles cruautés. Suivant leur récit, don Pèdre, irrité de l'héroïque résistance des bourgeois de Carinena, les aurait tous fait massacrer, réservant les principaux d'entre eux pour les faire périr de sang-froid dans d'épouvantables sui)plices (2).
Qu'on me permette d'abandonner pour un instant le récit monotone d'une guerre du moyen-âge, pour appeler l'attention du lecteur sur un monument curieux qui fait connaître
(1) Rymer, t. III, 2e partie, p. 73. — Avala, p. 364.
(2) Gfr. Ajala, p. 366. Zurita, t. II, p. 318. — Abarca, An. de Arag., attri! uc la prise de Carinena à la mésintelligence entre l'infant don Fernand et (Ion Henri, qui refusèrent de réunir leurs forces pour secourir la place.
quelques traits du caractère de don Pèdre. Je veux parler de son testament écrit à Séville pendant l'hiver de 1362, tandis qu'il se préparait à recommencer la guerre où nous le laissons engagé. Cette pièce, qui se conserve encore en original , me paraît digne d'être analysée. Aucun autre document ne révèle mieux les vues et les desseins du prince dont je me suis proposé d'écrire la vie.
Après les formules religieuses consacrées alors pour de tels actes, le roi fixe le lieu de sa sé[)ulture. Son tombeau doit être placé dans la chapelle neuve qu'il fait bâtir à Séville. A sa droite doit reposer Marie de Padilla, qu'il appelle la reine sa femme; à sa gauche don Alphonse son fils, qu'il nomme l'infant. Puis il règle Tordre de la succession au trône. D'abord il y appelle Beatriz, sa fille aînéej à son défaut, Constance, enfin Isabelle, toutes les trois filles de Marie de Padilla, et qualifiées d'infantes de Castille; enfin un fils naturel, qui ne doit hériter de la couronne que dans le cas où les trois princesses mourraient sans postérité. Le nom de ce fils et celui de sa mère sont aujourd'hui un problème. Partout où ils sont mentionnés, on observe dans l'acte original les traces d'une altération évidente, des surcharges maladroites. Le parchemin gratté grossièrement, percé en quelques endroits, la couleur de l'encre, des lacunes, une orthographe sensiblement moderne, trahissent l'œuvre d'un faussaire inhabile. Aux noms tracés originairement, on a substitué ceux de don Juan, fils de dona Juana de Castro. Or, l'existence de ce fils est plus que problématique, aucun auteur contemporain n'ayant constaté sa naissance. Il n'est pas douteux que le testament n'ait été altéré assez long-temps après la mort du roi, et, suivant toute apparence, avec l'intention d'embellir quelque généalogie.
M. Llaguno, excellent juge en ces matières, a cru reconnaître sous les surcharges que le nom primitivement écrit était celui de don Fernand, fils de dona Maria de Hinestrosa, femme de Garci Laso Garrillo. Cette conjecture est d'autant plus probable, que les amours du roi avec cette dame sont attestés par Avala, et, en outre, parce qu'il est naturel de supposer à don Pèdre une préférence pour ce fils appartenant à la famille des Padilla.
En appelant à lui succéder en premier lieu l'infante Beatriz, le roi lui commande de se marier à l'infant de Portugal, auquel il l'avait déjà fiancée, et qu'il désigne pour être roi avec elle. Ici paraît, à mon sentiment , cette pensée constante de don Pèdre, l'agrandissement de la Castille, qui, avec le Portugal , ne doit plus former qu'un royaume. A défaut de l'infant de Portugal, dona Beatriz est libre de se choisir un époux; cependant, sous peine de malédiction et de déshérence, son père lui défend de se marier soit avec don Henri , soit avec don Tello, soit avec don Sanche, dont il rappelle l'ingratitude et les trahisons. Cette défense peut paraître étrange, vu les étroites relations de parenté existant entre dona Béatriz et les trois bâtards frères du roi. Peut-être a-t-elle pour but de déjouer quelque projet conçu à cette époque et tendant à terminer les guerres civiles de la Castille par une union entre les bâtards et la famille royale.
