‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 159 sur 191 · PARTIE I, LIV. IV, CHAP» LXIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, LIV. IV, CHAP» LXIII

mes, et tout comme il faisait avant qu'on le mit dans la geôle ; et puisque cela est , pourquoi véut^ on que je croie qu'il est enchanté ? comme si je ne savais pas bien que ceux qui le sont, ne mangent, ni ne dorment , et ne parlent pas non plus; et moi , je m'en vais gager que £»i mon maître s'y met une fois, il va parler plus que trente procureurs. Sancho se tourna en même temps vers le curé. Ha, monsieur le curé , monsieur le curé, continua-t-il , vous imaginez- vous que je ne vous conùaisse point , et pensez-vous que je ne devine pas où tendent ces enchantemens?

Vous avez beau vous cacher le visage , je vous connais comme un âne ; et avec toute votre mascarade , je ne laisse pas de découvrir vos tromperies : allez . allez , monsieur, là où règne l'envie i la vertu n'y saurait vivre ; au diable soit la rencontre ! Dieu me pardonnne , que si Ce n'était votre révérence , puisque révérence y a , mon maître s'en allait épouser mademoiselle l'infante de Micoipicon, et j'aurais pour le moins été comte , qui est la moindre chose que je puisse espérer de la bonté de monseigneur de la Triste- Figure , et de la fidélité de mes services ; mais je vois bien qu'il n'est que trop vrai ce qu'on dit , que la roue de fortune va plus vite que celle d^un moulin , et que ceux qui étaient hier sur le pinacle sont aujourd'hui dans la boue. Il me

fâche seulement de mes enfdns et de ma femme, qui me verront rentrer comme un palefrenier , (piand ils croyaient me voir revenir gouverneur ou vice-roi de quelque île. Ce que je vous dis là, monsieur le curé , ce n'est pas pour en parler , mais votre paternité devrait ^aire conscience du tour qu'on fait à mon maître ; et prenez garde que Dieu ne vous en fasse rendre compte dans ce monde ou dans l'autre , aussi bien que de tout le bien qu'on l'empêche de faire en lui ôtant le moyen de secourir les affligés , les veuves et les orphelins , et de châtier les brigands.

Bon , bon , nous y voici, interrompit le barbier : quoi ! Sancho , vous êtes donc aussi de la confrérie de votre msdtre? vive Dieu! il me prend grande envie de vous enchanter, et de vous mettre en cage avec lui comme membre de la même chevalerie. A la malheure , êtes-vous gros de Tîle qui vous tient si fort au cœur , et je vous en ferai bien avorter. Je ne suis gros de personne , repartit Sancho en colère , et je ne suis point homme a me laisser engrosser, quand ce serait par un prince ; je suis pauvre , mais j'ai l'honneur^ je suis des vieux chrétiens , et je ne dois rien à la justice ; si je souhaite des îlçs , les autres souhaitent pis^ et chacun est fils de ses œuvres ; et après tout , puisque je suis homme , je puis devenir pape , pourquoi non gouverneur

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