PARTIE I, LIV. IV, CHAP. XXXIII. gS
à Camille que tu Taimes , et ne néglige rien pour t'en faire aimer; rends*lui tous les soins imaginables j et n'éparçne ni les présens ni les promesses. Imagine - toi , encore un coup , que tu ne saurais me donner une preuve plus sensible de ton amitié, et commence dès aujourd'hui , je t'en prie.
Anselme s'étant tu, Lothaire, encore plus surpris qu'il ne l'avait été d'abord , le regarda quelque temps sans parler ; et après l'avoir bien considéré : Faut-il , Anselme , lui dit-il , que je prenne sérieusement ce que tu viens de dire ? et crois-tu que si je ne l'avais pris pour une raillerie , je ne t'aurais pas interrompu au premier mot? Tu ne me connais plus , Anselme , et tu ne te connais pas toi-même ; et si tu y avais fait un peu de réflexion , je ne crois pas que tu m'eusses voulu chaîner d'un emploi de cette sorte. On se sert de ses amis jusqu'à un certain point , mais les pousser par- delà c'est leur faire injure; et quand on est résolu de les éprouver , ce ne doit pas être en des choses qui choquent la raison , et dont on ne peut attendre aucun bien. Tu veux que je fasse l'amoureux de ta femme , et qu'à force de présens et de soins , je tâche de la corrompre et de m'en faire aimer ! Mais si tu es assuré de sa vertu , que te faut-il davantage , et qu'est-ce que mes soins ajouteront à son mérite?
Sans doute tu n'es pas persuadé de ce que tu dis , ou tu ne sais ce que tu demandes. Si tu doutes que Camille soit plus sage que les autres , prends ton parti sans vouloir éprouver ce qui en est , et dans la mauvaise opinion que tu as des femmes en général , jouis paisiblement d'une incertitude qui ne t'est point désavantageuse. Souviens-toi, mon cher Anselme , que l'honneur d'une femme ne consiste presque qu'en la bonne opinion qu'on a d'elle ; contente-toi là-dessus de» sentimens de tout le monde , et des tiens propres ; et puisque tu connais pour le moins autant qu'un autre , la faiblesse des femmes, ne va point tendi'e des pièges à la tienne par la simple curiosité d'éprouver si elle pourrait les éviter : car enfin une belle femme est une glace polie , que la moindre vapeur ternit , et une fleur délicate qui se flétrit pour peu qu'on la touche. Je me souviens , à propos de cela, de quelques vers de comédie, que je suis bien aise de te dire; c'est un bon vieillard qui conseille à un père de veiller de près sur sa fille, de l'enfermer, de ne s'en point fier qu'à lui-même , et lui dit ceci , entre autres choses :
Les femmes sont comme le verre ,
Qu*il ne faut jamais éprouver S*ii casserait ou non « en le jetant p.ir terre ; Car on ne sait enfin ce qui peut arriver.