PARTIE I^ UY, IV^ CHAP. XLIU
parce que si cela est, je ne ferai pas difficulté de vous apprendre mes disgrâces; mais si cela n*est pas, il est inutile que je me rompe la tête à vous dire des choses que vous n'entendriez point. En vérité, mon frère ^ répondit le chanoine, j'ai bien plus lu les livres -de chevalerie , que les recueils de Yillapand , et s'il ne faut que cela , vous pouvez en toute assurance me communiquer tout ce que vous voudrez, A la bonne heure , répliqua don Quichotte^ mais rayons le mot de frère , et pour cause : il faut donc que vous sachiez, seigneur chevalier, que je suis enchanté dans cette cage, par l'envie et la fraude des maudits enchanteurs^ la vertu étant toujours plus vivement persécutée par les méchans , qu'elle n'est aimée et soutenue des gens de bien. Je suis chevalier errant, et non pas de ceux que la renommée ne connaît point , et dont elle ne prend pas soin d'éterniser la mémoire , mais de ceux qui , en dépit de l'en vie même , et malgré lout ce qu'il y a jamais eu de magiciens en Perse et de brachmanes dans l'Ethiopie, gravent leurs noms et leurs exploits dans le temple de l'immortalité, pour servir, dians les siècles à venir, d'exemples , de règles et de modèles aux chevaliers errans qui voudront monter jusqu'au faîte de la gloire des armes.
Le seigneur don Quichotte de la Manche a T. n. 21
raison , dit le curé , qui s'était approche avec le barbier, dès qu'il avait vu le chanoine en conversation avec don Quichotte , afin de répondre de telle sorte , que le chevalier ne pi^t point deviner leur artifice; il est efichanté dans cette charrette, et non pas par sa faute, ni par ses mauvaises actions , mais par la surprise et l'injuste violence de ceux à qui sa valeur et sa vertu donnent de l'ombrage et de la jalousie ; c'est là ce chevalier de la Triste-Figure , dont vous aurez sans 4outé ouï parler ; de qui les faits héroïques et les exploits inouïs éclateront à perpétuité sur le marbre et le bronze , q\ielque effort que fassent Fenvie pour en ternir l'éclat, et la malice pour les ensevelir. Le chanoine et sa suite étaient tout étonnés de voir que celui qui était libre , parlait le même langage que le prisonnier, ^et ils ne savaient que juger de tout cela; mais Sancho Pariça , qui s'était approché pour entendre ce que Ton disait, voulut éclaircir l'affaire, comme si l'embarras des autres lui eût fait de la peine. Or bien, messieurs, dit-il, qu'on sache ou non ce que je vais dire , si le dirai-je pourtant , puisque ma conscience m'y oblige : la vérité est que monseigneur don Quichotte est enchanté tout coinine ma mère : il est tout^à-fait dans son bon sens, ou je n'y suis pas : il boit et miange , et fiait doutés ses nécessités comme les autres hom-