PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XLII. Sog
la peine à don Fernand et à Dorothée de faire le voyage, ainsi qu'on l'avait arrêté d'abord, sous le prétexte de remettre la princesse Micomicon dans son royaume. I^a meilleure invention' qu'on trouva fut de faire marché avec un charretier, qui passa là par hasard avec sa charrette , pour l'emmener de la manière que je vais dire : ils firent une espèce de cage ou geôle de grands bâtons entrelacés^'assez grande pour tenir un homme passablement à son aise ; et don Fer^ nand, ses compagnons, avec les gens de don Louis, les archers et Fhôte, s' étant diversement déguisés par l'avis du curé, qui conduisait Vaffaire, ils entrèrent avec un grand silence dans la chambre de don Quichotte, où il était allé se délasser des fatigues passées. Us s'approchèrent doucement de lui, pendant qu'il dormait d'un profond sommeil, bien éloigné de penser à une telle aventure « et lui lièrent si bien les pieds et les mains , que lorsqu'il s'éveilla il ne put faire autre chose que d'admirer l'état où il se trouvait , et de considérer la nouveauté de ces figures étranges qui l'environnaient. Il ne manqua pas tout aussitôt de croire ce que son extravagante imagination lui représentait à toute heure , que c'était-1^ des fantômes de ce château enchanté , et qu'il était enchanté lui-même, puisqu'il ne pouvait ni se défendre ni même se remuer. Tout
3lO DON QUICHOTTE.
cela réussît justement comme Tavaît pensé le curé , qui était l'inventeur de cette plaisante machine.
De tous ceux qui étaient présens à ce mystère, le seul Sancho était en sa figure ordinaire, peutêtre le seul en son bon sens ; et quoiqu'il s'en fallût peu qu'il ne fût aussi fou que son maître , il ne laissa pas de reconnaître qui étaient toutes ces figures contrefaites ; mais il était tellement battu de l'oiseau , qu'il n'^osa jamais ouvrir la bouche, jusqu'à ce qu'il eût vu où tendait le tour qu'on faisait à don Quichotte, qui de son côté attendait saris rien dire ce qui pouvait arriver. On apporta là cage, et on le mit dedans, après en avoir cloué les ais ; de telle sorte qu'il eût fallu bien des efforts pour la rompre ; les fantômes le charçèrent 'sur leurs épaules , et au sortir de la chatnbre on entendit une voix forte et éclatante , autant que la put pousser maître Nicolas lé barbier, iqui dit :
« O chevalier de làTriste-Figure ! ne t'étonne point de ta captivité , car il faut que ceci arVive, afin que T-entreprise où t'a engage la grandeur de tôtt coùrâgè , eh soit plus tôt achevée. On verra là' fin dé cette grande aventt^re; quand le furieux lion de la Manche et la blanche colombe Tobosine seront liés par un heureux assemblage, après avoir humilié leurs têtes supterbes sous le joug