PARTIE I, UY. lY, CHAP. XXXIX
la consolation de revoir encore une fois rainé de ses enfans , dont il n'a pas eu la moindre nou^ velle depuis qu'il partit pour Tardée. £t sans mentir, il y a lieu de s'étonner qu'un homme sage comme mon frère ait été si long* temps hors de sa maison sans donner avis à un père , qui l'aime , de l'état où il se trouve , et sans témoigner d'inquiétude de celui de sa famille. Assurément si nous eussions^été informés de sa disgrâce , il n'aurait pas eu besoin de cette mer- Teilleitôe canne qui lui a rendu la liberté ; mais que je crains qu'il l'ait reperdue avec ces corsjâres! et qui sait si ces malheureux ne se seront point défait de lui pour assurer leur larcin et pour cacher leurs brigandages ? Cette pensée va troubler tout le plaisir que je prenais dans mon voyage , et je ne saurais plus avoir de véritable joie. Ah! mon cher frère, si je pouvais apprendre où vous êtes, je n'épargnerais rien pour faire cesser votre misère, et je suis assuré que mon pauvre père donnerait tout pour vous délivrer. O Zoraïde ! aussi libérale que belle , qui pourra jamais vous récompenser du bien que vous avez fait à mon cher frère ? et que j'aurais de joie si je voyais finir vos malheurs par un heureux mariage , et si je pouvais avoir l'avantage de contribuer à vous rendre tous deux contens! L'auditeur dit ces paroles avec tant de sentimens de
aSa ©ON QUICHOTTE.
douleur et de tendresse, que tous ceux qui étaient présens en furent extrêmement touchés.
Le curé , voyant que son dessein avait si bien réussi 9 ne voulut pas laisser plus long -temps l'auditeur dans le triste état où il le voyait : il se leva de table , et allant prendre d'une main Zoraïde» que suivirent Dorothée, Luscinde, et la fille de l'auditeur, il prit de l'autre main en passant celle de l'esclave : Essuyez vos larmes, monsieur, lui dit -il, vous avez devant vous ce cher frère , et cette aimable belle-sœur que vous souhaitez tant de voir: voilà le capitaine Viedma, et voici la belle More à qui il est redevable de tant de choses : vous voyez le misérable état où les Français les ont réduits; cela ne se peut être fait que pour vous donner matière d'exercer votre générosité. L'esclave courut aussitôt pour embrasser son frère , qui , l'ayant un peu considéré, et achevant de le reconnaître, lui jeta les bras au cou , et s'attachant l'un à l'autre étroitement, ils versèrent tant de larmes, que toute la compagnie ne put s'empêcher d'en répandre aussi. Il n'est pas aisé de redire tout ce que se dirent les deux frères : il faut s'imaginer ce que d'honnêtes gens qui s'aiment peuvent sentir dans une pareille occasion. Ils se racontèrent en peu de mots leurs différentes aventures , et à chaque parole se donnèrent toutes