‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 2 sur 191 · PARTIE I, LIT. IV, CHAP. XXVIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, LIT. IV, CHAP. XXVIII

jeune homme vêtu en paysan, dont ils ne purent voir le visage , parce qu*il baissait la tête sur sres pieds , qu'il lavait dans un ruisseau. Ils approchèrent si doucement de lui , qu'il ne les entendit point , et ils eurent le loisir de remarquer qti'îr avait les jambes admirablement bien faites ; et d'une si grande blancheur, qu'elles semblaient d'albâtre. Cette beauté les surprit dans un homme vêtu de la sorte, et qui apparemment travaillait tous les jours à la terre ; et cela redoublant leur curiosité^ ils se cachèrent derrière le rochei*, d'où , observant soigneusement le jeune garçon , ils virent qu'il portait un jupon gris-brun , avec une espèce d'écharpe de toile blanche ^ qui le serrait par-dessus , et sur la tête un petit bonnet de même couleur que le jupon. Après qu'il se fut lave les pieds, il tira un linge dont il les essuya; et ayant en même temps levé la tête , il fit voir un si beau visage , que Cardenio ne put s'empêcher de dire au curé, que puisque ce n'était point Liuscînde , ce n'était pas une créature humaine.

Le jeune garçon ôta ensuite son bonnet , et secouant deux ou trois fois la.tête, il en tomba' une grande quantité de cheveux, dont là Ibn-' gueur et la beauté leur firent connaître que ce' qu'ils avaient pris pour un laboureur, était une jeune fille , et une des plus belles persoïmes du

monde. Cardenio n'en fut pas moins surpris que les autres; et ilaroua encore, qu'hors Lusçinde, il n'ayait jamais rien vu de comparable. Pour cje'mêler ces beaux cheveux , dont elle fut toute couverte , elle n'employa que ses doigts , et fit voir en même temps des bras si bien faits , et des mains si blanches , qu'augmentant l'admiration et la curiosité de ceux qui la regardaient, ils se levèrent pour l'aller voir de plus près , et pour apprendre qui elle était. Au bruit qu'ils firent en se levant, la jeune fille tourna la tête , et , écartant ses cheveux qui lui couvraient le visage , elle regarda du côté qu'elle avait entendu le bruit ; mais à peine eut-elle aperçu ces t;rois hommes, que sans songer à ramasser ses cheveux , ni qu'elle avait encore les pieds nus , elle prit seulement un petit paquet, et se levant promptemerlt , se mit à fuir de toute sa force ; mais elle n'alla pas loin : ses pieds tendres et délicats , ne pouvant souffrir la dureté des pierres, elle tomba, et ceux qu'elle fuyait étant accourus à son secours , le curé lui cria : Arrêtezvous , mademoiselle , vous n'avez ri^n à craindre , et nous n'avons d'autre intention que celle de vous servir. En même temps s'étant approché d'elle , il la prit p^r la main , et la voyant étonnée eX confuse , il tâcha de la rassurer , en lui parlant en ces termes : Vos cheveux, mademoiselle ,

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