INTERVENTION DU PRINCE DE GALLES
Au nord et au sud des Pyrénées se rassemblaient deux armées nombreuses, l'une et l'autre bordant les frontières de la Navarre. Pour passer de la Guyenne en Castille, il n'y avait alors qu'une seule route praticable aux chevaux : c'était celle qui, partant de Saint-Jean-Pied-de-Port, entre dans la fameuse vallée de Roncevaux, et qui, après avoir franchi les montagnes par un col élevé, suit le cours de l'Arga pour venir déboucher sur Pampelune. La vallée de Roncevaux aboutit à un défilé qu'une poignée d'hommes peut défendre, et tous les Espagnols savent qu'elle a été et peut devenir encore le tombeau d'une armée étrangère. Ce passage appartenait au roi de Navarrej il dépendait de lui d'ouvrir ou de fermer les portes de la Castille aux Anglais. Il ne faut donc pas s'étonner que son alliance fût si avidement recherchée, si chèrement achetée par don Pèdre. De son côté, don Henri n'avait pas perdu l'espoir d'obtenir soit l'assistance, soit la neutralité du Navarrais. Outre une somme d'argent considérable, il lui offrait la province de Logrono et une partie de l'Alava
et du Guipuzcoa, c'est-à-dire à peu près la même cession de territoire que son adversaire avait promise. On protendait ainsi rendre à la Navarre des provinces qui en avaient été très anciennement détachées (1). Pour Charles, l'embarras était grand entre ces offres. Il avait reçu 56,000 florins de don Pèdre, 60,000 doubles de don Henri (2). 11 fallait deviner de quel côté se trouvait la force, lequel des deux prétendants au trône de Castille était le plus solvable. A peine eut-il signé le traité de Libourne avec don Pèdre, qu'il entama une autre négociation avec don Henri. Les serments lui coûtaient peu; il en était prodigue. Dans une conférence qui eut lieu secrètement entre les deux princes, à Santa-Cruz de Campeszo, le Navarrais jura sur les Évangiles le contraire de ce qu'il avait juré à Libourne; il s'obligea de fermer le port de Pioncevaux, de joindre toutes ses forces à celles de don Henri, et même de le soutenir par sên corps en bataille. Un seul nom changé, Charles, pour ce nouvel engagement, n'avait qu'à transcrire son traité de Libourne; mais il fut contraint de donner des sûretés, et il y consentit sans beaucoup de peine. Trois de ses châteaux de Navarre furent remis aux mains de trois seigneurs témoins et garants de la convention : c'étaient l'archevêque de Saragosse, Ramirez de Arellano, chevalier navarrais au service de Castille, enfin Bertrand Du Guesclin , qui venait d'arriver en Espagne ramenant quelques volontaires français et bretons (3). Tant que les deux armées demeurèrent immobiles, Charles n'eut point de peine à jouer son rôle auprès
(1) Logrono avait été enlevé à la Navarre par Alphonse VI de Castille en 1076. — Yanguas, Antigiiedades de Navarra, t. II, p. 203.
(2) Ayala, p. 435, Abrev.
(3) Ayala, ib., ibid.
des deux frères rivaux, répétant à chacun les mêmes promesses, les mêmes serments. Mais enfin le moment décisif arriva. Malgré la rigueur de l'hiver, le prince de Galles s'avança vers les Pyrénées, et, à la fin de janvier 4367, toutes ses troupes étaient en mouvement. Quelques jours encore le Navarrais tenta de l'arrêter sous vingt prétextes différents. Mais le prince de Galles n'était point homme à se payer de défaites; i'avant-garde anglaise quitta brusquement Saint- Jean-Pied-de- Port, résolue de forcer le passage de Roncevaux si on osait le lui disputer. Dans cette extrémité, Gharles, pour conserver les apparences jusqu'au dernier moment, donna des ordres pour défendre le port et d'autres ordres pour le laisser surprendre. Sommé par don Henri et par don Pèdre à la fois de comparaître en personne et de venir combattre selon ses serments, voici quel expédient il imagina pour les tromper tous deux et se réserver le moyen de protester de sa fidélité auprès de celui que le sort des armes favoriserait.
Olivier de Mauny, chevalier breton, occupait avec quelques hommes d'armes le château de Borja en Aragon, sur la frontière de Navarre. 11 en était gouverneur pour son cousin Bertrand Du Guesclin, à qui, l'année précédente, le roi d'Aragon avait donné l'investiture de ce domaine. C'était une bonne lance, un vrai routier, qui ne voyait dans la guerre qu'une occasion de s'enrichir, un homme par conséquent avec qui le roi de Navarre pouvait s'entendre à merveille. Après une conférence secrète avec Mauny, Charles sortit de Tudela pour une partie de chasse sur la frontière d'Aragon, au moment même où l'année anglaise s'engageait dans la vallée de Roncevaux. Séparé de la plupart de ses veneurs, le roi se trouva tout à coup entouré d'hommes d'armes bretons commandés
par Mauny, qui le firent prisonnier et le menèrent à Borja, publiant que c'était à bon droit, puisqu'il avait violé la neutralité en livrant passage au prince de Galles. En réalité, l'embuscade avait été concertée entre le roi et le capitaine d'aventnre. Charles s'était arrangé pour demeurer captif jusqu'à lissue de la campagne, et devait payer la complaisance «le son geôlier en lui donnant une rente de 3,000 fr. et la ville de Guibray dans ses domaines de Normandie (I). On peut se demander jusqu'à quel point cette transaction déloyale put demeurer inconnue à Du Guesclin, dont Mauny était le lieutenant, inconnue au roi d'Aragon, dont l'un et l'autre étaient les hommes liges, La politique astucieuse de Pierre IV, la rapacité des aventuriers, autorisent tous les soupçons; mais les auteurs contemporains n'ont accusé que le seul Olivier de Mauny, et nous devons imiter aujourd'hui leur réserve. En apprenant la captivité de son maître, Martin Enriquez, lieutenant-général du royaume de Navarre, protesta contre son arrestation, qu'il déclara déloyale, et, suivant des instructions probablement reçues d'avance, il joignit avec trois cents lances l'armée anglaise auprès de Pampelune. Charles l'aurait désavoué sans doute, si le prince de Galles eût été contraint de repasser les monts.
La guerre étant maintenant flagrante entre l'Angleterre et le roi de Castille, sir Hugh de Calverly, qui, sous son nouveau titre de comte de Carrion , était demeuré jusqu'alors à Burgos auprès de don Henri, vint lui demander son congé et la permission de rejoindre la bannière du prince de Galles, son seigneur natureL D'après leurs capitulations, les aventuriers an-
(1) Ayala, p. 486. — Froissant, livre I, 2» partie, cliap. ccaxiv.
glais devaient porter les armes contre tous les ennennis du roi de Castille, sauf le roi d'Angleterre et son fils. De part et d'autre on se conduisit avec loyauté et courtoisie. Le capitaine anglais allégua ses serments, exprima de vifs regrets, et offrit de porter au prince de Galles des propositions d'accommodement. Sir Hugh n'avait que trois ou quatre cents lances, et il eût été facile de laccabler. Don Henri se montra généreux; il le remercia de ses services passés, et le congédia en lui faisant des présents magnifiques, sans espoir d'ailleurs que son entremise obtînt quelque succès.
