PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXII. 8l
sieurs les chevaliers les appellent lionnes , tigresses , et mille autres vilenies. Je ne sais pas pour moi , d'où sont ces demoiselles qui n'ont ni honneur ni conscience , et qui laisseraient mourir un honnête homme , ou le verraient devenir fou plutôt que de l'assister ; et à quoi servent toutes ces façons ? si elles le font par sagesse , que ne se marient-elles avec ces messieurs, qui ne demandent pas mieux. Taisez-vous, petite iille , dit l'hôtesse , vous en savez beaucoup ; il n'appartient pas aux filles de votre âge d'être si savantes et de tant babiller. Mais , ma mère , répondit la jeune fille , ce monsieur m'interroge , il faut bien que je lui réponde.
Elle dit fort bien , reprit le curé , et je lui en sais bon gré ; cependant , ajouta-t-il en se tournant vers l'hôte, apportez-moi un peu vos livres, que je les voie. Je vais les quérir, répondit l'hôte ; et étant sorti , il rentra un moment après avec une vieille malle fermée d'un cadenas , d'où il tira trois grands livres, et quelques papiers écrits à la main. Le curé prit les livres , et le premier qu'il ouvrit , fut don Cirongilio de Thrace , l'autre don FéUoo-Marte d'Hircanie^ et le dernier, / 'Histoire du grand et fameux capitaine, Gonçales Hemandès de Cordoue , avec la P^ie de don Gardas de Parades. Sitôt que le curé eut vu le titre des deux premiers : Compère , dit-il , regardant
le barbier , il ne nous manque plus ici que la niçce et la servante de notre ami. Nous n'en avons pas besoin , répondit le barbier ; je les jeterai par la fenêtre aussi bien qu'un autre , et sans aller plus loin , il y a assez bon feu dans la cheminée. Comment, messieurs , s'écria l'hôte, vous voulez brûler mes livres? Ces deux-ci seulement , répondit le curé , don CirongiUo , et Félix-Marte. Est-ce donc, reprit-il, qu'ils sont étiques , que vous les condamnez d'abord au feu ? Vous voulez dire hérétiques? dit le curé en souriant. Tout comme vous voudrez, répondit rhôte ; mais si vous avez si grande envie d'en faire brûler quelqu'un, je vous livre de bon cœur celui du grand capitaine , et de ce Diego Garcia ; maïs pour ce qui est des autres , je laisserais aussitôt brûler ma femme et mes enfans. Mon patron , dit le curé , ces deux livres ne sont qu'un amas de mensonges et de sottises qui n'aboutissent à rien ; et cet autre est l'histoire véritable des actions de Gonçales Hernandès de Gordoue, qui, pour ses fameux exploits , mérita le surnom de grand capitaine ; et pour Diego Garcia de Paredès , c'était un cavalier d'importance de la ville de Truxillo , dans l'Estramadure , vaillant soldat et d'une force si prodigieuse , que d'un seul doigt il arrêtait une meule de moulin au plus fort de sa furie. On dit de lui qu'étant une fx>is à l'en-