PARTIE i, LIV. ÏV, CHAP. XLIV
reste s'achève en Afrique ; si la pièce avait eu plus de trois actes , il y a aj^parencé que F Amérique aurait eu sa part à l'histoire. Et si le vraisemblable doit être Tobjet principal de la comédie,, comment peut-on supporter que dans une action qu'on feint s'être passée du temps de Pépin ou de Charlemagne , le héros soit Héraclius , et qu'on lui fasse conquérir toute la Terre-Sainte , et qu'il entre dans Jérusalem avec la croix ? ce qui fut l'ouvrage de Godefroi de Bouillon , et y ayant entre les deux un si grand nombre d'années. Quel galimatias ! quel mélange de la fable avec des vérités historiques ! quelle confusion de nations , de caractères et de temps ! et comment peut-on excuser des fautes si grossières , dont les plus ignorans mêmes s'aperçoivent? Ce qu'il y a de bon , c'est qu'il se trouve des gens qui disent que c'est la perfection, et que les autres y cherchent trop de délicatQ3se. Mais dans les pièces saintes, combien feignent -ils de miracles, combien rapportent-ils des choses dont lefr auteurs sont inconnus , et comment le sujet est-il traité? n'ont-^ils pas même l'indiscrétion de faire faire des miracles dans les pièces comiques? c'en est bien souvent le dénoiiement , et cela sans autre raison , si ce lî'est que le vulgaire ignorant se laisse facilement toucher de ces actions extraordinaires , et en aime davantage la comédie :
ce qui est un mépris visible de la vérité, et un attentat contre la gloire des Espagnols , que les étrangers , qui observent fidèlement les règles de la comédie, prennent pour des barbares qui n'ont ni goût ni sens ; et c'est une fort méchante raison que de dire, que la république permettant les spectacles publics pour amuser le peuple, par un honnête divertissement , et le détourner des vices que fait naître l'oisiveté , et cela se pouvant faire par une mauvaise comédie aussi bien que par une bonne , il est inutile de s'assujettir à des règles qui fatiguent l'esprit et consument du temps ; car il est constant que le spectateur serait encore plus satisfait d'une pièce qui serait dans l'ordre et qui aurait les omemens de l'art: les choses agréables le divertiraient; il s'instruit rait par les sérieuses; la beauté des événemens lui donnerait de l'admiration , et convaincu par les raisons et les exengf)les , il aurait de l'horreur pour les vices , et de l'amour pour la vertu : toute action bien représentée ne manquant jamais d'exciter ces passions dans le spectateur, et de remuer le cœur du plus stupide même. Après tout, il ne faut pas se prendre absolument aux poètes de ce temps, des fautes qui se trouvent dans leurs ouvrages de théâtre : la plupart les connaissent bien , et il y en a qui ne manquent pas de goût et d'intelligence , mais ils ne travaillent pas