Sur le bruit de l'entrée des Anglais en Espagne, tous les partisans de don Pèdre relevèrent la tête, et quelques défections éclatantes vinrent alarmer l'usurpateur. Plusieurs villes de la Castille se soulevèrent, et un corps de six cents cavaliers, détachés dans la province de Soria pour réduire la ville d'Agreda, se réunit tout entier aux rebelles. Salvatierra (t) proclama don Pèdre et ouvrit ses portes aux coureurs de l'armée anglaise, dont les difï'érentes divisions se concentraient autour de Pampelune. Salvatierra est la première ville de Castille sur la route qui conduit à Burgos en traversant l'Alava. Don Henri, ne doutant pas que le prince de Galles ne se dirigeât de ce côté, passa l'Èbre auprès de Haro avec toutes ses troupes, et vint camper à Trevino, à quelques lieues de Salvatierra. Là, tous ses capitaines rassemblés en conseil de guerre, il leur communiqua une lettre que le roi de France lui adressait
(1) Ville de la province d'Alava, qu'on ne doit pas confondre avec Salvatierra en Aragon, dont le roi de Navarre s'était emparé en 136.i.
pour l'engager à ne pas tenter la fortune, dans une bataille, contre un général si habile que le prince de Galles et des soldats si redoutables que les vieilles i)andes qu'il menait à sa suite (i). Bertrand Du Guesclin, le n aréchal d'Audenehani et la plupart des aventuriers français appuyèrent ce conseil, déclarant avec franchise que les Anglais étaient invincibles en bataille rangée. Suivant Du Guesclin, il fallait les harceler par de continuelles escarmouches, les attirer lentement dans l'intérieur du pays, où les fatigues, le climat, le manque de vivres, décimeraient en peu de temps ces belles troupes; en un mot, il proposait le plan qu'il exécuta lui-même, quelques années plus tard, en France, contre une armée anglaise beaucoup plus considérable. Mais cette guerre, praticable dans un pays comme la France, fidèle à son roi et s'armant avec enthousiasme pour la défense commune, offrait de grands dangers en Castille, où les peuples se partageaient entre les deux prétendants au trône. Les capitaines castillans représenlaient, non sans raison, que si l'on faisait un pas en arrière, la retraite paraîtrait un aveu de faiblesse et d'infériorité; que les provinces cédées à l'invasion se déclareraient aussitôt contre don Henri, et que la défection deviendrait bientôt générale. Ils rappelaient que, l'année précédente, don Pèdre avait perdu son royaume pour n'avoir pas osé livrer une bataille; l'imiter maintenant, c'était se préparer le même sort. Après avoir écouté en silence les deux opinions , don Henri se prononça pour le parti le plus audacieux. L'honneur, dit-il, lui défendait d'abandonner à la vengeance de son ennemi des villes et des hommes qui s'étaient sacrifiés pour sa cause; et, pour terminer la discussion, il déclara qu'il était résolu de s'en remettre
(1) Ayala, p. iU.
aux mains de Dieu pour juger entre son rival et lui. Cependant, afin de concilier autant que possible la prudence avec cette résolution hardie, il appuya son armée aux montagnes qui séparent l'Alava de la province de Burgos, et il en fit occuper tous les cols. Puis, concentrant le gros de ses forces à Zaldiaran, dans une position très forte choisie par Du Guesclin, il attendit que les Anglais essayassent de l'y forcer (1). De la sorte, il couvrait la capitale de la vieille Castille, but des efforts de l'ennemi; il offrait même la bataille au prince de Galles, mais avec toutes les chances en sa faveur; car son infanterie, leste et habituée à la guerre de montagnes, devait avoir un grand avantage sur des troupes pesamment armées et combattant sur un terrain tout nouveau pour elles. Don Pèdre avait promis aux Anglais une victoire facile; l'accueil qu'ils trouvèrent à Salvatierra leur fit illusion sur les dispositions du pays, et ils poussèrent en avant pleins de confiance. Il fallut qu'un échec grave vînt leur prouver qu'ils avaient trop méprisé leur ennemi. Pendant que leurs fourrageurs se répandaient dans la plaine de l'Alava, don Tello, avec un gros corps de cavalerie composé de gendarmes français et de génétaires castillans, fondit tout à coup sur eux, en prit ou tua un grand nombre, et vint jeter l'alarme jusqu'au quartier du duc de Lancastre, qui commandait l'avant-garde anglaise. Après avoir balayé la plaine, cette cavalerie, en se repliant vers les montagnes, rencontra inopinément, auprès d'Ariniz, à deux lieues de Vittoria, une troupe ennemie qui, sous les ordres de sir Thomas Felton, sénéchal de Guyenne, s'était fort éloignée du gros de son armée. Felton n'avait que deux cents hommes d'armes et autant d'archers; sans perdre
(1) Ayala, p. 445. — Froissart, liv. I, p. 2, chap. 229.
courage en se voyant enveloppé par plus de trois mille chevaux, il fit mettre pied à terre à ses gendarmes et les rangea sur un tertre escarpé. Le frère du sénéchal, William Felton, seul, ne voulut point quitter son cheval. La lance baissée, il se jeta au milieu des Castillans, et, du premier coup, perça d'outre en outre un homme d'armes dans son armure de fer. Il fut aussitôt mis en pièces. Ses camarades, serrés autour de leur bannière, combattirent long-temps avec le courage du désespoir, et plusieurs heures s'écoulèrent sans qu'ils fussent entamés. Enfin les aventuriers, guidés par le maréchal d'Audeneham et le Bègue de Vilaines, mirent pied à terre, et, se formant en colonne, rompirent la phalange anglaise, pendant que les génétaires castillans la chargeaient par derrière. Tout fut tué dans la première fureur de la victoire, mais la résistance héroïque de ce petit nombre de gendarmes anglais frappa d'admiration leurs ennemis eux-mêmes. Le souvenir de la glorieuse défaite de Felton s'est conservé dans la province, et l'on montre encore aujourd'hui près d'Ariniz le tertre où il tomba criblé de coups, après avoir combattu tout un jour. On l'appelle, dans la langue du pays, Inglesmendi , la butte de l'Anglais (1).
Avertis de la présence de l'ennemi par la fuite précipitée de leurs fourrageurs, le prince de Galles et don Pèdre se hâtèrent de mettre toutes leurs troupes en bataille sur la hauteur de Saint-Roman, non loin de Vittoria. Leur arrière-garde était encore à sept lieues du corps de bataille, et ils ne doutaient point que don Henri ne poussât sa pointe. « Ce jour-là, dit Froissart, le prince eut mainte angoisse au cuîur, pour ce que son arrière-garde destrioit tant à venir. » Cependant il
(1) Ayala, p. 447. — Froissart, liv. I, p. 8, chap, 226-28.
était résolu à ne point refuser le combat, et son sang-froid ne l'abandonna pas un instant. Sur le point de prendre part à une bataille, il était d'usage que les jeunes gentilshommes qui n'étaient point encore armés chevaliers se fissent donner l'accolade, ceindre l'épée et chausser les éperons d'or par les chefs de leur armée. Telle était la cérémonie qui conférait le titre de chevalier, titre déjà sans importance, et qui servait tout au plus à prouver que celui qui le portait avait assisté à une bataille. Don Pèdre voulut recevoir l'ordre de chevalerie de la main du prince Edouard, qui le conféra ensuite à son beau-fils, le prince Thomas de Hollande, et à plusieurs autres jeunes seigneurs. Plus de trois cents écuyers furent armés chevaliers ce jour-là, soit parle prince, soit par les nouveaux chevaliers, soit par les chefs les plus considérables de l'armée anglaise (1). Mais ce n'était pas sur ce terrain que ces jeunes guerriers devaient gagner leurs éperons. Don Henri demeura immobile sur les hauteurs, fermant le chemin de Burgos, et déterminé à ne pas quitter son excellente position. Edouard avait trop d'expérience pour l'y attaquer. 11 résolut d'aller chercher un autre champ de bataille.
