‹ Histoire de Don Quichotte de la Manche (volume 2)Chapitre 4 sur 191 · PARTIE I, MV. IV, CHAP. XXVIII · texte numérisé non relu

PARTIE I, MV. IV, CHAP. XXVIII

Je suis n^e^ans une vîlle de T Andalousîe, dont an duc porte le nom , et qui lui donne le titre de grand-d'Espagne. Mon père , qui est de ses vassaux , n'est pas d'une conditioti fort relevée ; mais il est si riche , que si la fortune lui avait donné autant de naissance que de bien y il n'aurait rien à désirer , et je ne serais peut - être pas malheureuse, car je ne doute point que mes malheurs ne viennent de celui qu'ont mes parens de n'être pas nés illustres. Ils ne sont pourtant pas d'une naissance si basse qu'elle les doive faire rougir; elle n'a rien de honteux : ils sont laboureurs de père en fils, mais sans mélange d'aucune mauvaise race ; il§ sont des vieux chrétiens , et leur ancienneté avec leurs grands biens et leur manière de vivtè , les relèvent beaucoup au-dessus de leur profession , et les mettent peu à peu au rang des plus nobles. Comme je suis leur seule héritière , ils m'ont toujours extrêmement aimée ; et parce qu'ils m'aimaient , ils se' trouvaient encore plus heureux de m'avoir pour fille , que de jouir paisiblement de toutes lèKi*s richesses. Mon bonheur et leur amitié m'ayatttf rendue maîtresse de leur cœur, ils vôulaîëitt' aussi que je le fusse de leur bien : tout paissait généralement par mes mains , tant lés affaires du dehors que celles du dedans, et je donnais tous les ordres nécessaires dans la maison , avec tant

de confiance de leur part et de si grands soins de la mienne , que nous avons toujours vécu dans la douceur et le repos, Ce qui me restait de loisir^ après le soin du ménage, je l'employais aux exercices qui sont propres aux jeu^nes filles , ou à travailler à Faiguille , ou à faire du point ; et je ne laissais mon ouvrage que pour lire quelque chose d'utile j ou jouer de quelque instrument , ayant reconnu que la musique est propre à recueillir les esprits qui se sont dissipés dans le travail , et qu'elle délasse la tête. Voilà Tinnoceutç vie que je menais dans U maison de mon père. Ce n'a pas été par aucune vanité , ni pour vous apprendre que je suis riche , que je vous ai dit ces particularités, mais afin que vous voyiez dans la suite que si j'ai passé d'une condition si heureuse à une si misérable , je ne me suis point attiré par ma faute les malheurs dont je suis accablée. Pendant que je passais ainsi la vie dans les occupations du ménage , et dans une espèce de retraite égale à celle des couvçns , sans voir d'autres gens que ceux de notre maison , et sans sortir que pour aller à Téglisc , mais du grand matin et avec ma inère , et; encore si cachée , que j'avais de la peine à me conduire moi-même, il ne laissa pas de se répandre vin bruit que j'étais belle, et l'amour me vint troubler dans ma solitude. Le second fils du duc dont je vous ai parlé, nommé don

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