CHAPITRE XLVII
Contenant ce que raconU le chevrier.
A trois lieues de cette vallée, dans un petit village des plus riches de tout le pays , il y avait un bon laboureur qui était aimé et considéré de tous ses voisins , mais encore plus pour sa façon de vivre , que pour les richesses qu'il avait. Pour lui il se trouvait si heureux d'avoir une fille fort sage et fort belle , qu'il en faisait tout son plaisir, et au prix d'elle il comptait sa richesse pour rien. Cette fille n'avait pas plus de seize ans , que le bruit de sa beauté se répandit, non-seulement dans tous les villages d'alentour, mais encore jusqu'aux plus éloignés ; et cela donnant de la curiosité à tout le monde, on la venait voir de toutes parts comme une chose merveilleuse. Le père la gardait avec beaucoup de soin comme un trésor qu'il aimait, mais elle se gardait encore mieux elle-même, et vivait dans une extrême retenue. Si bien que quantité de gens de village, et d'ailleurs , attirés par le bien du père , par la beauté de sa f die , et surtout par la bonne réputation qu'ils avaient l'un et l'autre , se déclarèrent serviteurs de cette fille , et embarrassèrent
fort le bon homme, en la demandant tous en même temps.
' Parmi ce*gi*and nombre de prétendans , je fus un de ceux qui eut le plus sujet d'espérer : j'étais fort connu du père, étant du même village; il savait que je venais de gens sans reproche , il tonnaissaît mon bien et mon âge, et ôii disait dans le pays que je ne manquais pas d'esprit; Tout cela faisait beaucoup pour moi ; mais un nommé Anselme , garçon du même village , dont tout le inonde disait du bien , avait aussi le même dessein , et faisait balancer l'esprit du père ; de sorte que ce bon homme , qui jugeait que nous pourrions être l'un ou l'autre le fait de Leandra, qui est le nom de cette fille ^ se remit entièrement à elle du choix qu'elle devait faire entre nous deux, de peur de contraindre son inclination s'il eût choisi lui-même. Je ne sais point la réponse de Leandra; mais depuis, son père nous entretint toujours adroitement mon rival et moi , sur le peu d'âge de sa fille , sans s'engager tii nous re^ buter.
Pendant qu'il nous amusait de cette façon , U vint dans le village un certain Vincent de la Ro^ que , fils d'un pauvre laboureur du même lieu. Un capitaine d'infanterie, qui passait avec sa compagnie ici autour, l'avait enrôlé à l'âge de douze ans , et au bout de douze autres, après avoir rôdé