PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXYIII. a
mes bien étonnés qu'ils nous tirèrent deux volées de canon , apparemment chargés de chaînes , dont la première coupa notre grand mât par la moitié , qui tomba avec la voile dans la mer, et l'autre donna dans les flancs de la barque, et la perça de part en part, sans blesser personne. Mais nous, qui sentîmes que nous coulions à fond, demandâmes du secours à ceux du vaisseau, leur criant qu'ils nous vinssent prendre , parce que nous périssions. Ils baissèrent aussitôt les voiles , et jetant la chaloupe en mer , ils vinrent douze Français avec le mousquet et la mèche allumée, et voyant que la barque enfonçait , ils nous^ reçurent avec eux, en nous reprochant que nous nous étions mis en cet état-là par notre incivilité.
A peine fûmes-nous entrés dans le vaisseau , que les corsaires , après s'être informés de tout ce qu'ils voulaient savoir, nous dépouillèrent comme si nous eussions été leurs ennemis capitaux : ils nous prirent tout , à la réserve de la cassette, où étaient les pierreries, que le renégat jeta dans la mer sans que personne s'en aperçût. Ils otèrent aussi à Zoraïde les bracelets qu'elle avait aux pieds et aux mains ; et je confesse que je craignis plus d'une fois qu'ils ne passassent à des violences plus étranges; mais heureusement ces gensla , tout brutaux qu'ils sont , n'en veulent qu'au
butin , dont ils sont si insatiables , qu'ils nous auraient pris jusqu'à nos habits d'esclaves , s'ils avaient pu s'en servir. Ce qui fut lé plus à craindre, c'est qu'ils consultèrent entre eux s'ils ne nous jetteraient point tous à la mer, enveloppés dans une voile , parce qu'ayant dessein de trafiquer en quelques ports d'Espagne , sous la bannière d'Angleterre , ils appréhendaient que nous ne donnassions avis de leur larcin , et d'en être châtiés. Il y en eut beaucoup de cette opinion ; mais le capitaine , à qui la dépouille de ma chère Zoraïde était tombée en partage » dit qu'il était content de sa prise , et qu'il ne songeait plus qu'à passer pendant la nuit le détroit de Gibraltar, et aller sans s'arrêter jusqu'à la Rochelle , d'où il était parti. Ce qui ayant été approuvé de tous, le jour suivant ils nous donnèrent leur chaloupe avec le peu de vivres qu'il fallait pour le reste de notre voyage , étant déjà proches des terres d'Espagne, dont la vue nous donna tant de joie que nous en oubliâmes toutes nos disgrâces.
Il était environ midi quand ils nous descendirent dans la chaloupe , avec deux barils d'eau et un peu de biscuit ; et le capitaine , touché de je ne sais quelle pitié pour ZoraSdc , lui donna , en la quittant, jusqu'à quarante écus d'or, et ne voulut jamais permettre que les soldats prissent ses habits , qui sont les mêmes qu'elle a préseftr