Sauf les défections dont nous avons parlé, le début de la campagne n'avait rien d'encourageant pour l'armée anglaise. Elle laissait déjà en arrière un grand nombre de malades. La neige, le changement de nourriture et même la disette avaient fait périr beaucoup de chevaux (2). Le soldat, d'abord rempli
(1) Froissart, liv. I, ch. 226.
(2) M., liv. I,chap. 230.
Dit li quens d'Ermignac...
S'est la terre d'entour de tous biens esseulée,
Si con ni puet trover une pomme parée.
Chron, de Du Guesclin, v. 11342.
d'assurance, commençait à regarder avec découragement ces montagnes inaccessibles toujours chargées de brouillards, et à redouter cette guerre de surprises toute nouvelle pour lui, La maraude, le fourrage, étaient presque impossibles devant les nombreux génétaires castillans et les agiles montagnards de la Biscaïe. Le prince de Galles, désespérant de se maintenir dans l'Alava, faute de vivres, rentra en Navarre, mais pour déboucher en Castille sur un autre point. La ville de Logrono, demeurée fidèle à don Pèdre, a un pont sur l'Èbre qui ouvre une route de la Navarre en Castille. En la suivant, on évite les passages difficiles que présentent les montagnes au sud de Vittoria, et l'on arrive plus sûrement, quoique avec plus de lenteur, sur Burgos. Ce fut vers Logrono que se dirigea l'armée anglaise en quittant l'Alava. Aussitôt que don Henri eut connaissance de ce mouvement, il repassa l'Èbre et gagna Najera; c'est la première ville de Castille, sur le chemin de Burgos, que Ton rencontre après Logrono. 11 étabUt son camp près de la ville dans un lieu théâtre de sa défaite en 1360. La Najerilla, un des aftluents de l'Èbre, petite rivière encaissée, lui formait comme un retranchement naturel. Déjà les Anglais étaient sur la rive droite de l'Èbre, occupant le village de Navarrete. Il n'y avait entre les deux armées qu'un intervalle de quatre ou cinq lieues (1).
Le 1" avril 1367, un héraut du prince de Galles se présenta aux avant-postes castillans, et remit à don Henri une lettre de son maître, adressée au comte de Trastamare. Le prince, voulant éviter l'effusion du sang, l'invitait, au nom de Dieu et de monsieur saint George, à se désister de ses prétentions sur
(1) Ayala, p. i47. — Froissart, liv. I, ch. 230.
4$Ki| HISTOIRE DE DON PÈDRB.
la couronne de Castille, et, à cette condition, il promettait d'obtenir du roi don Pèdre qu'il lui rendît ses bonnes grâces et lui accordât dans le royaume un état conforme à son rang; que, s'il persistait dans son usurpation, le prince le défiait et remettait sa cause au jugement de Dieu.
Suivant les usages chevaleresques, don Henri fit un riche présent au héraut; puis il réunit les principaux de ses capitaines castillans ou étrangers, et les consulta sur la réponse qu'il convenait d'envoyer au prince de Galles. La plupart étaient d'avis qu'il n'en fallait faire aucune, attendu que le prince anglais n'avait point écrit au roi de Castille, et que le roi don Henri n'avait point à prendre connaissance d'une lettre adressée au comte de Trastamare. D'autres, au contraire, soutinrent qu'au moment d'en venir aux mains, l'excès même de la courtoisie ne pouvait être imputé à faiblesse. Cette opinion l'emporta, et voici la réponse que don Henri envoya au prince de Galles :
«Don Henri, par la grâce de Dieu, roi de Castille et de Léon (t), à très haut et très puissant seigneur don Edouard, fils premier né du roi d'Angleterre, prince de Galles et de Guyenne, duc de Cornouailles, comte de Chester, salut. Nous avons reçu par votre héraut une lettre de vous, dans laquelle se trouvent des choses dites par notre adversaire, par où il nous semble que vous n'avez pas été instruit exactement de
(1) On remarquera que don Henri ne prend pas d'autres titres que ceux de roi de Castille et de Léon. Selon le protocole ordinaire, il devait y joindre ceux de roi de Tolède, Galice, Séville, Cordoue, Murcie, Jaën, Algarve, Algeciras, seigneur de Biscaïe et de MoHna. On peut supposer que ces titres ont été supprimés par une espèce de ménagement pour le roi d'Aragon , auquel il venait de céder le royaume de Murcie.
la vérité. Sachez donc que depuis plusieurs années en çà, ayant pris possession de ces royaumes, il les a gouvernés de telle sorte, que toutes gens qui le savent et l'entendent se puissent étonner que si long-temps on ait souffert son règne. « Or, dans ce royaume de Caslille , il a « tué la reine dona Blanche de M Bourbon, sa femme légitime; il a tué la reine dona Leonor « d'Aragon, sa tante, sœur du roi don Alphonse, son père: il a « tué dona Juana et dona Isabel de Lara , filles de don Juan « Nunez, seigneur de Biscaïe, ses cousines; il a tué dona Blanca « de Villena, fille de don Fernand, seigneur de Villena, afin « d'hériter des terres de ces nobles dames, et s'en est emparé « à bon escient; il a tué trois de ses frères, don Fadrique, « maître de Saint- Jacques, don Juan et don Pèdre; il a tué don « Martin Gil, seigneur d'Alburquerque; il a tué l'infant d'Ara- « gon, don Juan, son cousin; il a tué plusieurs chevaliers et « écuyers des principaux de ces royaumes; il a tué ou pris à « force plusieurs dames ou damoiselles, quelques-unes ma- « riées; il a usurpé les droits du pape et des prélats. » Pour lesquels excès, qu'il serait trop long de rapporter. Dieu, dans sa merci, a fait que tout le royaume en a montré son ressentiment, afin que le mal ne s'accrût chaque jour davantage. Et tandis que dans sa seigneurie il ne trouvait pas un homme qui ne lui fût obéissant, tandis que tous s'empressaient à le servir et l'aider pour la défense de ses états, Dieu a rendu contre lui sa sentence, en sorte que de sa propre volonté, abandonnant son royaume, il s'est enfui. De son départ, les royaumes de Castille et de Léon ont eu grande reconnaissance et allégresse, louant Dieu, dans sa miséricorde, de les avoir délivrés d'un seigneur si dur et si redouté. Librement alors et de leur propre volonté, tous sont venus à nous, et nous ont choisi pour leur
roi et seigneur, autant les prélats que les chevaliers, les gentilshommes, les communes et les villes du royaume. « Ce « n'est point un fait dont il se faille émerveiller, car au temps « des Goths, qui conquirent l'Espagne, desquels sommes issus, a telle était la coutuine. Ils prirent et prenaient pour roi qui et mieux leur semblait digne de les gouverner. Cette loi s'est « long-temps gardée en Espagne et s'y observe encore aujour- « d'hui, si bien que, du vivant du roi, on prête serment à son « fils aîné, ce qui n'a lieu dans aucun autre royaume de la « chrétienté. » Pourtant, et à ces causes dessus dites, nous tenons que nous avons droit à ce royaume, qui nous a été donné par la volonté de Dieu et de tous, et que vous n'avez nul motif juste pour aller à rencontre. Et, s'il faut livrer bataille, combien que, quant à nous, il nous en déplaise, l'honneur commande que nous mettions notre corps en avant pour la défense de ces royaumes, à qui nous sommes si étroitement tenu , contre quiconque les viendrait assaillir. Pour quoi, par cette présente lettre, vous avisons, au nom de Dieu et de l'ai^tre saint Jacques, que vous n'ayez à entrer ainsi à grande puissance en nos étals, car, le faisant, nous ne pourrions qu'entendre à les protéger par les armes. — Écrit de notre camp de Najera, le second jour d'avril 1367 (1). »
(1) Ayala, p. 450 et suiv. Abrev. — J'ai suivi pour la lettre de don Henri la leçon que fournit le manuscrit d'Ayala désigné sous le nom d'Âbreviada, bien que la leçon des autres manuscrits soit confirmée par l'autorité de Rymer. Je m'empresse de dire que, malgré les recherches que j'ai fait faire à Londres, il m'a été impossible de découvrir la pièce originale ou la copie dont s'est servi le savant diplomatiste anglais. La lettre publiée par Rymer, semblable pour le fond à celle que je traduis, en difi'ère cependant notablement par les détails, il n'y est point fait mention de cette longue série d'assassinats imputés à don Pèdre, ni du droit, particulier aux Espagnols, de se choisir leur
J'ai cru devoir rapporter en entier cette espèce de manifeste qui exprime si nettement le droit du peuple castillan à se choisir un souverain, et qui fait remonter ce privilège aux temps les plus reculés. Il est curieux de rapprocher cette pièce de la lettre de don Pèdre au roi d'Angleterre. La première proclame la souveraineté du peuple, la seconde la reconnaît implicitement, toutes les deux attestent l'opinion du moyenâge en Espagne sur une question si longuement et si cruellement débattue dans la suite.
