‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 172 sur 191 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

De l'agréabl^ dispute da chanoine et de don Quichotte.

C'est une fort bonne chose , s'ccria don Quichotte , que des livres imprimés sous bon privilège et avec approbation , qui sont reçus agréa-* blement de tout le monde , aussi bieh des gens de qualité que du peuple , et des savans que des ignorans; que ces livres, dis-je, ne soient que des mensonges, la vérité y paraissant partout si nue et si claire , et toutes les circonstances nécessaires étant si bieq marquées, que nous y trouvons le nom des pères et mères , le pays , les parens et l'âge des chevaliers , leurs exploits. , et les lieux où ils les ont faits ; et tout cela de point en point, et jour par jour, avec la dernière exac* titude ! Pour l'amour de Dieu , monsieur, fermez la bouche pour jamais , plutôt que de prononcer un tel blasphème , et croyez que je vous conseille en ami. Mais, dites-moi, en vér^é, n'auriez-vous pas un plaisir extrême si, à l'heure qu'il est, ij paraissait devant nous tout-à-coup un grand lac de poix bouillante, plein de lézards et de couleuvres, et d'autres monstres aussi dangereux qu'horrir blés , et que , du milieu de ses ondes épais^^s et

fumantes , il sortit une voix lamentable, qui dît : « O chevalier! qqi que tu sois, qui considères ce lac épouvantable , si tu veux posséder le riche trésor qui est caché sous ses noires eaux , fais voir la grandeur de ton courage en te plongeant au milieu de ces ondes enflammées, autrement tu es indigne de voir les merveilles incomparables qu'enferment les sept châteaux des sept fées, qui sont au-dessous de ces eaux obscures et profondes; » et qu'au même temps que la voix cesse, le chevalier, sans consulter davantage et sans faire de réflexion sur l'affreux péril où il s'expose , s'élance tout armé dans ce lac bouillant, se recommandant à -Dieu et à sa dame, et lorsqu'il ne sait où il est, ni ce qu'il doit devenir, il se trouve dans une gi*ânde campagne pleine de fleurs , et mille fois plus belle à la vue que les Champs-Elysées : là le ciel lui paraît clair et serein , et il lui semble que le soleil brille d'une nouvelle lumière; d'un côté, une agréable forêt se présente à sa vue , et pendant que la beauté d'un million d'arbres différens et toujours verts charme ses yeux, un nombre infini de petits oiseaux peints de mille couleurs voltigent de branche en branche , et , par un doux gazouillement , enchantent ses oreilles; dans un autre endroit, il découvre un petit ruisseau , dont les fraîches eaux, qui semblent du cristal liquide, roulent

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