‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 112 sur 191 · PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXVIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXVIII

Ainsi , après nous être recommandes à Dieu , nous naviguâmes gaîment, à l'aide de nos bons rameurs, et prîmes la route de l'île Majorque , qui est la terre de chrétienté la plus proche. Mais s'étant levé un vent de nord , et la mer étant un peu grosse , il nous fut impossible de tenir cette route , et nous fûmes contraints d'aller teixe-à-terre du côté d'Oran , non sans appréhension d'être découverts de Sargel , qui est sur cette côte à soixante milles d'Alger , ou de rencontrer quelque galiote de celles qui reviennent de charger à Tetouan. Quoique à dire vrai il n'y avait pas un de nous qui n'eût souhaité pour son intérêt propre » et pour celui de tous , de trouver quelque vaisseau chargé de marchandises, pourvu que ce ne fut pas un de ceux qui vont en course , car lious nous croyions assez forts pour le prendre et nous mettre ainsi en état d'achever sûrement notre voyage. Pendant tout ce tempsrlà , Zoraïde se cachait la tête entre mes mains , pour ne pas voir son père , et j'entendais qu'elle pria Lela Marien de nous donner du secours.

Nous avions bien fait trente milles , quand le jour , qui survint , nous fit voir que nous étions éloignés de terre de trois portées de mousquet ^ et qu'il ne -paraissait personne qui nous pût faire craindre que nous eussions été découverts.

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Nous ne laissâmes pas de nous ëlargîr un peu en mer , la voyant moins agitée ; et nous trouvant à deux lieues de terre , nous dîmes à nos Espagnols, de ramer plus lentement, afin que nous mangeassions tous. Mais ils répondirent qu'il n'était pas temps de se reposer, et qu'ils mangeraient bien sans quitter les raines. Il se leva pour lors tout-à-coup un grand vent , qui nous obligea de nous mettre à la voile et de tirer vers Oran, faisant huit milles par heure, et n'ayant plus rien à craindre que la rencontre de quelque vaisseau corsaire. En même temps on donna à manger aux Mores , que le renégat consolait, les assurant qu'ils n'étaient point esclaves , et qu'on les mettrait bientôt en liberté ; et comme il dit la même chose au père de Zoraïde : Chrétiens , répondit-U , je pourrais me promettre toute autre chose de vous que la liberté ; ne pensez pas que je sois assez simple pour croire qu'après vous être exposés à tant de périls pour me l'ôler, vous me la veuilliez rendre si libéralement et si vite, surtout me connaissant comme vous faites , et sachant que vous me la pouvez vendre bien cher ; mais si vous la voulez mettre à prix tout-à-l'hcure , je vous offre tout ce que vous voudrez pour moi et pour ma pauvre fille , ou seulement pour elle, qui m'est bien plus chère que mon bien et ma vie. Le bon homme ,

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