On doit remarquer encore la nature des accusations portées contre don Pèdre. Probablement, en accumulant ainsi tous ces meurtres de femmes, le but de don Henri fut de frapper fortement l'esprit généreux d'Edouard. D'ailleurs, il se soucie peu de prouver ce qu'il avance, et la plupart des crimes qu'il énumère sont loin d'être avérés; quelques-uns même n'ont été
roi. Or, il serait difficile d'imaginer par quel intérêt Ayala aurait dans sa première rédaction altéré la lettre de don Henri par ces additions remarquables, tandis qu'on s'explique naturellement comment, lorsque la question de la succession à la couronne de Castille eut été résolue définitivement par le mariage d'une petite-fille de don Pèdre avec l'infant don Henri (de la maison de Trastamare), on aurait supprimé certaines allusions à des événements que d'un commun accord on désirait laisser dans l'oubli. En un mot, la lettre transcrite de la chronique abrégée d'Ayala m"a paru plus vraisemblable que le texte de Rymer, parce qu'elle porte le caractère des passions du temps, et qu'elle semble un manifeste convenable à un prince dans la position équivoque où se trouvait don Henri. 11 est évident qu'un usurpateur devait invoquer les vieilles lois gothiques qui donnent au peuple le droit d'élire leiiis souverains, tandis que ses successeurs, affermis sur le trône, avaient maintes raisons pour oublier ces mêmes lois. J'ai marqué par des guillemets les passages de VAbreviada qui ne se trouvent point dans Rymer ni dans l'édition vulgaire d'Ajala.
rapportés par aucun historien, et sont mentionnés ici pour la première fois. La mort de don Gil d'Alburquerque, par exemple, est attribuée par Ayala à une cause naturelle, et cependant on sait avec quelle exactitude ce chroniqueur a enregistré toutes les accusations entassées contre don Pèdre. Je cherche également en vain quelque témoignage qui impute à ce prince la mort de dona Blanca de Villena. Suivant toute apparence, don Henri reproduit avec soin les bruits populaires répandus contre son ennemi. Il peut sembler étrange de ne trouver dans ce manifeste aucune allusion à la violation des privilèges de la noblesse , cause principale de la haine que don Pèdre s'était attirée. Serait-ce que, devenu roi, don Henri se sentait déjà quelque indulgence pour un pareil forfait; ou bien a-t-il omis cette accusation, persuadé qu'elle ne devait toucher que médiocrement le fils du roi d'Angleterre?
ni.
Au soin que le nouveau roi prenait à se représenter comme contraint de repousser une agression injuste, on devait supposer que, seulement pour conserver les apparences jusqu'au bout, il attendrait les Anglais derrière la Niijerilla, et qu'il répéterait la manœuvre qui lui avait déjà réussi à Zaldiaran. Il n'en fut rien. Aussitôt après sa réponse au prince de Galles, déclarant qu'il voulait terminer la guerre par un seul combat, il passa la rivière qui le couvrait, et, la nuit même qui suivit le renvoi du héraut, il mena son armée dans la plaine entre Najera et Navarrete. Les capitaines des aventuriers, qui le voyaient à regret quitter un poste avantageux , essayèrent vainement de combattre sa résolution. Mais ses succès contre
HISTOmE DK DON PËDRE. 4#É
lavant-garde anglaise avaient exalté son courage, le nombre et l'ardeur de ses soldats lui inspiraientune confiance nouvelle, enfin son honneur chevaleresque lui représentait la lettre d'Edouard comme un cartel, qu'il ne pouvait refuser sans se couvrir de honte. Le sort en était jeté. De part et d'autre on se disposa pour la bataille. En apprenant que l'armée castillanne débouchait dans la plaine, le prince, enchanté de cette témérité à laquelle il ne s'attendait pas, s'écria : «Par saint George! en ce bâtard il y a un vaillant chevalier (1) ! »
L'art de la guerre avait bien dégénéré au moyen-âge. A la savante tactique des Romains qui soumettait les mouvements des plus grandes masses au commandement d'un seul homme, avait succédé une autre tactique, grossière et appropriée à l'anarchie féodale. Maintenant le sort des batailles ne dépendait plus de 1 habileté du général, mais du courage et surtout de la vigueur de ses soldats. On ne manœuvrait plus; on se donnait rendez-vous sur un terrain uni, comme dans un champ clos, et une bataille n'était plus qu'un grand duel où l'adresse à lescrime et la force physique décidaient la victoire. Composées en majorité de cavalerie, les armées du moyen-âge n'avaient ni la mobihté ni la fermeté des armées romaines, et la difficulté de trouver des fourrages faisait souvent avorter une expédition préparée à grands frais. Aux hommes d'armes était confié le poste d'honneur, lourdes statues de fer qui s'entreheurtaient un instant, malhabiles à frapper, impénétrables aux coups (2). Rarement le premier choc était sanglant entre des hommes couverts, de la tête aux pieds, de plaques épaisses
(1) Froissart, liv. I, chap. 230.
