CHAPITRE XLV
De l'eicoUente eonversation de doo Qaichotte et de Sanchb Pànça.
Ah ! ma foi , vous êtes pris , . cria Sancho , je n'en voulais pas davantage. Or sus, monsieur, vous ne pouvez pas nier, ce qu'on dit communément ici autour, quand on voit une personne abattue et languissante : Qu'est-ce qu'a un tel? dit-on, il ne mange , ni ne boit, ni ne dort , et ne sait jamais ce qu'on lui demande ; on dirait qu^il est enchanté : il faut donc croire que ceux, qui ne boivent , ne iQangént', ni ne dorment , et né font point leurs fonctions naturelles, sont enchantés ; mais non pas ceux qui ont l'envie qui vous presse à l'heure qu'il est ,, qui boivent et mangent quand ils ont de quoi , et qui répondent à propos. Tu dis vrai , Sancho , répondit don Quichotte ; mais ne t'ai-je pas dit aussi qu'il y a plusieurs sortes d'enchantemens , et que peut-être la manière en a changé par succession de temps, et qu^aujourd'hui il faut que ce soit l'usage que les enchantés fassent tout ce que je fais? celja étant, on ne peut point tirer de justes conséquences , et il n'y a rien à dire contre Tusage; enfin je tiens pour moi , et m'imagine fpr~
tement que je suis enchanté , et cela suffit pour la décharge de ma conscience ; car sans cela je ferais grand scrupule de deitleurer ainsi enseveli dans une lâche oisiveté , pendant que le monde est plein de misérables , qui ont sans doute besoin de ma faveur et de mon aide. Avec tout cela y monsieur, répliqua Sancho^ je voudrais pour plus grande sûreté que vous essayassiez de sortir de votre prison , à quoi je m'oblige de vous aider , et de vous en tirer même , et que vous tâchassiez de monter sur Rossinante , qui me paraît aussi enchanté que vous , tant il est triste et mélancolique ; et cela fait , que nous allassions encore une fois chercher les aventures : si cela ne réussit points nous avons assez de temps pour revenir à la cage,^ où je promets et je jure, foi de bon et loyal écuyer, de m'enfermer avec vous s'il arrive que vous soyez assez malheureux et moi assez simple pour ne pouvoir venir à bout de ce que je pense. Je consens à tout , ami Sâncho , répondit don. Quichotte , et dès que tu verras l'occasion favorable y tu n'as qu'à mettre la main à Foeuvre , je ferai tout ce que tu voudras , et me laisserai absolument conduire : mais tû verras, mon pauvre Sancho, que tu te trompes dans le jugement que tu fais de tout ceci.
Le chevalier errant et le fidèle écuyer s'entretinrent de cette sorte jusqu'à ce qu'ib fussent
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arrivés où le curé, le chanoine et le barbier avaient mis pied à terre , et les attendaient. Les bœufs dételés , on les laissa psutre en liberté , et Sancho pria le curé de trouver bon que son maître sortît de la cage pour un peu de temps , afin qu'il n'arrivât pas quelque désordre , et qu'elle ne devînt malpropre et indigne d'un chevalier comme lui. Le curé entendit bien Sancho , et lui répondit qu'il le fefait de bon cœur , s'il ne craignait que son maître ne fît des siennes quand il se verrait libre , et qu'il s'en allât si loin qu'on ne le revît jamais. Je vous réponds de lui , repartit Sancho. £t moi aussi, dit le chanoine , pourvu qu'il jure foi de chevalier qu'il ne s'éloignera de nous qu'autailt que nous le voudrons. Jf'en jure , dit don Quichotte^ et d'autant plus que celui qui est enchanté n'a pas la liberté, de faire ce qu'il veut , puisque celui qui l'enchante peut faire qu'il ne bouge d'un lieu de trois siècles entiers , et que s'il s'était sauvé , on le ferait retourner plus vite que le vent : ainsi, messieurs, ajouta-t-il, vous pouvez sûrement me relâcher, ou prendre un autre poste; car franchement la chose presse, et je ne réponds de rien. Sur' sa parole, le chanoine le prit par la main, et le tira de la cage , dont le pauvre homme eut une joie extrême. La première chose qu'il fit fut de s'étendre deux ou trois fois ; incontinent après.
il alla à Rossinante , et lui donnant deux petits coups SUT la croupe : J'espère en Dieu, dit-il , miroir et fleur des plus excellens chevaux errans, que nous nous verroîis bientôt tous deux dans l'état q»e nous souhaitons l'un et Tartre ; toi sous ton dker maître / et moi sur tes reins vigoureux^^ faisant l'exercice pour lequel Dieu m'a mis au monde.
Don Quichotte ayant dit cela , se retira à l'écart avec Sànchb , et revint de là à quelque temps, se sentant beaucoup plus libre, et avec grande envie de voir l'effet des promesses de son iidèle écuyer. Lé chanoine ne pouvait se lasser de considérer notre chevalier : il en observait jusqu'aux moindres mouvemëns, et était tout étonné de cette étrange manière de folie qui lui laissait Fesprit libre sur toutes sortes de sujets , et l'altérait si fort quand il s'agissait de chevalerie, te malheur de ce pauvre gentilhomme lui fit compassion:, et iWoulut essayer de le guérir à force de raisônneméns. Si bien que toute la compagnie s'étant bssàae sur l'herbe, en attendant les provisions, il;jparla ainsi à' don Quichotte :
Ëst^ilbién possible, monsieur, que cette fade et impertinente lecture de romans vous ait troublé l'esprit au point que vous croyez être enchanté , et d'autres choses de cette sorte , qui sont si éloignées de la raison ? comment se peut-