‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 113 sur 191 · PARTIE I, hl\. IV, CHAP. XXXVIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, hl\. IV, CHAP. XXXVIII

en achevant de parler , . se prit à pleurer avec tant d'abondance qu'il nous fit compassion ; et Zoraïde s'etant tournée de son côté, et voyant son affliction , s'alla jeter à son cou , et ils commencèrent à pleurer ensemble avec tant de marques de tendresse et de douleur, que la plupart de nous en versèrent des larmes.

Agimorato cessant de pleurer, remarqua que Zoraïde était extrêmement parée , et aussi couverte de pierreries qu'elle l'aurait été dans un jour de fête. Qu'est-ce que ceci, dit-il, ma fille? hier au soir, avant la disgrâce qui nous est arrivée , je tie vis avec tes habits ordinaires , et aujourd'hui , que nous avons sujet d'être dans la dernière affliction , je te vois parée de tout ce que j'ai pu trouver de plus beau et de plus rare dans tout le temps de ma bonne fortune ? satisfais-moi là-dessus , je t'en prie, car cela m'étonne encore plus que la misère où je me trouve. Zoraïde , qui se trouvait embarrassée , ne sut que répondre à son père ; et lui apercevant dans un coin de la barque la cassette de ses pierreries , qu'il avait laissée à Alger, lui demanda avec beaucoup de surprise par quelle aventure elle était entre nos mains, et ce qu'il y avait dedans.

Seigneur Agimorato , dit le renégat , prenant la parole pour Zoraïde, n'obligez point votre fdlc à vous répondre sur tatn.t de choses ; je vais

^3o DON QUICHOTTE.

VOUS satisfaire en deux mots : Zoraïde est chrétienne , et c'est elle qui nous rend la liberté ; elle vient avec nous de son consentement , et se trouve bien heureuse d'avoir embrassé une religion aussi pleine de vérité que la vôtre Test de mensonges. Cela est-il vraî^ ma fille ? dit le More. Oui j mon père , cela est ainsi , répondit Zoraïde. Quoi! tu es chrétienne , reprit le More , et c'est toi-même qui as mis ton père au pouvoir de ses ennemis? Je suis véritablement chrétienne, répliqua Zoraïde ; mais je ne vous ai point mis dans l'état où vous êtes ; je n'ai jamais pensé à vous abandonner , ni à vous donner le moindre déplaisir , mais seulement à chercher un bien que je ne pouvais trouver parmi les Mores. Et quel est donc ce bien, ma fille? dit le bon homme. Demandez.-le vous-même à Lela Marien, ditelle y. elle vous l'apprendra mieux que moi.

A peine le More eut-il ouï cette réponse , que sans rien dire il s'élança d'une incroyable vitesse la tête la première dans la mer , et il se serait perdu sans doute, si ses habits ne Favaient quelque temps soutenu sur l'eau ; nous eûmes le loisir de le prendre par sa veste , et nous le tirâmes à demi - noyé et sans sentiment ; ce qui causa tant de douleur à Zoraïde , qu'elle se jeta sur le corps deson père, où, fondant en larmes, elle ne fit pas moins de plaintes et de regrets que

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