(2) Inferendis ictihus inhabile*, «ccipiendis impenetrabiles. — Tacite, An., 3, 41.
d'acier ou de fer; mais le désordre se mettait vile dans ces bataillons compactes. Quelques chefs tombaient , quelques bannières étaient renversées; le parti le plus faible, ou le plus tôt découragé, tournait le dos et prenait la fuite; alors commençait le carnage. Tout guerrier porté par terre était mort ou pris. Avant qu'il pût se relever, cloué sur l'arène par le poids de son armure, on l'assommait comme un animal à l'abattoir, à moins que la richesse de son accoutrement ou le blason de sa soubreveste n'avertît le vainqueur qu'il avait une rançon à gagner. Dans les marches, la plupart des soldats, même les archers allaient à cheval, mais au moment d'une bataille les hommes d'armes mettaient pied à terre, étaient leurs éperons et raccourcissaient leurs lances. Chaque seigneur élevait une bannière autour de laquelle se serraient ses vassaux. La victoire décidée, on remontait à cheval, le vaincu pour fuir plus vite, le vainqueur pour le poursuivre. Derrière le gros des hommes d'armes, ou, pour parler la langue militaire du moyen-âge, derrière les batailles, demeuraient les écuyers tenant les chevaux en bride qu'ils amenaient à leurs maîtres au moment critique; ainsi Homère nous peint les héros grecs sentant à leurs épaules le souftle de leurs fidèles coursiers (i). Gendarmes et archers, dans l'armée du prince de Galles, étaient des hommes d'élite qui tous avaient long-temps fait la guerre et assisté à de grandes batailles. Au contraire, les troupes de don Henri se composaient en majeure partie de recrues sans discipline; l'infanterie surtout était aussi mal armée que dépourvue d'expérience. On n'y voyait qu'un petit nombre
(Iliade, xvn, 501.)
d'arbalétriers, et la plupart des fantassins, paysans enlevés à leurs charrues, n'avaient que des frondes et des zayaies. La cavalerie, mieux équipée, comptait cependant beaucoup plus de génétaires que de gendarmes. En résumé, l'armée castilianne, redoutable dans les escarmouches et excellente pour la guerre de montagnes, perdait tous ses avantages en se mettant en ligne contre les bandes aguerries, amenées de la Guyenne. Aux yeux des capitaines français, c'était le comble de la témérité que de s'aventurer en plaine contre les Anglais. Mais il n'était plus temps de donner des conseils. Résolus à faire leur devoir eu gens de cœur, ils ne pouvaient se défendre des plus sinistres pressentiments.
L'ordre de combat était arrêté d'avance pour les deux armées dès leur entrée en campagne. Chacune se formait en quatre corps ou batailles. Du côté de don Henri, l'avantgarde, composée des aventuriers français et bretons et de l'élite des gendarmes castillans, était sous le commandement immédiat de Du Guesclin. Don Sanche, frère du roi, et les chevaliers de l'Écharpe, parmi lesquels se trouvait l' historien Ayala (1), faisaient partie de cette division, qui ne le cédait en rien à la gendarmerie anglaise. Un peu en arrière, deux gros corps de cavalerie, chevaux bardés et génétaires, flanquèrent la bataille des hommes d'armes de Du Guesclin , qui devaient combattre à pied. Celui de gauche était aux
(1) Un glossateur de Gratta Uei prétend à tort que Pero Lopez de Ayala porta dans cette journée la bannière de l'Écharpe. Il confond la bataille de Najera avec celle d'AljubaiTota.
ordres de don Tello; celui de droite avait pour chef le comte de Dénia, maintenant marquis de Villena, et se composait des auxiliaires aragonais et des chevaliers des ordres militaires. Entre ces deux ailes de cavalerie, et en seconde ligne, se rangea la quatrième bataille, infanterie et cavalerie, dont le roi se réserva le commandement. La disposition de Vannée anglaise était la même à peu près, seulement les hommes d'armes des trois batailles de la première ligne devaient mettre tous pied à terre au moment de l'action. Au centre et en face de Du Guesclin, on voyait des Anglais et des aventuriers de toutes les nations (1) rangés sous la bannière du jeune duc de Lancastre. Le fameux Jean Chandos, connétable de Guyenne, un des meilleurs capitaines de son temps, prêtait au jeune prince le secours de sa vieille expérience, et devait l'initier au métier de la guerre, comme il avait déjà servi de mentor à son frère le prince de Galles, dans les champs de Poitiers. Auprès de lui se faisaient remarquer sir Hugh de Calverly et les quatre cents lances qu'il avait ramenées d'Espagne. Us allaient échanger les premiers coups contre leurs anciens camarades. A droite de ce corps, et opposés à don Tello, étaient les hommes d'armes gascons, conduits par le comte d'Armagnac et le seigneur d'Albret. A gauche, faisant face au marquis de Villena, le captai de Buch et le comte de Foix rangèrent leurs vassaux et plusieurs bandes d'aventuriers. La quatrième bataille, la plus nombreuse de toutes, était formée d'Anglais, de Castillans et de Navarrais.
(l) Ves Bretons, dit Ayala; mais on appelait alors ainsi, en Espagne, le» aventuriers, de quelque pays qu'ils vinssent. Ce mot, employé souvent comme synonyme de pillards, montre quelle opinion l'on avait des compatriotes de Du Guesclin. Ayala, p. 442.
Là, au poste d'honneur, flottait la bannière de don Pèdre, avec celle du prince de Galles, celle du roi de Navarre, absent, portée par son sénéchal Martin Enriquez , enfin celle du roi de Naples, fils de don Jayme, dernier roi de Mayorque, dépossédé par Pierre IV d'Aragon. Ayala, témoin oculaire, évalue la force de l'année anglaise à dix mille lances et autant d'archers, c'est-à-dire à plus de quarante mille combattants. On sait que chaque lance comptait pour plusieurs cavaliers, dont le nombre variait de trois à cinq. Il ne compte que quatre mille cinq cents lances seulement dans l'armée castillanne, et ne dit pas le nombre précis des génétaires ni de l'infanterie (1). Froissart, d'après des relations anglaises, donne à don Henri vingt-sept mille chevaux et quarante mille hommes de pied (2). Il ne fait pas connaître le nombre des troupes anglaises présentes à Navarrete; mais, suivant son rapport, elles ne se composaient, à leur entrée en Espagne, que de vingt-sept mille chevaux, qui devaient être fort réduits, depuis deux mois, par les maladies et la disette (3). L' exagération des premiers chiffres de Froissart paraît évidente, mais on peut soupçonner que le patriotisme d'Ayala lui a fait dissimuler la force de l'armée castillanne. En comparant les deux témoignages, on doit conjecturer que les Anglais avaient plus de gendarmes que les Castillans, et que, par contre, ces derniers étaient plus forts en infanterie.
Des deux côtés on s'était mis en campagne avant l'aube. Dans le désordre d'une marche nocturne, quelques génétaires et la bannière de la commune de Saint-Étienne-du-Port se
(1) Ayala, p. U3.
(2) Froissart, liv. I, 2» partie, ch«p. «84.
(3) Idem, chap. 219-m.
500 HlSrOlKE DE DON PÉDKE.
détachèrent de l'arinée de don Henri et s'allèrent rendre à don Pèdre, désertion [)eu importante quant au nombre des soldats, fort alarmante pourtant par la défiance qu'elle inspirait à tout le reste de l'armée. Chacun examinait son compagnon avec inquiétude et craignait quelque trahison.
Les Anglais avaient eu le temps de choisir leur position et d'étudier le terrain. Leurs batailles étaient déjà sous les armes, lorsque Chandos sortit des rangs et s'avança vers le prince de Galles tenant à la main une bannière roulée. « Monseigneur, dit-il, voici ma bannière; je vous la donne. Qu'il vous plaife que je la puisse lever aujourd'hui. Dieu merci, j'ai terres et héritages, pour tenir état, ainsi qu'il appartient à un chevalier banneret. » On appelait ainsi les seigneurs qui, pouvant mener en guerre un certain nombre de soldats, jouissaient du privilège d'arborer leur propre drapeau, distingué par sa forme carrée du pennon triangulaire des simples chevahers. Chandos était entré en Espagne suivi de douze cents pennons(4). Le prince remit l'étendard à don Pèdre, qui le déroula. Il était d'argent, au pal aiguisé de gueules, et taillé en pointe comme un pennon. De son poignard, le roi coupa cette pointe, et le rendit par la haste au nouveau banneret : « Levez votre bannière, messire Chandos, dit-il; Dieu lui donne honneur et fortune! » Aussitôt Chandos la porta à l'avant-garde, et fit jurer à ses compagnons de défendre cet insigne qui devait désormais les guider (2).
