PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXIl
l'avait trouvé. L'hôtesse , qui était présente avec tout ce qu'il y avait de gens dans rhôtellerie , raconta de son côte ce qui était arrivé à notre héros avec le muletier et l'archer de la sainte Hermandad; et voyant que Sancho n'était point dans la chambre , elle fit aussi l'histoire de son bernement ^ qui donna bien de quoi rire à toute la compagnie. Le curé prenant de là occasion de déplorer le malheur du pauvre gentilhomme, en accusa les livres de chevalerie, et dit que c'était dommage qu'ils lui eussent ainsi troublé le jugement. Et comment cela peut- il être? interrompit l'hôte; est-ce qu'il y a une meilleure lecture au monde? j'ai là deux ou trois de ces livres avec d'autres papiers , et je puis bien jurer qu^ils m'ont donné la vie , et nonseulement à moi , mais encore à beaucoup d'autres; car dans la saison que l'on coupe les blés , il vient céans quantité de moissonneurs les jours de fêtes , et comme il s'en trouve toujours quelqu'un qui sait lire , nous nous mettons vingt ou trente autour de lui , et nous nous divertissons si bien, qu'il ne peut finir de lire, ni nous de rcnteadre.il ne faut point que je mente; quand j'entends parler de ces terribles coups que donnent les. chevaliers, errans , je meurs d'envie d'aller chercher les aventures, et. je ne m'ennuyerais pas d'entendre lire les jours et les
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nuits. Pour moi, je ne m'y opposerais pas, dit rhôtesse , car je n'ai jamais meilleur temps dans la maison que quand vous êtes après votre lecture : au moins ne songez-vous pas à gronder, tant que vous y êtes attaché. 11 est vrai que fcela est bien plaisaùt, dit la bonne Maritorne; mais le plus beau que j'y trouve , c'est de voir une belle madame , qui est là sous des orangers avec monsieur le chevalier , et qu'il y a tout auprès la vieille gouvernante qui fait garde , et qui enrage bien, que je pense. Et vous, que vous en semble , la belle jeune fille ? dit alors le curé en s'adressant à la fille de l'hôtesse. Je veux mourir , monsieur , si j'en sais rien , répondit- elle ; je l'écoute comme les autres , et j'y prends quelquefois plaisir, encore que je ne l'entende pas, car je m'imagine que cela est tout-à-fait plaisant. Mais ces grands coups que raconte mon père , ne me divertissent point , et les lamentations que font ces pauvres chevalier^, quand ils sont loin de leurs maîtresses « me font si grande pitié , que j'en pleure bien couvent. Je m'assure, dit Dorothéç ,/ que vous en auriez encore plus de pitié, si c'était pour vous qu'ils souffrissent, et que vous ne les laisseriez pas pleurer longtemps? Vraiment je ne sais ce que je ferais , répondit la jeune fille .; mais il est vrai qu'il y a de ces demoiselles qui sont si cruelles, que mes-