‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 160 sur 191 · PARTIE.!, LÎV. IV, CHAP. XLIII · texte numérisé non relu

PARTIE.!, LÎV. IV, CHAP. XLIII

d'îles , si mon maître eh peut tant gagner qu'il ne sache qu'en faire? parlez mieux si vous pouvez , monsieur le barbier : ce n'est pas tout que de faire des barbes , et il y a quelque chose à dire d'un homme à un autre; nous nous connaissons bien , Dieu merci, et ce n'est pas à moi qu'il faut donner de faux dés. Pour ce qui est de l'enchantement de mon msatre^ Dieu en sait la vérité ; mais laissons l'ordure où elle est , car il ne fait pas bon la remuer..

Le barbier ne voulut point répondre à Sancho, de crainte qà'il n'en dît davantage , et qu'il ne fit connaître ce que lui et le curé avaient tant d^envie de cacher. Le curé, qui craignait la même chose , avait pris le devant avec le chanoine et ses gens , à qui il apprenait le mystère de lai^ <^e, et d'autres choses plaisantes sur le sujet de don Quichotte ; il les infom^ de la condition du chevalier, de sa vie , et de ses moeurs, racontant succinctement le coioimencement et la cause de ses rêveries extravagantes , et la suite de ses aven* tures , jusqu'à celle de la cage , avec le dessein qu'ils avaient de le ramener chez lui, pour essayer si sa folie était capable.de remèdes.

Le chanoine et sa troupe n'écoutèrent pas sans admiration Fhistoire de don Quichotte ; et le curé l'ayant achevée : En vérité , monsieur, lui dit le chanoine , je trouve que les livres de

chevalerie sont nonnseulement mutiles, mais encore très-prëjudiciahles à la république ; et quoique j^aie commencé de lire presque tous ceux qui sont imprimés., je n'ai pourtant jamais pu me résoudre à en achever aucun , parce qu'il me semble que c'est toujours la même chose , et qu'il n'y a pas plus à ^prendre dans l'un que dans l'autre. Ce genre d*écrire a de l'air de celui qu'on appelle fables milésiennes , qui ae sont que des contes bouffons , inventés seulement pour divertir , et non pas pour enseigner , ïÀen loin de ressembler ^ux apélogues , qui enseignent et divertissent tout ensemble. Cependant ces mêmes Hvresdoht le but est de divertir , ne le font guère à mon sens , car ils ne sont remplis que de sottiçe^^.à perte de vue, qui n'ont nulle vraisembla;nce , comme si leurs auteurs ne savaient pas que les plaisirs de Tesprit ne consistant que dans la beauté et les justes accords qu'il trouve dans les choses , la diffonmté et le désordre ne lui peuvent jamais plaire. Quelle beauté y a-4-il , et quelle proportion des parties au tout » et du tout aux parties y dans la peinture d'un jeune homme de quinze ans , qui d'un seul revers coupe en deux un géant d'une taille énorme, comme si ce n'était qu'un peu de vapeur ou de fumée ? et qui peut croire qu'un chevalier triomphe lui seul , par la force de son bras , d'un million d'en**

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nemis^ et sans qu'il lui en coûte une goutte de sang ? mais n'est-ce pas encore upe chose admirable , que la facilite que nous yoyons dans une reine , 01^ T héritière de quelque grand empire , à confier ses intérêts aupreinie?: chevalier qu'elle trouve ? voilà cependant les beautés de ces livres, Quel e^rit as^z stupide et de si i^auvais goût pourra se divertir à lire qu'une grande tour pleine de chevaliers vogue légèrement sur la mer comme un vaisseau le plus léger le pourrait faire par un bon vent ; que Je soir el^e arrive en Lombardie , et le lendemain à la pqinte du jour sur les terres du Préte-Jean , o^ da^s Içs Indesy ou en d'autres royauines,. que. jamais Marc Paul ni Ptolomée n'ont riconnus? On .dit que les auteurs de ces livres , les écrivant coxn^ç des n>ensonges , ne sont pas obligés d'y redffif^r cher tant de finesse, ni d'affecter la vrais^n^r blance; c'est une raison admirable: comn^e ,s; un mensonge pouvait être agréable sans, approcher de la vérité , et que ce ne fût pas un^ règle parmi les gens de bon sens , que les aventures , pour être plaisantes , doivent tenir du doi^téu^ et du vraisemblable! lime çenibje que les fiables devraient être composées de mai^ièriç qu'elle^ 'entrassent facilement dans l'esprit de ceux qui* les lisent; que les choses impossibles y parussent seulement difficiles « et les plus grandes , aisées ,

et que tenant. Tesprit en suspens , elles le surprissent, rëraussent,- le ravissent, et lui donnassent toujours autant de plaisir que d^dmiration ; ce qui est toute la perfection d'un livre , et ce qui ne se trouve jamais que dans la vraisemblance. Je n*ai point encore vu de livre de chevalerie qui fasse un corps de fables entier avec tous ses membres , de sorte qu'il y ait du rapport du milieu au commencement , et àe h fin au commencement et au milieu : au contraire^ on les fait toujours avec tant de membres, qu'il semble qu'on ait eu dessein de peindre un monstre ou une chimère plutôt qu'une figure proportionnée ; et, avec tout cela, ces auteurs écrivent d'un style Vude et dur , ils rendent les événeméns incroyables ; les aventures d'amcMir y sbifit déshonnétes , et les aHiaiïs indiscrets; ils se troublent dans leurs raisonnemens, ils s'étendent trop dans la description des conabats , et sont souvent ignorans dans la carte, et impertinens dans les voyages; en un mot, sans science, san& art , et sans conduite , et dignes d'être chas^ ^és de toutes les républiques, comme gens inutiles et dangereux au public.

* ' Le curé , qui avait attentivement écouté le chanoine , et le trouvait homme de bon sens , lui dit qu'il était de son opinion , et que , par une aversion particulière qu'iltivait toujours eue pour

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