Au lever du soleil, don Henri découvrit l'armée anglaise déjà formée en ligne dans un ordre admirable. Les bannières et les pennons aux vives couleurs flottaient au-dessus d'une
(1) Froissart, liv. I, i» partie, chap. 219.
(î) Idem, chap. 235. — Du Gange, verbo Bannereti.
forêt de lances; déjà tous les hommes d'armes avaient mis pied à terre. L'avant-garde castillanne se hâta de les imiter, renvoya ses chevaux, et s'avança en bon ordre et au petit pas; puis on fit halte un moment, comme pour recueillir toutes ses forces avant d'en venir aux mains. Le prince de Galles fit dévotement sa prière, et après avoir pris le ciel à témoin de la justice de sa cause, tendant la main à don Pèdre : «Sire roi, dit-il, dans une heure vous saurez si vous êtes roi de Castille. » Alors il s'écria : «Bannières en avant, au nom de Dieu et de saint George! » Dans l'autre camp, don Henri, monté sur une mule roide et forte à l'usage du pays [i), parcourait les hgnesde son armée exhortant ses gens à bien faire et promettant de leur donner l'exemple. Les trompettes sonnèrent la charge, et aussitôt les deux avant-gardes s'abordèrent avec la plus grande résolution, l'une au cri de : Castille au roi Henri! l'autre au cri de : Saint George et Guyenne! Les Anglais portaient pour se reconnaître une croix rouge sur des soubrevesies blanches, et les Castillans une écharpe (2). Les archers anglais, ordinairement placés en première ligne, n'engagèrent pas le combat cette fois, soit que l'ardeur des deux avant-gardes ne leur laissât pas le temps de faire usage de leurs traits, soit que le prince de Galles eût craint d'exposer ses archers aux charges rapides des génétaires castillans.
Le choc de la bataille commandée par Du Guesclin fut si impétueux, qu'il fit plier un instant la ligne ennemie. Un chevalier castillan nommé Martin Fernandez , qui moult étoit entre les Espagnols renommé d'outrage et de hardiment, dit Froissart dans son vieux et énergique langage, reconnaît
(1) Froissait, chap. 234.
(8) Ayala, p. 454.
Chandos dans la presse et le provoque à un combat singulier. Ils s'attaquent avec fureur; leurs armures impénétrables résistent à tous les coups qu'ils se portent. Confiant dans sa force gigantesque, le Castillan saisit son ennemi à bras-lecorps et le terrasse; mais Chandos, d'un effort désespéré, l'entraîne dans sa chute. Quelque temps ils se débattent ensemble dans la poussière sans lâcher prise; mais Martin Fernandez avait le dessus, il accablait Chandos de son poids et lui tenait le genou sur poitrine, lorsque l'Anglais, conservant son sangfroid dans cette lutte acharnée, tire son poignard et cherche avec la pointe le défaut de la cuirasse de son ennemi. 11 trouva enfin un passage; il frappe à coups redoublés. Déjà ce n'est plus qu'une masse inerte qui pèse sur lui; il la repousse de côté, et, tout couvert de sang, se relève au moment où ses compagnons parvenaient à se faire jour jusqu'à lui (1). Cependant les Anglais avaient reculé de quelques pas, et déjà les aventuriers criaient victoire, lorsque le comte d'Armagnac s'avança hardiment contre la cavalerie de don Tello, qui, soit trahison, soit terreur panique, n'attendit pas le choc et tourna le dos sans rendre de combat. Les Gascons à pied , au lieu de s'amuser à poursuivre les génétaires ennemis, se dirigent aussitôt contre la bataille de Du Guesclin et la prennent en flanc. Presque au même moment, le captai de Buch , qui venait de mettre en déroute l'autre aile de cavalerie, exécutait la même manœuvre contre le flanc droit de l'avant-garde castillanne. Débordés et enveloppés de toutes parts, les gendarmes français et espagnols se serrèrent courageusement autour de la bannière de l'Écharpe, et combattirent quelque temps avec la
(1) Froissart, liv. I, chap. 236.
plus grande valeur contre un ennemi trois fois plus nombreux. Ce fut en vain que don Henri, à la tête de ses hommes d'armes à cheval, chargea lui-même à plusieurs reprises pour dégager ces braves gens. 11 eut bientôt sur les bras la seconde ligne de larmée anglaise, conduite par le prince de Galles en personne. L'infanterie castillanne, dont les frondes avaient d'abord jeté quelque désordre parmi les Anglais, se débanda lorsqu'elle eut essuyé les décharges meurtrières de leurs archers. Dès ce moment la bataille était perdue pour don Henri. Cependant il fit des efforts inouis pour rallier ses soldats et les ramener à la charge. On l'entendait crier aux fuyards : « Beaux seigneurs! que faites-vous? Me trahirez- vous aujourd'hui, vous qui m'avez fait roi? Tournez la tête, et la journée, avec l'aide de Dieu, nous restera (l)î » Tant qu'il vit flotter la bannière de l'Écharpe, il la montrait à ses gens et les exhortait par son exemple et par ses cris à percer jusqu'à ses défenseurs; mais enfin cette bannière tomba, et la déroute fut générale. Cavaliers, fantassins, tout se débande et se mêle en fuyant par la plaine. Les gendarmes anglais, remontés sur leurs chevaux, chassaient devant eux une masse confuse qui s'entassait aux abords du pont de Najera, seule retraite de cette grande armée. Une crue subite de la Najerilla vint augmenter le désastre. Hommes et chevaux se jetaient pêle-mêle dans la rivière, qui fut en un instant rouge de sang et encombrée de cadavres. Quelques chevaliers des ordres militaires essayèrent de défendre le pont et se barricadèrent dans une grande maison à l'entrée de la ville; mais ils y furent bientôt forcés, et l'ennemi se répandit dans les rues. La nuit qui sur-
(1) Froissart, liv. I, chap. 239.
50i HISTOIRE DE DON PÈDRE.
vint, la fatigue des vainqueurs las de tuer, le pillage qui les retenait dans la ville et dans le camp de don Henri, sauvèrent les débris de l'année castillanne (1).
Telle fut la bataille de Najera, ou de Navarrete, encore plus décisive que sanglante. Les Castillans laissèrent sur la place cinq à six cents hommes d'armes et sept mille fantassins. Le corps de Du Guesclin perdit à lui seul quatre cents hommes d'armes, la moitié de son effectif. Là seulement le terrain fut vaillamment disputé. Le reste fut tué dans la déroute ou se noya en essayant de passer la Najerilla. Suivant Froissart, le prince de Galles n'aurait eu à regretter que quatre de ses chevaliers, deux Gascons, un Anglais et un Allemand; en outre vingt archers et quarante fantassins (2). Je lui laisse la responsabilité de ce calcul, qui peut surprendre, même quand on se rappelle combien , dans les combats du moyen-âge, la perte des vaincus était toujours hors de proportion avec celle des vainqueurs. Le nombre des prisonniers fut considérable. Bertrand Du Guesclin, le maréchal d'Audeneham, les capitaines français, don Sanche, frère de don Henri, Philippe de Castro, son beau-frère, le marquis de Villena, tous les chevaliers de l'Écharpe, enfin tout ce qui restait vivant de l'avant-garde castillanne, étaient aux mains des Anglais. C'étaient les meilleurs soldats et les plus dévoués qu'eût le prétendant.
