PARTIE l, LIV. IV, CHAP. XXVIII
Femand , me vit un jour sans que je m'en aperçusse.
A peine Cardenio entendit le nom de Ferrnand, qu'il changea de couleur, et fit paraître en un instant une si grande agitation de corps et d'esprit , que le curé et le barbier qui le virent , appréhendèrent qu'il n'entrât dans ces furieux accès qui le prenaient d'ordinaire. Mais la chose n'alla pas jusque-là : il se mit seulement à considérer attentivement la belle paysanne , attachant fixement les yeux sur elle , et cherchant à la reconnaître y et elle , sans prendre garde aux mou-
vemens dç Cardenio , continua toujours son histoire,
Il ne m'eut pas plutôt vue, ditrellç, qu'à ce qu'il
m'a raconté depuis, il sentit dans le mêmç instant
cette passion violente dont il m'a depuis donné
tant de marques. Mais ppur achever promptç-^
mennt l'histoire de mes malheurs , et ne point
perdre de tepips en des particularités inutiles , j e
ne m'amuserai point à vous dire tput ce qu'il fit
pour me faire connaîtrç son ainour : il s'acquit tous
les gens de notre maison , à force de pré^ens ; il
fit mille offres à mon père , et l'assura de sa faveur
en toutes choses. Tous ks jours furent 4es jours
de fête dans notre ville; ce n'était plus que diver-^
tissemens sous mes fenêtires:, et toute la nuit s'y
passait en conceri^^de voix et d'instrumens. Il
tO DON QUICHOTTE.
me fit donner, par une adresse qui m'est inconnue , un nombre infini de billets , pleins de tendres sentimens , de sermens , d'offres et de promesses : mais tous cessoins ne firent que m'irriter, bien loin de me plaire et de m'attendrir , et je ne regardai plus don Fernand que comme un ennemi mortel- Ce n'est pas, après tout, qu'il ne parût agréable dans ses galanteries , et que je ne sentisse quelque plaisir de me voir aimée d'un homme de cette qualité. Des soins si galans ne sont jamais désagréables aux femmes ; et la plus farouche ne laisse pas de trouver dans son cqeur un peu de complaisance pour ceux qui lui disent qu'elle est belle ; mais enfin la disproportion était trop grande pour me laisser des espérances raisonnables , et la galanterie trop éclatante pour ne me pas offenser. Les conseils de mon père , qui ne jugeait pas bien des intentions de don Fernand, achevèrent de détruire tout ce qui pouvait me flatter dans sa recherche , et le soin de ma réputation m'y fit entièrement opposer. Cependant mon père me voyant inquiète , et ne doutant pas que je ne me trouvasse embarrassée, me dit un jour, qu'il se fiait absolument à ma vertu , et qu'il n'avait point de plus grand obstacle à opposer aux injustes prétentions de don Fernand ; mais que si je voulais me marier, pour arrêter tout d'un coup ses poursuites*, et sauver
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ma réputation du danger qu'elle courait , je pouvais choisir, dans la ville ou dans les lieux voisins , un parti à mon gré , et qu'il ferait tout ce que je pouvais attendre de l'affection d'un bon père.
Je le remerciai de sa bonté , et lui dis que n'ayant encore jamais pensé au mariage , j'allais songer à me défaire de don Fernand , d'une autre manière , sans hasarder ma liberté pour m'en délivrer : et je résolus , dès-lors , de l'éviter avec tant de soin , qu'il ne trouvât plus moyen de me parler. Une manière de vie si réservée , et qui devait rebuter don Fernand, ne fit que Topiniâtrer davantage dans son mauvais dessein ; je l'appelle ainsi, parce que s'il avait été honnête , je n'aurais pas sujet de m'en plaindre. Enfin , don Fernand , soit quîil eût entendu dire que mon père me mariait, ou qu'il en soupçonnât quelque chose , pensa à traverser un dessein qui ruinait toutes ses espérances.
Une nuit que j'étais dans ma chambre , avec une jeune fille qui me servait , et ma porte bien fermée , pout être en sûreté contre la violence de don Fernand, que je croyais un homttie à tout entreprendre , je le vis tout d'un coup paraître devant moi; et cette vue si inopinée me troubla tellement , que, perdantl'usage des sens^ je ne pus dire une sfeule parole pour appeler du
secours. Don Fernand , se servant alors de ma faiblesse et de mon étonnement, me prit entre ses bras , et me pai*la avec tant d'artifice , et une tendresse si apparente , que je n'psai crier quand j'en eusse eu la force. Les soupirs de ce perfide donnaient du crédit à ses paroles , et ses larmes semblaient justifier son intention ; j'étais jeune et sans expérience dans une matière où les plus fines se trompent. Je pris tous ses mensonges pour des vérités, et touchée de ses soupirs et de ses larmes , je sentais quelques mouvemens de compassion. Cependant étant revenue de ma première surprise , et commençant à me reconnaître , je lui dis en colère :
Seigneur , si en même temps que vous m'offrez votre amitié, et que vous m'en donnez de si étranges marques , vous me donniez à choisir, ou d'elle , ou du poison , je ne serais pas embarrassée, et, estimant beaucoup plus l'honneur que la vie , je n'aurais pas de peine à sacrifier l'une à l'aptre. En un mot, je ne saurais bien juger d'un dessein qui conimet ma réputation , et , si vous ne sortez tout-à-l'heure , je vous ferai si bien voir la différence qu'il y a de mes sentimefis aux vôtres, que pour peu qu'il vous reste d'honnêteté, vous vous en repentirez toute votre vie. Je suis née votre sujette , ajoutai^je , mais non pas votre esclave; et je, ne dois à la