PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXVIII
tement sur elle. Nous prîmes congé d'eux, en les remerciant et témoignant moins de déplaisir que de reconnaissance ; et pendant qu'ils s'élargirent en mer, suivant la route du détroit, nous voguâmes en diligence vers la terre , qui nous servait de guide, et dont nous nous vîmes si proches au coucher du soleil , que nous aurions pii aborder avant que la nuit fût fort avancée. Mais parce qu'il n'y avait plus de lune , que le temps était couvert , et que nous ne connaissions point le pays, nous n'osâmes hasarder de gagner la terre , contre le sentiment de la plupart des nôtres, qui disaient, et non sans raison, qu'il valait mieux donner contre un rocher, loin de toute habitation , que de s'exposer à la rencontre des corsaires de Tetouan , qui courent la nuit toutes ces côtes.
De ces avis opposés il s'en forma un tt-oîsième , et nous résolûmes d'approcher peu à peu de terre , et de descendre d'abord que nous en trouverions l'occasion, et que la mer serait assez tranquille pour nous le permettre ; et commençant à ramer , nous arrivâmes sur le minuit au pied d'une haute montagne , qui n'était pas si proche de la mer que nous ne pussions débarquer commodément. Nous descendîmes sur le sable ; et baisant tous la terre avec des larmes de joie , nous rendîmes grâces à Dieu du favorable
secours qu'il nous avait donné dans le voyage. Ensuite nous ôtâmes nos provisions de la chaloupe y et la tirâmes à terre ; et ne pouvant achever de croire que nous fussions en terre des chrétiens, ni assez en sûreté, nous montâmes, tant que nous pûmes aller , dans la montagne. Le jour étant venu, nous allâmes jusqu'au plus haut pour voir si nous ne découvririons point de village , ou quelques cabanes de pécheur ; mais ne voyant ni maisons ni chemins , ni même pas le moindre sentier , tant loin que nous pussions porter la vue, nous avançâmes au -dedans des terres , ne pouvant nous imaginer que nous fussions long-temps sans trouver quelqu'un qui nous apprît où nous étions. Ce qui me fâchait le plus était de voir ma chère Zoraïde à pied dans un pays si rude ; car bien que je la prisse quelquefois sur mes épaules , cela la délassait moins que la crainte de me charger ne la fatiguait; et elle aimait bien mieux marcher et que je lui donnasse la main.
Après avoir fait près d'un quart de lieue de cette sorte , nous ouïmes le son d'une petite clochette, qui nous fit croire qu'il y avait là auprès quelque troupeau, et regardant de tous côtés, nous vîmes un berger au pied d'un liège , qui , dans le plus grand repos du monde , accommodait un bâton avec un couteau. Nous l'appelâmt&s; il se