Don Pèdre, qui, pendant le combat, s'était jeté au plus fort de la mêlée, s'acharna long-temps à la poursuite des fuyards. On le voyait galoper dans la plaine, monté sur un cheval noir, sa bannière armoriée de Castille devant lui, cherchant son frère partout où l'on combattait encore, et criant, échauffé
(1) Ayala, p. i53, 458. — Froissant, lib. I, chap. 236, 2i0.
(2) Froissart, 1. I, chap. 2il.
par le carnage : « Où est ce bâtard , qui se dit le roi de Castille (t)? » Depuis long-temps les trompettes anglaises avaient sonné la retraite, lorsque, épuisé de fatigue, il consentit enfin à tourner bride. Il se dirigeait vers l'étendard du prince de Galles, qu'il apercevait flottant sur un tertre éloigné, lorsqu'il rencontra un chevalier gascon ramenant prisonnier Inigo Lopez Orozco, jadis un de ses familiers, qui l'avait abandonné peu après sa fnite de Burgos. A la vue d'un homme qu'il avait comblé d'honneurs et qu'il retrouvait au milieu de ses ennemis, le roi, transporté de fureur, le tua de sa main, malgré les efforts du chevalier gascon pour le protéger. Ce fut sa première infraction aux promesses faites au prince de Galles. Les Anglais se montrèrent indignés de cette vengeance barbare. D'ailleurs, tuer leurs prisonniers, c'était leur voler des rançons. Edouard en témoigna le plus vif mécontentement, et, sur le champ de bataille même où ils venaient de triompher, don Pèdre et son allié échangèrent d'aigres paroles, symptômes d'une aversion mutuelle qui allait bientôt éclater plus hautement (2).
La couronne de Castille semblait à jamais assurée à don Pèdre par la bataille de Najera. Un seul homme en jugeait plus sainement, c'était le prince de Galles. Lorsque, le lendemain de la bataille, les chevaliers chargés par lui de reconnaître les morts et les prisonniers vinrent lui faire leur rapport, il leur demanda, dans le dialecte gascon qu'il parlait habituellement : a E lo bort, es mort 6 près? Et le bâtard, est-il tué ou pris?» On répondit qu'il avait disparu du champ
(1) Froissart, 1. I, chap. 238.
(a) Avala, p 471. — Pellicer justi/lcacion de la Grandesa de Fernando de Zuhiga, etc., p. i\.
de bataille et qu'on avait perdu ses traces. « Non ay res faît, s'écria le prince; il n'y a rien de fait (1). » Ces paroles étaient prophétiques.
Malgré l'indignation d'Edouard en apprenant le meurtre de Lopez Orozco, don Pèdre laissait voir que sa soif de vengeance n'était pas apaisée. Le lendemain de la bataille, les prisonniers furent passés en revue. Presque tous, s'étant rendus à des gentilshommes anglais ou gascons, se trouvaient sous la sauvegarde de la loyauté chevaleresque. Cependant don Pèdre demanda que les Castillans lui fussent remis, offrant de payer leurs rançons au prix qui serait fixé, et il pria le prince de le cautionner auprès des chevaliers à qui ces prisonniers appartenaient. «Je leur parlerai, disait-il avec un sourire terrible, et je ferai tant qu'ils demeureront à mon service. Autrement, s'ils s'échappent ou s'ils paient leur rançon, ce sont des ennemis que je retrouverai toujours plus acharnés contre moi. — N'en déplaise à votre majesté royale, répondit le prince d'un ton sévère, ce n'est pas à bon droit que vous faites cette demande. Ces seigneurs, chevaliers ou hommes d'armes à mon service ont combattu pour l'honneur, et leurs prisonniers sont bien à eux. Pour tout l'or du monde, mes chevaliers ne vous les livreraient pas, sachant bien que vous ne les demandez que pour les faire mourir. Quant aux cavaliers, vos vassaux, contre lesquels sentence de félonie a été rendue avant cette bataille, je consens qu'ils vous soient remis. — Puisque vous le voulez ainsi, s'écria don Pèdre, je tiens mon royaume
(1) Sumario de lot reyes de Espana, p. 70.
perdu pour moi, plus qu'il n'était hier. Si vous laissez vivre ces hommes, vous n'avez rien fait pour moi. Votre alliance m'a été inutile, et c'est en vain que j'ai dépensé mes trésors à payer vos gendarmes ! — Sire cousin, reprit Edouard, pour recouvrer votre royaume, vous avez de plus sûrs moyens que ceux par lesquels vous avez cru le conserver, et qui, de fait, vous l'ont fait perdre. Croyez-moi, renoncez à vos rigueurs d'autrefois, et songez à vous faire aimer de vos gentilshommes et des communes de votre royaume. Si vous reprenez vos anciens errements, vous vous perdrez et vous mettrez en tel état, que ni monseigneur le roi d'Angleterre, ni moi, ne pourrions vous venir en aide, quand même nous en aurions la volonté (1)1» Pendant ce débat, la plupart des prisonniers castillans exprimaient leur repentir et faisaient supplier don Pèdre de leur accorder leur pardon. Le roi, annonçant qu'il leur faisait grâce par considération pour le prince de Galles, consentit à recevoir leurs serments. 11 embrassa même son frère don Sanche, et lui promit d'oublier sa conduite passée. GomezCarrillo et Sancho-Sanchez Moscoso, grand commandeur de Saint- Jacques, furent cependant exceptés de l'amnistie, comme ayant été déclarés traîtres par sentence rendue dès avant la révolution. Livrés au roi, ils furent aussitôt décapités devant sa tente. Garci Jufre Tenorio, fils de l'amiral don Alonso Jufre (2), fut également égorgé quelques jours après et pour le même motif. Après ces exécutions, les deux princes se séparèrent mécontents l'un de l'autre. Don Pèdre avec don Sanche et le maître d'Alcântara, Martin Lopez, se dirigea sur Burgos, à la tête de
(1) Ayala, p. 473.
(3) Alonso Jufre avait été mis à mort par ordre du roi eu 1358.
l'avant-garde anglaise, tandis qu'Edouard le suivait lentement avec le reste de ses troupes (1).
