PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXVIII. 2o
à qui nous adresser pour ne nous point commettre , ni notre bienfaitrice aussi. Cependant la curiosité d'apprendre une chose qui, selon toute apparence, me devait faire connaître pourquoi on faisait choix de moi plutôt que de mes compagnons, m'obligea de me fier à un renégat de Murcie « qui me témoignait beaucoup d'amitié ; mais je ne le fis qu'après avoir pris toutes les précautions nécessaires pour l'engager au secret , ce que je fis en lui donnant une attestation qu'il était homme de bien, qu'il avait toujours servi et assisté les chrétiens , qu'il avait dessein de s'enfuir à la première occasion qu'il en trouverait , qui sont des manières de certificats que les renégats prennent des esclaves quand ils veulent repasser chez les chrétiens. Je vous dirai „ en passant , qu'il y en a qui en usent de bonne foi , mais d'autres le font seulement par adresse , et pour s'en servir dans les rencontres ; car, quand ils vont pirater ^ si par hasard ils tombent entre les mains des chrétiens , ils se tirent d'affaire par le moyen de ces certificats , qui justifient que leur intention était de demeurer parmi eux, et que c'est pour cela qu'ils viennent en course avec les. Turcs ; et ils se sauvent ainsi d'une mort inévitable , faisant semblant de se réconcilier avec la religion chrétienne , sous le voile d'une feinte abjuration ; après quoi ils vivent en liberté sans
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qu'on ose les inquiéter, et ils ne trouvent pas plutôt Toccasion favorable qu'ils repassent en Barbarie.
Le renégat que je viens de dire avait une attestation semblable de tous mes compagnons ; et si les Mores l'avaient surpris avec cela , il aurait été brûlé tout vif. Ayant donc pris mes précautions avec lui , et sachant qu'il parlait arabe , et le savait écrire , je le priai , sans m'ouvrir davantage pour l'heure , de mç lire ce papier , que je dis que j'avais trouvé dans un trou de notre chambre. Il l'ouvrit et le regarda quelque temps, et, après l'avoir lu deux ou trois fois, il me dit que si j'en voulais l'explication mot pour mot , je lui donnasse du papier et de l'encre; ce que je fis, et l'ayant traduit sur lechamp : Voilà , dit-il , ce que signifie cette lettre arabe , sans qu'il y manque une parole; je vous avertis seulement que Lela M arien veut dire vierge Marie, et Alla, Dieu. Voici ce qu'il y avait écrit , et qui ne sortira jamais de ma mémoire :
« Lorsque j'étais encore enfant , une femme esclave de mon père m'apprit en notre langue la prière des chrétiens, et me dit plusieurs choses de Lela Marien. Cette esclave mourut, et je sais qu'elle n'alla point dans le feu éternel , mais avec Dieu , car je l'ai vu. deux fois de-