PARTIE î, LIV. IV, CHAP. XXX
dit-il y miséirable paysan , que je sois toujours d'humeur à souffrir vos insolences , et que je votfs {jfardonne a toute heure ?- Ne vous l'imaginez pas , veillaque excommunié ; oui , excommunie sans doute , puisque vous avez ouvert la bouthe conti-e la nompareille Dulcinée. Ne savez-vous pas , bélître , que c'est d'elle que j'emprunte ma valeur et ma force, et que sans elle je ne suis pas capable de venir à bout d'un enfant ? Dites-moi un peu , langue de vipère , qui pensez-vous qui a conquis ce royaume , qui a coupé la tête à ce géant , et qui vous a fait marquis ^ car je tiens cela pour fait , si ce n'est la valeur de Dulcinée même, qui s'est servie de mon bras pour faire ces grandes actions ? c'est elle qui combat en moi , et qui remporte mes victoires , comme moi je vis et respire en elle , et c'est d'elle que je tiens l'être et la vie. Lâche et méchant! il faut que vous soyez bien ingrat : il n'y a qu'un moment que je vous ai élevé de la poussière au rang des pl«s grands seigneurs , et pour reconnaissance , vous vous emportez à dire dii mal de ceux qui vous font du bien !
Sanchô n'était pas en si mauvais état , qu'il n'entendît bien tout ce que son maître disait ; mais il voulait être en lieu de sûreté pour y répondre. II se leva donc le plus promptement qu'il put , et s'alla mettre derrière le palefroi de
la princesse ; il dit à don Quichotte : Or' ça , monsieui' , dites^moi un peu , n'çstril pas. yçai que si vou^ ne vous mariez pas a^ec cette prio-*cesse y son royaume ne sera pas en votre dispo-. sition? et cela étant, quelle récoaip6n3e ^veavous à me donner? c'est cela dont je me plains,: voyez si j'ai tort. Et pourquoi faites-vou* dilïi?* culte de vqus marier avec cette reipe.; pepdaat que.vou^ l'avez là comme h elle était to^ibëe.da çiçj ? Ce sçra toujours autant de pris y, et ne pourrez-vous pas bien retourner après avec ;Votre Dulcinée? voilà qui est bien difficile! Pouiç'ce qui est de la beauté , je n'en parle plus ; et pour dire la vérité , elles m*ont paru fort belles l'une et l'autre , encore que je n'aie jamais vu madame Dulcinée. Comment , traître ! tu ne l'as jamais vue l dit don Quichotte , et. ne m'apportes- tu pas tout-à-l'heure une réponse de. sa part? Je dis que je ne l'ai pas assez vue , répondit SancjbsO; % pour remarquer sa bieauté en détail ,, niais qu gro^ je l'ai trouvée fort belle. A présent jç te pardonne,, dit don Quichotte , pardonne-moi aussi ce pe-^ tit déplaisir que je t'ai fait; les premiers mou-/ yemens: ne dépendent point des hoTnmes. Je le sens Men , répondit Sancho , et l'envie de parler est toujours en moi un premier mouvement à quoi je.ij^ s^uiiais résister, et il, faut que je dise une fois pour le moins ce qui me vient sur la langue.