Pendant que don Pèdre faisait trancher la tête à ses sujets rebelles, le prince de Galles donnait un exemple de modération qui contrastait fortement avec cette rigueur. Parmi ses prisonniers se trouvait le maréchal d'Audeneham, vieux guerrier de soixante ans, estimé jusqu'alors comme un brave et loyal chevalier. Pris à la bataille de Poitiers, combattant à côté du roi de France, il avait été mis à rançon, et, suivant l'usage du temps et la courtoisie ordinaire du prince, il avait été relâché avant d'avoir entièrement acquitté sa dette, mais sous le serment de ne pas porter les armes contre le roi d'Angleterre ou son fils, à moins que ce ne fût sous la bannière du roi de France ou d'un prince de sa famille. En le reconnaissant au milieu des Français, Edouard fronça le sourcil et l'appela parjure et traître. « Sire, dit le vieux maréchal, vous êtes fils de roi, et je ne puis vous répondre autre chose, sinon que je ne mérite point les noms que vous me donnez. — Eh bien ! dit le prince, vous soumettez-vous au jugement d'une cour de chevaliers? » Le maréchal y consentit avec empressement. Aussitôt douze chevaliers furent nommés pour connaître de l'accusation, quatre Anglais, quatre Gascons et quatre Bretons. Le prince, se portant accusateur, parla le premier. Il rappela le serment du maréchal, et conclut, en peu de mots, que n'y ayant dans l'armée ennemie aucun prince de la maison de France, l'accusé avait manqué à sa parole et forfait à l'hon-
(1) Ayala, p. 458. — Froissart, liv. I, ch. 242. Froissart rapporte que le roi marcha sur Burgos avec le maître de Calatrava; mais Padilla n'avait pas assisté à la bataille. La confusion vient de ce que Martin Lopez fut nommé maître de Calatrava peu de temps après.
ueur. Le maréchal plaida lui-même sa cause, el répondit qu'à la vérité il avait juré de ne point s'armer contre le roi d'Angleterre ni contre son fils, mais qu'il n'avait pas enfreint son serment, n'ayant pas tiré l'épée contre eux. « Ne vous en déplaise, monseigneur, dit-il, vous n'êtes point le chef de l'armée contre laquelle je me suis battu. Vous êtes venu sur cette plaine, comme capitaine aux gages du roi don Pèdre, et c'est contre ce roi, chef de votre armée, que je me suis battu, moi, pauvre capitaine d'aventure à la solde du roi don Henri. » Cette argumentation, qui nous semble aujourd'hui plus subtile que juste, appuyée par la réputation sans tache du vieux maréchal, fut accueillie avec faveur. Tout ce qui pouvait étendre cette indépendance dont les nobles du moyen-àge étaient si jaloux, devait plaire aux juges du maréchal, capitaines d'aventure comme lui. Il fut absous à l'unanimité. Le prince luimême, toujours généreux, admit sans hésiter une défense qui lui enlevait la gloire de la journée de Najera et le réduisait lui-même au rôle d'un mercenaire. Loin de se tenir pour offensé, il témoigna hautement son approbation du jugement et assura le maréchal qu'il lui rendait toute son estime (1).
Avant de raconter les suites de la bataille de Najera, je dois faire connaître le sort du rival de don Pèdre. Entraîné par le flot des fuyards, don Henri s'éloignait du combat monté sur un cheval bardé de fer, lorsqu'il fut rencontré et reconnu par un de ses écuyers nommé Rui Fernandez de Gaona, qui, remarquant que le cheval du roi pouvait à peine marcher,
(1) Ayala, p. 458 et suiv.
lui donna le sien équipé à la légère; quelques instants après Gaona et le cheval de don Henri étaient pris parles Anglais (t). Grâce à sa nouvelle monture, don Henri put se dérober à ceux qui s'attachaient à sa poursuite. Après avoir traversé, non sans peine, le pont de Najera, au lieu de prendre la route de Burgos, il se dirigea vers Soriaj c'est le chemin qui mène en Aragon. Vaincu, il sentait bien qu'aucune ville de la Castille ne s'exposerait à le recevoir. Le lendemain de la bataille, suivi de trois cavaliers seulement, qui l'avaient rejoint, il gagna le territoire de Soria, où l'attendait un nouveau danger. Cette province, insurgée dès avant son désastre, était parcourue en tout sens par des partis ennemis. Quelques cavaliers le reconnurent, et, devinant sa mauvaise fortune à l'état de son équipage, essayèrent de l'arrêter. Il tua de sa main un des assaillants et obligea le reste à lui livrer passage. Parvenu en Aragon à travers mille dangers, il fut d'abord accueilli par don Pèdre de Luna, fameux depuis sous le nom de l'antipape Benoît XIII, qui lui servit de guide dans les montagnes et le conduisit luimême jusqu'à Orlhez. Le comte de Foix, seigneur du pays et vassal du roi d'Angleterre, bien qu'il fût plus que personne intéressé à ne pas exciter le courroux du prince de Galles, n'en reçut pas moins le proscrit avec tous les égards dus à son rang et à ses malheurs. Il lui donna des chevaux et une escorte pour gagner Toulouse; là enfin, don Henri respira librement (2).
Don Tello, sur lequel la mauvaise conduite du corps qu'il commandait à Najera avait fait planer de graves soupçons,
parut les démentir par son empressement à se soustraire à la
(1) Rymer, t. III, p. 2. P. 132, Memoranda de Conflictu prœnotato. (S) Ayala, p. 461, 462.
vengeance de don Pèdre. De même que son frère, il chercha d'abord un asile en Aragon. C'était de ce côté que se dirigeaient tous les chefs du parti vaincu. Sur la nouvelle de la défaite de don Henri, sa femme, dona Juana, prit à la hâte la même route avec l'infante Léonor d'Aragon, fiancée à son fils. Quelques jours après, elle entrait à Saragosse avec une suite éplorée de dames et de damoiselles, exténuée de fatigue et mourant d'effroi. Dona Juana était conduite par l'archevêque de Saragosse, chargé par Pierre IV de résider auprès d'elle, et c'est à la présence d'esprit et au dévouement de ce prélat qu'elle dut d'échapper à tous les dangers qui l'attendaient dans sa fuite. Personne n'avait encore de nouvelles de don Henri, et don Pèdre, dans les lettres qu'il adressait à toutes les villes de la Castille, publiait que son ennemi était mort à Najera (4). Les fugitifs furent mal accueilhs à la cour d'Aragon. Pierre IV, déjà indisposé contre don Henri pour sa lenteur ou sa mauvaise foi dans l'exécution de leurs traités, labandonnail ouvertement depuis sa défaite, craignant d'ailleurs de se brouiller avec le prince de Galles. Il se hâta de retirer sa fille Léonor à la princesse que, peu de jours auparavant, il nommait la reine de Castille. Maintenant il rejetait bien loin l'idée dune alliance avec une maison à jamais déchue. Bientôt sir Hugh de Calverly, au nom du roi d'Angleterre, et un seigneur castillan, envoyé de don Pèdre, vinrent demander avec hauteur l'extradition ou l'éloignement de tous les membres de la famille proscrite, offrant en retour l'amitié et l'alliance des vainqueurs. Grâce à l'énergique intervention d'une partie de la noblesse aragonaise, doîia Juana et les bannis castillans qui l'a-
(1) Gascales, Hist. de Murcia, p. 148. Lettre de don Pèdre au conseil de Morcie.
valent suivie obtinrent quelque temps une hospitalité précaire. La puissante famille des Luna, à laquelle appartenait l'archevêque de Saragosse, reprochait hautement au roi d'Aragon de sacrifier un allié, qui lui avait rendu de signalés services, à un implacable ennemi, qui, pendant dix ans, avait porté le fer et le feu dans son royaume; mais Pierre IV ne se piquait pas plus de générosité que de bonne foi. La bataille de Najera était à ses yeux l'irrévocable condamnation de don Henri. Il ne fit aucune difficulté pour entrer en négociations avec don Pèdre et le prince de Galles. Au reste, les Castillans eux-mêmes lui donnaient l'exemple de l'oubli des serments. Burgos ouvrit ses portes avant d'être sommée, et la soumission de tout le royaume fut encore plus rapide que n'avait été son insurrection quelques mois auparavant. C'était à qui s'efforcerait de désarmer le vainqueur par son empressement et sa bonne grâce à reprendre le joug. Un petit nombre de richeshommes, pleins de défiance, se cachaient dans leurs châteaux ou cherchaient à passer en pays étranger : personne ne songeait à protester contre le jugement rendu sur les bords de la Najerilla.