PARTIE 1, LIV. IV, CH\P. XXIX
la ferait plus au naturel que le barbier \ outre qu'elle avait avec elle un habit de femme ; qu'au reste il n'était pas besoin de l'instruire pour faire son personnage , parce qu'elle avait assez lu de livres de chevalerie pour en savoir le style , et de quelle manière les demoiselles aventurières demandaient des dons aux chevaliers errans. A la bonne heure , madame , dit le curé , nous vous prenons au mot, il ne s'agit plus que de mettre la main à l'œuvre. Sans aller plus loin , Dorothée tira aussitôt de son paquet une jupe de très-belle étoffe et une riche simarre de brocard vert , avec un tour de perles et d'autres ajuste^ mens ; et après s'en être parée ,. elle leur parut à tous si éclatante et éï belle , qu'ils ne cessaient de l'admirer , et d'accuser don Fernand de peu d'honneur et de connaissance d'avoir lâchement abandonné une si charmante personne. Celui de tous qui trouvait Dorothée plus à sa fantaisie , était Sancho Pança ; il n'avait pas assez d'yeux pour la regarder , et il était comme en extase. Qui est cette belle dame ? demanda-t-il au curé avec empressement ; et qu'est-ce qu'elle cherche ici autour ? Qui est cette dame ! répondit le curé , hé ! ce n'est rien , ami Sancho i ce n'est seulement que l'héritière en ligne droite du grand royaume de Micomicon , qui vient prier votre maître de la venger d'une injure que lui a faite
I 3o DON QUICHOTTE.
un malin géant ; et au bruit que fait dans toute la Guinée la valeur du fameux don Quichotte , cette princesse n'a pas craint de faire ce grand voyage pour le venir chercher. Bon pour cela , s'écria Sancho , elle est la bien venue : voilà une heureuse quête et une meilleure. trouvaille, si mon maître est assez chanceux pour assommer ce fils de putain de géant. Oui, par ma foi, il l'assommera s'il le rencontre; qu'il l'en empêcherait , à moins que ce ne soit un fantôme ? car , véritablement , il n'a aucun pouvoir sur ces gens^là. Mais , monsieur le curé , continuat-il , je vous demande une chose : je vous prie que mon maître ne se mette point en tête de se faire archevêque ; je meurs de peur que vous ne le lui alliez conseiller; faites qu'il se marie promptemcnt avec cette princesse , afin qu'il ne soit plus en état de recevoir les ordres , et qu'il s'aille faire empereur. Franchement, j'ai bien raisonné là-dessus , et je trouve par mon compte qu'il n'est pas bon pour moi que mon maître soit archevêque , parce que je ne suis pas propre pour l'église , étant marié , et que j'allasse penser à prendre des dispenses pour tenir des bénéfices : ayant femme et enfans , ce ne serait jamais fait. Gomme vous voyez donc , monsieur le curé , le vrai fait est que mon maître se marie bientôt avec cette dame que je ne nomme point , parce