Ayant ainsi déterminé l'ordre de succession, don Pèdre s'occupe du partage de son trésor particulier entre ses enfants. Ses filles sont avantagées, son fils n'a qu'un legs médiocre. Il fait six parts de ses biens meubles, parmi lesquels figurent une grande quantité de pierreries. Beatriz aura trois parts, Constance deux, Isabelle une seule. Le roi désigne minutieu-
sèment les perles, les joyaux, les objets précieux qu'il lègue à chacune des infantes, les armes qu'il réserve à son fils. Je ue le suivrai pas dans cette énumération , intéressante pour l'antiquaire, et je passe à des dispositions plus remarquables. Suivant l'usage, le prmce ordonne quelques fondations pieuses pour le salut de son ame, et notamment , ce qui lui fait honneur, le rachat de mille captifs chrétiens chez les Maures. Immédiatement après ces dispositions, dictées par un sentiment religieux , on en trouve d'autres dont le motif est bien différent sans doute. Quatre femmes qu'il désigne doivent recevoir, la première 2,000 doubles castillannes, les autres \ ,000 doubles seulement, à la condition pour toutes d'entrer en religion. Cette dernière clause, où perce une jalousie despotique qui survit à la mort, ne permet pas de douter qu'il ne s'agisse de maîtresses obscures. En effet, leurs noms ne sont cités dans aucune chronique, et, sans ce testament, ils seraient parfaitement inconnus. Mari Ortiz, sœur de Juan de Sant Juan, semble la préférée, car elle a le legs de 2,000 doubles. Les autres sont Mari Alton de Fermosilla , Juana Garcia de Sotomayor et Urraca Alton Carrillo. La forme de ces noms n'indique point une naissance illustre (4), et l'on remarquera qu'aucun n'est précédé du mot dona, qui cependant, à cette époque, s'accordait par courtoisie à des femmes dont les pères ou les maris n'avaient point le privilège du don.
Le roi recommande à sa fille et à ses successeurs de maintenir dans leurs offices tous ses loyaux serviteurs, et, en termes exprès, il nomme Diego de Padilla, son beau-frère, les maîtres de Saint-Jacques et d'Alcântara, le prieur de Saint-
(1) Mari au lieu de Maria, Alfon au lieu de Aldonza.
Jean Gard Gomez Carrillo (1), Martin Lopez, son chambellan, Martin Yanez, son trésorier, Mateo Fernandez, chancelier du sceau privé, Rui Gonzalez, son grand-écuyer, enfin Zorzo, capitaine des arbalétriers de sa garde, qui avait battu une escadre aragonaise.
La question de la tutelle de ses enfants était assurément la plus grave que le roi eût à résoudre. On aurait dû croire que son choix tomberait sur Diego de Padilla, oncle de ses filles, et plus intéressé qu'aucun autre à la conservation de leurs droits. Cependant c'est le maître de Saint- Jacques , Garci Alvarez , que le roi appelle à ces importantes fonctions, et, à son défaut, Garci Carrillo, prieur de Saint-Jean, bien qu'il fût allié à une famille en hostilité ouverte contre lui. Malgré la faveur con-, stante dont il jouissait auprès de son maître, Diego de Padilla n'avait jamais possédé sa confiance. J'en ai rapporté plusieurs preuves (2).
J'ai cru devoir analyser en détail ce document remarquable, car mon but n'est pas seulement de faire connaître les événements arrivés sous le règne de don Pèdre, mais encore d'étudier le caractère de ce prince si diversement jugé. Son testament peut être regardé comme l'expression de ses pensées intimes, et ^ à ce titre, méritait, ce me semble, d'être examiné avec un soin particulier. Le despote s'y révèle à chaque ligne, mais il a sa grandeur.
Don Pèdre ne crut point qu'un testament suffît pour assurer la couronne à l'aînée de ses filles. Il voulut consacrer ses droits par un acte encore plus solennel et demanda aux re-