‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 127 sur 191 · PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXIX. aSg · texte numérisé non relu

PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXIX. aSg

Le temps que mon père devait partir étant arrivé, Je ne sais comment il Tapprit; ce ne fut de moi, car je ne pus trouver le moyen de le lui dire ; mais il en tomba malade d'ennui , et le jour que nous parrîmes , je ne pus jamais le voir pour lui dire adieu , tout au moins des yeux. Mais au bout de deux jours, comme nous entrions dans Fhôtellerie d'un village qui est à une journée d'ici, je le vis sur le pas de la porte en habit de muletier, si bien déguisé, que je ne l'aurais point reconnu si je ne l'avais toujours présent dans mon esprit. Je fus toute étonnée de le voir; mais j'en eus bien de la joie. Pour lui, il a toujours les yeux sur moi , si ce n'est devant mon père , de qui il se cache avec beaucoup de soin , sans faire le moindre semblant de me connaître. Je vous avoue que comme je sais qui il est , et que c'est pour l'amour de moi qu'il va ain»à pied et qu'il souffre tant , je meurs d'ennui et je ne saurais le quitter de vue. Je ne devine point quelle intention il a , ni comment il a pu se dérober de chez son père, qui l'aime extrêmement, parce qu'il n'a que lui d'héritier, et qu'il est en effet fort aimable, comme vous en jugerez sans doute vous^ même. Au reste , c'est lui-même qui fait tout ce qu'il chante ; car il a beaucoup d'esprit , et j'ai ouï dire qu'il fait bien des vers. Mais , madame-, il faut que je vous dise que toutes les fois que je

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Ten tends chanter, je ne sais où j'en suis, et je meurs de peur que mon père ne vienne à le reconnaître , et qu'il ne s'aperçoive de quelque chose. Cependant je n'ai jamais parlé à ce pauvre enfant en toute ma vie , et avec tout cela il me semble que je ne saurais vivre sans lui. Voilà, ma chère dame , tout ce que je puis vous dire de ce musicien , dont la voix vous a charmée ; vous voyez bien que ce n'est pas un muletier, mais le fils d'un grand seigneur, comme je vous ai dit.

C'est assez, ma chère enfant^ dit Dorothée en la baisant cent fois , c'est assez , ne vous inquiétez point. Pour moi , j'espère que tout ira bien , et des sentimens si raisonnables auront assurément une bonne fin. Hélas! madame, dit la belle Claire , quelle fin faut-il attendre , si son père est si riche, et si grand seigneur, qu'il croira sans doute que je suis trop au-dessous de son fils ? il ne consentira jamais qu'il soit mon mari , et sans cela je n'y consentirai pas non plus pour toutes les fortunes du monde. Tout ce que je voudrais , c'est qu'il s'en retournât : peut-être que ne le voyant plus , et allant faire un voyage qui m'éloignera tant de lui, je me trouverai soulagée de la peine que je souffre, encore que je pense bien que cela ne servira pas à grand' chose. Je ne sais pas, pour moi, quel

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