PARTI£ I, LIV. IV, CHAP. XXXVIII
finir, je le fis promptement mettre à terre , où il ne fut pas plutôt qu'il recommença ses malédictions avec plus de fureur qu'auparavant, demandant à Mahomet qu'il priât Dieu de nous abîmer ; et, quand il vit que nous ne pouvions presque plus l'entendre , parce que la barque était déjà bien éloignée, il s'arracha les cheveux et la barbe, se roulant par terre avec tant de marques de désespoir, que nous en craignions tous quelque chose de funeste.
Cependant , la tendresse qu'il avait pour Zoraïde, remettant un peu le calme dans cet esprit égaré , ou lui-même voulant tenter toutes sortes de voies, il cria de toute sa force : Retourne, ma chère fille , retourne ! je te pardonne tout : laisse à tes ravisseurs ces richesses qui sont déjà à eux , et viens consoler un père qui t'aime et qui va mourir dans ce désert si tu l'abandonnes. Zoraïde, qui l'entendait et qui était vivement touchée, pleurait à chaudes larmes sans pouvoir dire une parole. Néanmoins , faisant effort sur elle-même: Mon père, répondit-elle, je prie Lela Malien , qui m'a fait chrétienne , de vous donner de la consolation. Alla m'est témoin que je n'ai pu m'empécher de faire ce que j'ai fait ; les chrétiens ne m'y ont nullement forcée , mais je n'ai pu résister à Lela Marien , qui me pres-^ sait incessamment d'achever ce que j'avais com-
mencé ; et je vous assure , mon cher père , que c'est une bonne action dont vous ne devez point avoir de déplaisir.
Quand Zoraxde parlait de la sorte , nous ne voyions déjà plus son père ; et nous trouvant désonnais sans inquiétude, nous naviguions avec plaisir par un vent qui nous faisait espérer de nous voir à la pointe du jour suivant sur les côtes d'Espagne. Mais notre joie ne fut guère de durée ; et peut-être que les malédictions que le More avait données à sa fille firent leur effet. Nous trouvant en pleine mer, environ trois heures de nuit , voguant à voile déployée , et les rames attachées , parce que le vent était propre , nous vîmes proche de nous, à la clarté de la lune, un vaisseau rond , qui venait à toutes voiles en traversant , et il était déjà si près de nous , que nous fûmes contraints de caler pour éviter sa rencontre , comme aussi dans le vaisseau ils tinrent fortement le gouvernail pour nous laisser passer. Ils nous demandèrent en même temps qui nous étions , d'où nous venions , et quelle était notre route ; et nous ayant fait ces demandes en français , le renégat ne voulut pas qu'on répondît , nous assurant que c'était des corsaires français qui pillaient indifféremment amis et ennemis. Ainsi passant outre sans rien dire , et laissant le vaisseau au-dessus du vent , nous fû-