PARTIE ly LIV. lY, CHAP. XXXVIII. aa
la volonté de Zoraïde , que nous la vîmes paraître avec un coffret plein d'écus d'or, dont elle était si chargée , qu'elle ne pouvait se soutenir.
Pendant cela, Agimorato s'étant éveillé^ et entendant du bruit dans le jardin , se mit à la fenêtre ; et comme il connut que c'était des chrétiens^ il cria de toute sa force : Aux chrétiens ! aux chrétiens! aux voleurs! aux voleurs! ce qui nous mit tous en confusion et en désordre. Mais le renégat, voyant le péril où nous étions, et combien il était important d'achever l'entreprise ayant qu'on pût venir au secours, monta promptement dans la chambre d' Agimorato avec une partie de mes compagnons , pendant que je demeurai avec Zoraïde , qui venait de tomber entre mes bras presque évanouie. Nos gens firent si bien , que nous le vîmes revenir un moment après , emmenant avec eux le More , les mains liées, et un mouchoir dans la bouche.
D'abord que Zoraïde vit son père , elle mit la main sur les yeux pour ne le point voir ; et lui l'ayant aperçue , fut bien étonné de la voir entre nos mains, ne sachant pas encore qu'elle s'y était jetée elle-même. Nous les emmenâmes de la sorte à la barque, où nos gens nous attendaient, tout effrayés , dans la crainte qu'il nous fût arrivé quelque chose. Il était environ deux heures de nuit quand nous entrâmes dans la bar-
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que , où Ton ôta à Agimorato le mouchoir et les liens; et le renégat le menaça de le tuer s'il lui voyait ouvrir la bouche. Ce bon homme , regardant sa fille , commença à soupirer ; mais il fut bien surpris de voir que je la tenais étroitement embrassée , et de ce qu'elle le souffrait sans faire la moindre résistance ; et il mourait d'envie de lui en témoigner son ressentiment, si les menaces du renégat ne l'eussent obligé de se taire.
Cependant Zoraïde , qui vit qu'on commençait à ramer , pria le renégat de me dire que je l'obligerais beaucoup de faire rendre la liberté à son père et aux Mores qui étaient enchaînés ^ans la barque , et qu'elle se jetterait dans la mer plutôt que de souffrir qu'on emmenât captif un père qui l'aimait si chèrement , et pour qui elle avait aussi la dernière tendresse. Je consentis d'abord à ce qu'elle souhaitait; mais le renégat me faisant voir le danger qu'il y avait de délivrer des gens qui ne seraient pas plutôt libres qu'ils appelleraient du secours , et obligeraient ceux de la ville d'envoyer après nous quelques frégates légères qui nous auraient incontinent attrapés , nous demeurâmes tous d'accord, et Zoraïde même, à qui j'en fis voir la conséquence, de ne point délivrer les Mores que nous ne fussions sur les terres des chrétiens.