PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XL VIII
gurés. Le curé et le chanoine crevaient de rire ; les archers sautaient de joie , et tous les animaient Tun contre l'autre en les agaçant comme des chiens qu'on veut acharner. Il n'y avait que Sancho qui se désespérait de se voir retenu par un des valets du chanoine , ce qui l'empêchait de secourir son maître ; mais il lui criait qu'il s'^Qtretînt dans la bataille, et qu'il ne laissât point vaincre sa seigneurie par la vilenie de ce pitaud, l'assurant que sitôt qu'il serait en liberté, il rirait tirer d'affaire.
Pendant qu'ils étaient ainsi tous occupés-, les spectateurs à rire , et les combattans à se déchirer, on ouït tout d'un coup le son d'une trompette , mais si triste et si lugubre, qu*il attira l'attention de tout le monde. Celtii qui en fut le plus érna fut don Quichotte , qui , quoique tout chargé encore du corps du chevrier , et plus que médiocrement moulu des coups qu'il en avait reçus, fit céder l'esprit de vengeance à celui de la curiosité. Frère diable, dit-il à son ennemi^ car qui pourrais-tù être autre chose , ayant assez de valeur et de force pour trioQipher^es miennes, faisons trêve, je te prie, pour une heure seulement , parce qu'il me semble que le son lamentable de cette trompette m'|Lppelle à quelque nouvelle aventure. Le chevrier qui n'était guère moins las de gourmer que d'être gourmé ,
38o DON QUICHOTTE.
le laissa t(»i^na-rheure , et don Quichotte se mettant sur pied , après s*étre secoué une bonne fois^ s'essuya le visage , et tourna la t^e du côté du bruit ; en même temps il vit descendre par la pente du coteau plusieurs hommes vêtus de blanc, <jui avaiei^ Tair de pénitois ou de fantômes. Comme il n'avait point plu cette annéo-là , on faisait dans tous les endroits de cette contrée des prières , des processions et des pénitences , pour implorer la bonté du ciel et le secours favorable de quelques pluies, et pour cela, les habitans d'un village là auprès venaient en procession à un dévot ermitage qui est sur le penchant de la monta]g;ne.
Don Quichotte ne vit pas plutôt l'étrange habillement des penitens , que , sans se ressouvenir qu'il en avait vu cent fois en sa vie , il s'imagina que c'était quelque aventure , et que c'était à lui de l'entreprendre comme le seul chevalier errant de la troupe. Une image couverte de deuil que portaient les pénitents , le confirma dans cette rêverie ; il crut que c'était quelque princesse qpie de félons tt discourtois In^igands emmenaient par force , et dans cette pensée , il courut promptement à Rossinante, qui paissait, le bride, et saute en selle ; %t son écuyer lui ayant donné ses armes , il embrasse scm écu , et dit à haute voix à tous ceux qui étaient présens : C'est mainte-