PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXIX. 2S
n'attendait pas d'une fille de cet âge, et lui repondit : Vous parlez d'une manière que je n'entends point, ma belle : expliquez - vous davantage, et dites-moi ce que c'est que ce malheureux musicien qui vous donne tant d'inquiétude; mais il me semble qu'il recommence à chanter , et il vaut bien la peine qu'on l'écoute ; vous me direz après cela ce que je vous demande. Quand il vous plaira , dit Claire , et elle mit aussitôt ses deux mains sur ses oreilles pour s'empêcher d'entendre le musicien , qui chanta ce qui suit :
Mon coeur, ne i>erd8 {>oint l'eftpéfance-, PerséTerons jusques au bout ; L'amour est le maître de tout, £t l'on deTÎcnt heureux lorsque moins On y pense*.
Et le triomphe et la victoire Suivent qn généreux eifort ; Il faut toujours tenter le sort, Et pour les paresseux il n'est aucune gloire.
L*amour vend bien cher ses caresses ; Mais peut-on les acheter moins P Qu'est-ce 'que du temps et dés soins ?
Un inoment de bonheur vaut toutes les richesses.
Le musicien ayant cessé de chanter, Claire r^r commença ses plaintes, et cela augmentant la cur riosité de Dorothée , elle lui demanda ce qu'elle
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lui avait promis de lui dire. En même temps la belle Claire embrassant étroitement Dorothée , et approchant sa bouche tout près de son oreille pour n'être pas entendue de Luscinde , qui était dans Fautre lit : Celui qui chante, dit- elle, est fils d'un grand seigneur d' Arragon , qui avait sa maison à Madrid, vis-à-vis celle de mon père. Je ne sais où ce jeune gentilhomme , qui n'était encore qu'écolier, me put voir, si ce fut à l'église ou ailleurs, car nos fenêtres étaient toujours bien fermées. Quoi qu'il en soit , il me vit , il devint amoureux de moi , et me le fit connaître autant qu'il put par une fenêtre qui regardait sur les nôtres , et dont je lui voyais verser tant de larmes , qu'il m'en faisait pitié. Je m'accoutumai à le voir , et je vins à l'aimer sans savoir ce qu'il me demandait. Entre autres signes que me faisait le pauvre gardon , il joignait les deux mains ensemble pour me faire entendre qu'il voulait se marier avec moi ; mais quoique cela Tne donnât de la joie , et que je le voulusse bien , étant sans mère , et presque toujours seule , je ne savais comment lui faire savoir mes sentimens. Ainsi je le laissai sans rien dire , et sans luï faire d'autre faveur , si ce n'est que quand mon père n'était pas au logis, je haussais la jalousie et me laissais voir, dont le pauvre garçon avait tant de contentement, qu'on eût dit qu'il en perdait l'esprit.